Europe orientale : la grande précarité de la liberté de la presse

Un article de la série « la liberté de la presse en Europe en 2020 »

, par Théo Boucart

Europe orientale : la grande précarité de la liberté de la presse
Le Kremlin à Moscou. Source : Diego Delso, CC BY-SA 4.0, Wikimédia Commons

FOCUS RÉGIONAL. Encore plus qu’en Europe centrale, la liberté de la presse est très précaire en Europe post-soviétique, malgré la grande hétérogénéité des situations. Selon le classement établi par Reporters sans frontières en 2020, la Russie et la Biélorussie s’enfoncent toujours plus. A l’autre extrémité du classement, les trois pays baltes brillent par la bonne santé de leur presse. Entre les deux, l’Ukraine et la Moldavie oscillent entre pluralisme et répression. De manière générale, Moscou joue un rôle très déstabilisant dans l’ensemble de la région.

A l’instar des autres régions d’Europe, on ne saurait mettre l’ensemble des pays d’Europe orientale (Russie, Biélorussie, Ukraine, Moldavie, Lituanie, Lettonie et Estonie) dans le même sac. Selon le classement annuel établi par Reporters sans frontières, la région connaît même des situations diamétralement opposées.

D’un côté, le trio balte avec l’Estonie, 14ème du classement RSF en 2020, suivie de ses voisines lettonne (22ème) et lituanienne (28ème). Trois pays solidement installés dans le top 30 mondial, devant la France et d’autres pays d’Europe occidentale. De manière générale, la presse y est libre et plurielle et le débat public dynamique. Une belle success story pour ces trois anciennes républiques soviétiques, les premières à s’être émancipées de l’URSS. L’indépendance a vu une explosion de la création de nouveaux médias, avant une contraction au milieu des années 1990, dû à la crise économique. Depuis lors, la situation est plus stable. Du fait de la diversité ethnique des Etats baltes (quoique moindre en Lituanie), le nombre de titres de presse écrite est particulièrement élevé, selon le média spécialisé Baltic Times.

De l’autre côté des frontières, la Russie et la Biélorussie sont de véritables prisons à ciel ouvert. Respectivement 149ème et 153ème du classement RSF, les deux régimes autoritaires n’ont eu de cesse de museler la presse libre. En Biélorussie, celle-ci a d’ailleurs très peu existé, même si la censure est en principe interdite par la Constitution. Cependant, un ministère de l’information a vu le jour en 2001 et la censure est autorisée de fait. L’état contrôle quasiment tous les médias publics et les médias indépendants sont interdits de distribution. Les relations avec les médias étrangers sont particulièrement scrutées et de nombreux journalistes ont été mis à l’amende pour coopération « illégale » avec des médias étrangers. Des assassinats de journalistes (ou tout du moins des morts suspectes) ont également émaillé l’histoire biélorusse. L’ancien caméraman personnel du président Loukachenko, Dmitry Zavadsky, a ainsi été « déclaré » mort en 2003.

Depuis l’arrivée de Vladimir Poutine à la présidence, la Russie connaît une situation de plus en plus dégradée. Dès 2001, les médias publics ont été mis au pas et les autres médias ont subi des pressions. Depuis 2012, la situation connaît une dégradation accélérée avec des lois particulièrement liberticides. Internet est de plus en plus contrôlé (au nom du concept « d’internet souverain »). La Crimée nouvellement annexée et la Tchétchénie sont en outre des « trous noirs » de l’information (pour reprendre la formule de RSF). Les journalistes « osant » dépasser les limites fixées par le Kremlin sont tués : depuis l’indépendance de la Russie, près de 60 journalistes sont morts, dont près de 35 depuis 2000. Plus problématique encore, le régime russe cherche à déstabiliser son proche voisinage, voire au-delà, avec des médias pourvoyeurs de fake news, comme Russia Today et Sputnik. La pandémie de coronavirus l’a particulièrement montré.

Entre les deux groupes de pays, un troisième groupe instable politiquement, composé de l’Ukraine et la Moldavie. Respectivement 96ème et 91ème du classement RSF, la liberté des médias est subordonnée à la situation politique et à la corruption. En Ukraine en particulier, la fin des années 1990 ont été marquées par les vicissitudes du président Leonid Koutchma. La présidence Viktor Ianoukovitch a également été marqué par des régressions. Malgré les efforts de libéralisations de la révolution orange de 2004, ainsi qu’Euromaïdan dix ans plus tard, la situation reste précaire, comme en témoigne l’influence des oligarques sur le secteur médiatique. Du côté moldave, la situation n’est guère plus encourageante et les médias sont certes diversifiés, mais restent extrêmement polarisés politiquement selon Reporters sans frontières. Les manifestations sont également le théâtre de violences à l’égard des journalistes.

Toutefois, il convient de nuancer la situation générale et de ne pas dresser un tableau trop manichéen. Le sort réservé à la communauté russophone des pays baltes (représentant plus de 25% de la population totale en Lettonie et en Estonie) est inquiétant, dans la mesure où nombre d’entre eux sont très sensible à la propagande du Kremlin. Le parti d’extrême-droite EKRE, participant à la coalition gouvernementale depuis 2019, entretient une relation très hostile avec le secteur médiatique. En Lettonie, le pouvoir fait tout pour restreindre l’accès aux médias russophones. En Lituanie, le gouvernement limite la liberté de la presse au nom de la sécurité nationale. Dans les trois pays baltes, la concentration des médias, ainsi que l’acharnement de la propagande russe pro-Kremlin sont de gros défis pour la liberté de la presse.

Dans les autres pays, la mobilisation de la société civile peut mener à des victoires, comme la libération en juin dernier du journaliste russe Ivan Golunov, victime d’une accusation montée de toute pièce pour l’empêcher d’enquêter davantage sur la mairie de Moscou. La pression de la société civile, ainsi que de certains grands médias, a donc payé, même si cela reste exceptionnel dans des pays qui s’acharnent sur les journalistes.

Lors de notre série spéciale « liberté de la presse en Europe en 2020 », retrouvez également des articles plus détaillés sur la liberté de la presse en Russie, en Biélorussie, en Moldavie et dans les trois pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie).

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