L’Europe que nous avions connue ces 60 dernières années s’est éteinte à l’annonce du référendum grec. La cause de son effondrement relève d’une question historique, et non pas politique : il aurait été opportun d’approfondir le projet européen avant que tout cela ne survienne, mais l’Europe des visions à court terme a, encore une fois, manqué une occasion d’aller vers l’intégration.

Désacraliser la désintégration

La décision du Parlement grec d’organiser un référendum sur le plan d’accord soumis par les créanciers européens et internationaux signe la première véritable inversion de tendance d’un processus d’intégration des peuples européens. Initié au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ce dernier avait toujours suivi un même chemin : avec des accélérations et des décélérations, mais inlassablement vers une plus grande intégration.

Pour la première fois, un État membre se retrouve à soumettre à un vote son maintien dans la zone euro et dans l’Union même. En somme, la perspective et la direction ont évolué. Désormais, l’enjeu ne sera plus tant de savoir quand accélérer ou décélérer vers une plus grande intégration, mais quand accélérer ou décélérer vers une plus grande désintégration de l’unité européenne.

Référendum : La Grèce joue son siège

La pierre ne doit pas être jetée au peuple grec. Au contraire, Alexis Tsipras a pris la seule décision qui s’imposait à ce stade, en proposant aux citoyens une décision qui, prise par lui-même, aurait immanquablement impliqué la violation du mandat électoral reçu : soit imposer au peuple grec des conditions encore plus rudes et sans réelle vision sur une sortie de crise dans les prochaines années, soit l’entraîner hors de l’Europe, tout droit dans les mains de Poutine. Il est évident, et juste, qu’un chef de gouvernement ne prenne pas une telle responsabilité. Autrement, Tsipras aurait pu démissionner, reconnaissant l’impossibilité de conduire à bien son propre mandat électoral. Ceci aurait généré le chaos. Le choix de la responsabilité, lui, l’a fait. Le sens du référendum sera sans ambiguïté, du fait des conséquences sans appel qu’il sous-tend : le maintien ou non de la Grèce dans la zone euro et dans l’Union européenne. Angela Merkel et Jean-Claude Juncker, qui guident aujourd’hui les États de l’Union, n’ont eu de cesse de le répéter.

Les conséquences du « non »

D’autre part, si le « non » l’emporte, la Grèce ne paiera pas - en premier lieu - ses dettes à la BCE, au FMI et aux autres États membres. Il n’y aurait donc plus de conditions pour les Etats membres, puisque la Grèce peut encore siéger dans les institutions européennes, sous peine de perte totale de crédibilité des engagements qu’un État membre assume vis-à-vis de l’Union. Pour quelles raisons les autres États devraient-ils continuer à payer sa dette et à respecter les engagements liés à l’appartenance à l’Union européenne ?

En outre, le déficit créé par des non-paiements mettra Mario Draghi sous une forte pression, lui qui sera accusé d’avoir dilapidé l’argent des citoyens européens et considéré comme un débiteur en faillite : il sera très certainement poussé à la démission. Son successeur pourra-t-il encore exercer ce rôle courageux et parfois « fédérateur », que la BCE avait assumé ces dernières années ? Cela paraît quasiment impossible. En effet, de nombreux pas en arrière seront nécessaires à l’institution qui s’était exposée pour répondre aux demandes d’assistance d’États qui ont décidé de réduire leur dette postérieurement. Sans compter qu’une Grèce hors de l’euro serait irrémédiablement entraînée dans la sphère d’influence russe, et la tension présente aux frontières de l’Est, déjà élevée du fait de la crise ukrainienne, ne ferait que s’amplifier. Il va sans dire qu’un précédent serait désormais créé, et la réversibilité de l’adhésion à l’euro serait consacrée. Dès lors, quelle crédibilité et quelle confiance le reste du monde trouverait-il dans la zone euro ?

Le « oui », une victoire pour l’Europe ?

Il semblerait ainsi, à première vue, qu’un « oui » pourrait se révéler une victoire pour l’Europe. Cependant, même si cette hypothèse apparaît comme peu probable aujourd’hui, toujours est-il qu’une victoire du « oui » ne rendrait pas la situation meilleure. Ce serait clamer haut et fort que la Grèce est un pays de seconde zone, à qui l’on peut exiger tout sacrifice au nom de la volonté des investisseurs étrangers. Ce serait déclarer ouvertement que l’Europe, face aux difficultés d’un de ses États à payer sa dette, agit en total mépris des principes de solidarité et d’humanité. Cette Union-là peut-elle être crédible ? Une famille d’États fondée sur la menace et sur l’humiliation ? Un père qui n’aide pas son fils prodigue lors du moment le plus difficile ne peut se considérer comme un bon père, et sa « famille » ne mérite pas cette appellation.

L’effondrement de la « maison Europe » ?

En réalité, nous n’aurions jamais dû en arriver là. L’Eurogroupe et la Commission européenne se devaient d’écarter le FMI de la table des négociations, en payant le montant dû par la Grèce. Ils auraient dû dire aux investisseurs étrangers que la dette grecque (2% de la dette publique européenne) était garantie, pour ensuite apporter une solution au problème au sein même de la « maison Europe ». Dit autrement, mettre en place un budget de la zone euro à même de garantir les dettes auprès des États n’y appartenant pas, et dont la gestion aurait été légitimée par un rôle accru du Parlement et une rationalisation du Conseil. En bref, un budget communautaire sous la conduite d’un gouvernement fédéral démocratiquement élu.

Le fait est qu’une Europe avec un minimum de vision pour le futur, d’orgueil et d’esprit de solidarité, ne serait jamais arrivée à un ultimatum comme celui du référendum grec. Et, aujourd’hui qu’il est arrivé, la défaite est déjà consommée, et l’on ne reviendra pas en arrière.

Tout le courage politique manqué, toutes les poussées eurosceptiques qui l’ont emporté, toute la rigidité de certains gouvernements et le manque total d’initiative d’autres, sont les réels facteurs auxquels il faut imputer la faute de l’effondrement de la « maison » européenne. Avec elle, s’effondrent une vision qui avait assuré la plus longue période de paix et de bien-être en Europe depuis deux millénaires, et la première véritable tentative de révolution pacifique des peuples d’un continent entier contre des États nationalistes qui les avaient entraînés dans les ténèbres et qui, aujourd’hui, à nouveau, les condamnent à la division, au conflit et à l’insignifiance.