Le Président de la Commission s’est prononcé en faveur d’une armée européenne. Si l’idée d’une Europe de la défense n’est pas nouvelle, rappelons tout de même que celle-ci ne peut être bienveillante qu’à deux conditions cumulatives.

Le président de la Commission s’est prononcé en faveur d’une armée européenne dans une interview publiée dimanche par le journal allemand Welt am Sonntag. Nul doute qu’une communautarisation des politiques de défense est nécessaire pour rationaliser des coûts devenus exorbitants tout en confortant l’influence européenne sur la scène internationale. De la même manière qu’il est ridicule que les 28 États-membres maintiennent leurs représentations diplomatiques respectives à l’intérieur d’un espace commun de citoyenneté, il est parfaitement dangereux que les Européens restent divisés sur une question aussi cruciale que la diplomatie et la défense quand leur voisinage est loin d’être pacifié.

Cependant, une Europe de la défense ne doit pas être établie en récupérant la rhétorique hégémonisme de certains États-nations sous peine de dénaturer la finalité de l’intégration civile du continent. Les Européens doivent ainsi prendre en compte deux principales considérations sans quoi ils prendraient le risque de voir leur politique de sécurité détournée à des fins malsaines.

Conférer une dimension parlementaire à la politique étrangère et de sécurité commune

Si une armée européenne est nécessaire, elle doit être placée sous le contrôle de la seule institution élue directement en Europe, à savoir le Parlement européen. Il en va de même pour la politique étrangère qui lui est naturellement consubstantielle. Cela exclut d’emblée la perspective d’une armée et d’une diplomatie inter-gouvernementales contrôlées par le Conseil européen ou le Conseil de l’Union puisque les instances diplomatiques, par définition, sont imperméables au contrôle parlementaire.

Certes, chaque gouvernement est sur le papier responsable devant le Parlement de son pays (quoi que certains États, comme la France, consacrent explicitement l’irresponsabilité du pouvoir exécutif). Cependant, la somme des contrôles parlementaires nationaux ne correspond pas un contrôle parlementaire européen. En d’autres termes, confier une prérogative aussi cruciale que la diplomatie et l’armée a une instance inter-gouvernementale, ce serait dénaturer la séparation des pouvoirs en tuant immédiatement la démocratie parlementaire.

Prévenir les risques d’hégémonisme par l’instauration de contre-pouvoirs

La deuxième condition cumulative est relative au risque d’un éventuel hégémonisme européen. Il ne faut pas perdre de vue que confier le contrôle d’une armée à une élite politique, c’est prendre le risque de voir celle-ci détournée pour satisfaire des intérêts catégoriels impérialistes. L’exemple de la guerre en Irak montre que les régimes qui se veulent démocratiques ne sont pas à l’abri d’une utilisation malveillante de leurs prérogatives en matière militaire pour satisfaire les intérêts économiques d’une petite élite sur le plan interne (de juteux partenariats publics-privés pour ceux qui contrôlent les complexes militaro-industriels) et sur le plan externe (la possibilité d’exploiter les ressources de pays tiers en instrumentalisant le monopole de la violence légale).

Il est donc nécessaire d’envisager d’autres contre-pouvoirs pour contrôler ce dangereux mais nécessaire outil qu’est l’armée. On pourrait par exemple imaginer un système dans lequel les citoyens européens pourraient opposer un veto à une quelconque intervention extérieure. Ainsi donc la politique extérieure de l’Union aurait plus de chances d’être au service de considérations humanitaires. Cela est d’autant plus vrai si l’on se décide à fonder la citoyenneté européenne sur la résidence en lieu et place de la nationalité des États-membres.

La citoyenneté résidentielle comme vecteur d’une politique extérieure ouverte

Fonder la citoyenneté européenne sur la résidence est une autre manière d’envisager les contre-pouvoirs nécessaires pour prévenir les risques d’impérialismes. Parce que l’Union européenne serait composée de citoyens du monde, il lui serait impossible de développer un discours nationaliste et impérialiste pour fonder sa politique extérieure sous peine de menacer sa cohésion interne. Celle-ci serait plus encline à fonder sa politique extérieure sur des valeurs universelles et prendrait ainsi à contre-pieds l’atmosphère internationale actuelle qui fait la part belle aux théories sur le choc des civilisations.

Le politologue Alois Riklin estime en effet que ce besoin de faire coexister pacifiquement plusieurs communautés est ce qui a motivé, entre autres choses, des pays comme la Suisse à développer une conception non belliqueuse de la politique extérieure. Il y a également fort à parier que le simple de fait de confronter des personnes de cultures et d’horizons différents donnera des désaccords sur des questions de politique extérieure. La solution pacifique qui s’imposera pour concilier la multiplicité des revendications sociales en matière de relations internationales consistera à prôner une diplomatie ouverte pour dépolitiser et individualiser les relations extérieures de la même manière que nous tentons de le faire sur le plan interne afin de rester fidèle au postulat qui fonde l’intégration européenne, postulat universel selon lequel les puissances publiques restent les pires gardiennes de la paix là où la liberté individuelle et l’autonomie des sociétés civiles en sont les vecteurs principaux.