Etat des lieux de la liberté de la presse en Suède en 2020

Un article de la série « la liberté de la presse en Europe en 2020 »

, par Alexiane T-B

Etat des lieux de la liberté de la presse en Suède en 2020
Stockholm. Crédit : Julian Herzog (Wikipédia)

Les pays scandinaves en général, et la Suède en particulier, sont souvent cités comme des exemples dans bien des domaines, comme la démocratie et l’égalité des genres. Quel est l’état de la liberté de la presse en Suède ?

Rappelons que la Suède détient un record : celui d’avoir pris le premier décret garantissant le droit de l’accès à l’information en 1766, et la liberté de la presse a été directement acté dans la Constitution suédoise en 1776. La liberté de la presse a permis de garantir l’accès public à l’information, ce qui a rendu la publication et la lecture de documents légaux possible. Cette liberté de la presse est toujours un principe considéré comme fondamental dans la Constitution suédoise.

Bien entendu, l’Histoire a laissé son empreinte sur la définition suédoise de la liberté de la presse, ainsi que sur son évolution juridique et politique. La perception qu’en ont les Suédois a également été influencée par différents facteurs : qu’en est-il aujourd’hui ? Comment voient-ils leurs médias ? Pensent-ils qu’ils sont libres ? Existe-t-il une censure ? Cet article répond à ces différentes questions, tout en vous proposant un voyage dans le temps. Intéressés ?

Petit voyage dans le temps : histoire de la liberté de la presse en Suède

L’acte portant la liberté de la presse de 1766 n’a malheureusement pas fait long feu (malgré l’inscription de la liberté de la presse dans la Constitution dix ans plus tard). En effet, six ans après, un coup d’Etat permet au Roi Gustav III de prendre le pouvoir, et d’imposer en 1774 sa propre vision et définition de la liberté de la presse. Pour lui, tout peut être écrit, mais tout doit passer sous ses yeux, afin qu’il soit le seul à déterminer si le document est imprimé. Toute pièce déclarée “non-conforme”, peut même mener à des punitions exemplaires, allant jusqu’à l’exécution de l’auteur...

C’est véritablement une “ré-interprétation” de cet acte, qui est finalement abandonné, au profit d’un acte royal limitant l’accès à l’information pour le reste de la population. Par conséquent, la liberté de la presse a été mise au fer, mais seulement pour une trentaine d’années.

Un nouveau chapitre de l’histoire de la liberté de la presse a été écrit en 1810 : l’acte de liberté de la presse de 1766 est repris dans sa substance, en autorisant de nouveau le principe de liberté d’information du public. Une nouveauté s’impose : la censure religieuse ne s’applique plus aux écrits avant la publication, et seul le Chancelier de la Justice (sorte de Ministre de la Justice) peut juger les cas portant atteinte à la liberté de la presse.

Plusieurs turbulences se font pourtant sentir. D’une part, entre 1835 et 1838, le journal libéral Aftonbladet a vu son droit à la publication révoqué quatorze fois, tandis que quatorze rédacteurs en chef se sont succédés en trois ans… D’autre part, un procès pour blasphème a bien failli faire entorse à la liberté de la presse en 1884. Strindberg a décrit dans une série de livres “Giftas” un processus de communion choquant l’église protestante. Les charges ont fini par être abandonnées et l’auteur a été libéré, acclamé par les partisans de la liberté de la presse.

C’est au XXème siècle que la liberté de la presse devient plus stable… même s’il a fallu passer par les derniers gros “chocs” et désillusions. Commençons par une note positive : en 1916, le premier conseil de presse mondial a vu le jour dans le pays, pour trancher tous les litiges relatifs aux disputes entre journaux ou avec le public. Cependant, durant la seconde guerre mondiale, du fait de son statut de puissance neutre, la Suède a dû adopter profil bas, en évitant de publier des écrits trop critiques à l’encontre des Nazis. La géopolitique et la peur ont pris le dessus sur la liberté de la presse, même si l’acte de liberté de la presse n’a pas été révoqué.

