Et si… le Parlement et la Commission étaient eurosceptiques ?

, par Radu Dumitrescu, Traduit par Lorène Weber

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Et si… le Parlement et la Commission étaient eurosceptiques ?

Selon la plupart des sondages, le nombre d’eurodéputés eurosceptiques ou souverainistes au Parlement européen devrait augmenter à la suite des élections du 26 mai prochain. La tendance à la hausse augurée par Le Pen, Salvini et Farage sera néanmoins tempérée par les partis centristes (le Parti populaire européen et les Sociaux-démocrates) et par les libéraux de l’ALDE. En toute probabilité, le poste de Président(e) de la Commission européenne n’est donc qu’à la portée des forces dominantes. Dans le même temps, des groupes comme l’agonisante Europe des Nations et des Libertés (ELDD) ou les Conservateurs et Réformistes Européens (CRE) sur le déclin, seront probablement écartés du pouvoir pour laisser place à une nouvelle famille politique menée par les populistes italiens. Mais le Parlement européen et la Commission européenne pourraient un jour, en théorie, finir par être dominés par des forces se positionnant ouvertement contre le projet européen. En d’autres termes, par des Eurosceptiques.

En 2016, les Etats-Unis et la Roumanie ont vu des nominations au gouvernement qui ne pourraient être décrites autrement que contre-intuitives. Aux Etats-Unis, Scott Pruit, critique de longue date de l’Agence de Protection de l’Environnement (EPA), a été nommé à sa tête. Ben Carson, chirurgien, a été nommé Secrétaire d’Etat au Logement et à l’Urbanisme. Rick Perry a découvert en prenant son poste que le Département de l’Energie qu’il allait diriger était en charge des bombes nucléaires.

En Roumanie, un philosophe puis un économiste, n’ayant l’un comme l’autre aucun lien précédent avec l’armée, ont été nommés à des postes de direction des forces armées. De même, les nombreux ministres de la Justice qui se sont enchaînés les uns après les autres – encore que ceux-là étaient qualifiés – étaient connus pour être les ennemis les plus féroces de l’Etat de droit, et ont été choisis exactement pour cette raison. Dès lors, la logique des nominations au gouvernement a complètement été renversée.

Lorsqu’une institution est créée, c’est à la poursuite d’un but. L’EPA américaine avait pour mission la protection de l’environnement, mais sous Scott Pruitt et Andrew Wheeler, elle a été privée de ses fonds et est devenue impuissante suite à l’abandon de nombreuses réglementations environnementales. En Roumanie ces dernières années, le Défenseur des Droits n’est sorti de son sommeil que pour protester contre le fait que ses grands patrons étaient poursuivis en justice pour corruption, renonçant ainsi à son rôle de défenseur du peuple.

Quand les Etats-Unis ont été fondés, Hamilton, Madison, Jefferson et les autres pères fondateurs avaient pour but la nomination des personnes les plus compétentes au sein du gouvernement. L’Amérique de Trump ne peut ainsi que décevoir : si l’on cherche les mauvaises personnes au gouvernement, comprises comme celles dépourvues d’expérience dans les domaines d’activités de leurs institutions et celles se positionnant ouvertement contre les objectifs établis des agences qu’elles dirigent, les exemples abondent.

Les “anti-commissaires”

Qu’adviendrait-il alors si la Commission européenne et le Parlement européen étaient dirigés par des Eurosceptiques ?

Et si la Direction Générale pour l’Environnement était dirigée par un climato-sceptique ou un représentant des entreprises d’énergies fossiles ? Et si le Commissaire en charge de la Concurrence ne croyait pas au libre marché ? Et si l’Agence exécutive pour les Consommateurs, la Santé, l’Agriculture et l’Alimentation (CHAFEA) était chapeautée par quelqu’un n’écoutant que les lobbyistes de l’industrie agro-alimentaire ? Et si la DG NEAR, en charge de la politique européenne de voisinage et des négociations d’élargissement, était dirigée par quelqu’un attaquant régulièrement les voisins de l’Union européenne ? Et si l’Agence exécutive du Conseil européen pour la recherche plaidait pour qu’on lui coupe ses propres fonds ? Et si la DG TRADE (en charge du commerce) défendait l’arrêt des accords commerciaux ?

Et si les présidents de la Commission européenne et du Parlement européen choisissaient intentionnellement l’inaction et décourageaient les autres membres et les agences d’apporter du changement ? Ou s’ils abaissaient consciencieusement l’importance et les pouvoirs de l’Union ? Et si nous nous retrouvions avec Nigel Farage au lieu de Jean-Claude Juncker, Geert Wilders au lieu de Gunther Oettinger, Marine Le Pen au lieu de Federica Mogherini, Matteo Salvini au lieu de Margrethe Vestager ?

Un scénario cauchemardesque

Défaire le travail de leurs prédécesseurs serait évidemment l’activité principale de tels Commissaires. Tout comme les « anti-ministres » et « anti-secrétaires » en Roumanie et aux Etats-Unis, ils s’emploieraient à rendre inactives les institutions qu’ils dirigeraient. Pire encore, ils mèneraient une politique active de repli qui délèguerait de plus en plus d’autorité aux gouvernements nationaux et au Conseil. Au cœur de la législation européenne se trouverait alors une logique allant à l’encontre des objectifs globaux de l’Union.

Que faudrait-il donc faire dans ce cas ? Une mesure est déjà en place : la subsidiarité. Le principe de subsidiarité assure que le pouvoir central ne puisse pas prendre le pas sur les niveaux d’administration nationaux, régionaux ou locaux. Si jamais Bruxelles devait devenir eurosceptique, la France n’aurait pas à suivre son dictat, ni n’auraient à le faire la Cour européenne de Justice ou le Conseil de l’Union européenne.

L’ordre libéral et démocratique est un autre frein au populisme eurosceptique et à la xénophobie. En garantissant la liberté d’expression, le respect des droits de l’Homme, la souveraineté du peuple et la poursuite du bien commun, le tout couplé avec la composante fédéraliste d’une Constitution, l’Union est à l’abri des passions fugaces des politiciens et du peuple.

Le scénario cauchemardesque dépeint dans cet article est avant tout un plaidoyer adressé à la jeunesse européenne : allez voter. La théorie de l’aversion au risque défend que les gens détestent perdre quelque chose davantage qu’ils aiment gagner quelque chose de valeur égale ou supérieure. Mais nous ne pouvons pas nous permettre de perdre notre liberté de circulation maintenant pour mieux l’apprécier plus tard. De la même façon, nous ne devrions pas mettre en péril la paix sur le continent, la cohésion entre les nations, les emplois créés par l’UE, les programmes environnementaux soutenus par l’UE, les fonds structurels de l’UE, le respect de l’Etat de droit contrôlé par l’UE, les normes de qualité imposées par l’UE, et bien d’autres bénéfices apportés par l’Union et que les Eurosceptiques ignorent intentionnellement.

Lorsque vous déciderez d’aller voter ou non, imaginez une Commission et un Parlement eurosceptiques.

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