L’histoire finit par s’éclaircir en 1949, avec le vote de la loi actuelle sur la liberté de la presse . Celle-ci définit plus particulièrement la liberté de la presse vue par la Constitution suédoise : “La liberté de la presse doit être comprise comme étant le droit de chaque citoyen suédois de publier n’importe quel document écrit, sans altération préalable par les autorités publiques ou tout autre acteur public, et empêchant tout procès de l’auteur par rapport à ce qu’il a écrit”. Cette loi a été complétée par la loi sur la liberté d’expression de 1991, régulant le droit à l’expression à la radio, à la télévision et dans les films.

Plusieurs scandales ont touché l’opinion publique suédoise, peinée lorsque des journalistes suédoises ont mené des recherches sensibles, ayant conduit à leur emprisonnement à l’étranger, comme le cas de 19 journalistes arrêtés en 2011 en Erythrée.

Et maintenant, quel ressenti des citoyens suédois ?

Afin de clore cet article, j’ai décidé de poser quelques questions très simples à une quinzaine de Suédois, âgés entre 18 et 37 ans, habitant à Lund et Malmö (sud de la Suède), Uppsala et Stockholm (centre de la Suède) : que pensent-ils de la liberté de la presse en Suède ? Pensent-ils que la presse est libre et neutre ? Existe-t-il de la censure ?

La plupart des réponses partagent le même point de vue : oui, la presse suédoise est libre. Ils la définissent en majorité comme la capacité des médias à traiter des sujets qu’ils veulent, avec le ton qu’ils jugent les plus approprié, et combinent articles neutres, rapportant et expliquant des informations, ainsi que des articles plus politiques, en donnant la réplique à tous les bords. L’attente de ces citoyens interrogés est bel et bien de recevoir de l’information neutre, pour qu’ils puissent se faire chacun leur propre opinion. Plusieurs mots reviennent dans ces témoignages : “neutre”, “objectif”, et “informatif”.

Cependant, deux nuances importantes sont à apporter. Premièrement, tous ne savent pas si leur presse est censurée, mais ils gardent cette hypothèse en tête. La censure est définie comme “l’examen d’une autorité décidant de ce qui peut être publié et diffusé” (dictionnaire Larousse).

En effet, une dizaine de personnes affirme qu’il y a une forte probabilité de censure, mais celle-ci ne viendrait pas des médias, mais plutôt des informations qui filtrent. Par exemple : certains soulignent que le gouvernement suédois ne donne pas forcément toutes les informations qu’il possède aux médias. Est-ce que la rétention d’information peut être considérée comme une forme de censure ? Un point positif est néanmoins à noter : grâce à l’éducation que les Suédois reçoivent à l’école, et par les interactions qu’ils ont avec les autres membres de la société, ils sont conscients de la possibilité d’avoir des informations qui peuvent être censurées, grâce à l’esprit critique. La boucle est donc vertueuse, car c’est précisément la façon dont les médias rapportent les informations, que l’esprit critique se construit. Il est vrai que plus un esprit est exposé à des informations neutres, complètes et objectives, plus il est aisé de distinguer des informations erronées car rapportées partiellement, ou des informations plus objectives, qui ne sont pas fausses, mais qui ne sont pas neutres non plus et sont orientées de manière à convaincre le lecteur ou l’auditeur de leur véracité.

Deuxièmement, une grande majorité des personnes interrogées se concentre sur la diversité de sources pour décrire que la presse est libre dans leur pays. En effet, certains font la distinction entre les médias publics et financés par le secteur public, en qui ils accordent généralement leur confiance pour fournir des informations qualitatives et neutres comme la SVT (la télévision nationale suédoise) ou la Sydvenskan (niveau régional), et des médias qu’ils qualifient de “plus petits” ou “moins visibles”, plus thématiques, comme la presse féminine, ou sur le jardinage, ou les tabloïds. Tous saluent cette pluralité de médias, tout en soulignant que pour ces médias plus thématiques, ils prennent les informations rapportées avec plus d’esprit critique.

Pour finir, terminons sur cette citation poussant à la réflexion d’Anders Chydenius, Parlementaire ayant participé au vote du premier acte de liberté de la presse en 1766 : “La liberté d’une nation est toujours proportionnelle à sa liberté de la presse”.

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