Européennes : la Russie et les fake news dans le collimateur de la Commission

, par Cédric Cousseau

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Européennes : la Russie et les fake news dans le collimateur de la Commission
Conférence de presse de la Commissaire Mariya Gabriel et Madeleine de Cock Buning, présidente du groupe d’experts de haut niveau sur les fausses nouvelles et la désinformation en ligne, mars 2018. © Union Européenne, 2019 - Source : EC - Service Audiovisuel - Photo : Lukasz Kobus

La Commission européenne lance la riposte contre la circulation des fausses nouvelles afin de contrer toute ingérence durant la campagne des élections européennes de mai prochain. Elle y consacre cette année plusieurs millions d’euros. En renfort, les plateformes internet ont été mises à contribution. Mais sans aucune réelle contrainte pour le moment.

“Nous vivons une situation inédite et une situation suffisamment préoccupante pour que nous investissions d’importants moyens. Il faut qu’en mai prochain, ce soit le citoyen qui s’exprime et non la manipulation.” Contacté par téléphone, le porte-parole de la Commission européenne en France, Guillaume Roty, ne cache pas ses préoccupations en vue du scrutin de mai qui renouvellera les parlementaires puis les membres de la Commission.

“Tout nous montre que les campagnes de désinformation viennent de Russie”, pointe-t-il. Alors, face à la menace, l’institution a déployé son bouclier anti-fake news. Elle préfère d’ailleurs utiliser le terme de “désinformation” qu’elle définie comme le fait de propager “une information vérifiable comme fausse, promue dans le cadre d’un agenda économique ou politique”.

Dans son arsenal, le Service européen pour l’action extérieure (SEAE), en charge de la détection des campagnes de désinformation, a vu son budget plus que doubler. Les sommes allouées sont ainsi passées de 1,9 million d’euros en 2018 à 5 millions d’euros cette année. Le branle-bas de combat passe notamment par le recrutement de personnels parlant russe et ukrainien.

La Commission sait que face à elle les moyens sont inégaux, colossaux même. Bruxelles a chiffré à plus d’un milliard d’euros le financement consacré chaque année par Moscou à des médias pro-Kremlin. On sait dans le même temps aussi que quelques milliers d’euros suffisent aux usines à troll et à fake news établies en Russie pour tourner à plein régime. Pour Andrus Ansip, vice-président de la Commission, “la désinformation fait partie de la doctrine militaire russe et de sa stratégie pour diviser et affaiblir l’ouest”. Rien de moins.

Google, Facebook et Twitter s’engagent dans un code de bonnes conduites

La riposte passe également par la volonté d’une meilleure coordination entre les Etats membres avec la création attendue pour mai d’“un système d’alerte rapide” afin de signaler les campagnes de désinformation. Autre axe et enjeu : sensibiliser les citoyens aux fausses informations à travers des événements comme la semaine européenne des médias en mars ou via le site dédié “EU vs Disinfo”.

“Mais notre principal levier d’actions est de mettre les plateformes face à leurs responsabilités en établissant un code de bonnes conduites”, poursuit Guillaume Roty. Google, Facebook et Twitter ont pris différents engagements qui ne sont pas pour autant contraignants. À elles donc de faire le nécessaire pour s’attaquer aux faux comptes et aux bots, pour clarifier auprès des internautes qui finance telle annonce sponsorisée ou bien encore pour s’attaquer au modèle économique des sites qui prospèrent sur la désinformation.

La Commission entend bien dresser le bilan de la bonne volonté affichée des plateformes. Elle n’a pas oublié que, dans un autre cadre, la campagne de YouTube auprès de ses Youtubers stars afin de partager de fausses informations attaquant l’article 13 sur le droit d’auteur. “Il y a bien la nécessité de clarifier d’où vient le message”, commente à ce sujet, diplomate, Guillaume Roty. In fine, il faudra selon lui répondre à deux questions : est-ce que ces plateformes jouent le jeu et est-ce que cela est suffisant. Il brandit dès à présent la menace de la loi en cas d’échec.

Facebook n’est pas moins dans le viseur depuis l’élection présidentielle de 2016 aux Etats-Unis et les soupçons d’ingérence russe par l’achat de publicités ou la création de contenus visant à influencer l’opinion et à attiser les tensions au sein de la société américaine. Son patron, Mark Zuckerberg, a signé fin janvier une tribune dans plusieurs journaux européens pour clarifier son modèle économique. “On nous demande si nous laissons des contenus nuisibles ou conflictuels sur nos services, au motif qu’ils généreraient plus de trafic. La réponse est non.” Et d’admettre : “Ces contenus inappropriés peuvent parfois rester sur nos services pour une seule raison : les équipes et les systèmes d’intelligence artificielle sur lesquels nous nous appuyons pour les examiner ne sont pas parfaits. Nos systèmes continuent d’évoluer et de se perfectionner.”

Les candidats hors du radar de la lutte contre les fake news

La riposte de la Commission européenne intervient dans le sillage de l’appel du Parlement européen en janvier 2018 à sortir les muscles face à la propagande russe. Les députés avaient alors dénoncé l’augmentation “des fuites, fausses informations et campagnes de désinformation” depuis le début de la guerre en Ukraine. Ils avaient aussi souligné “l’ingérence russe dans le Brexit et lors des récentes élections en France, en Allemagne et en Espagne”.

Les mesures de la Commission s’ajouteront en France à la loi anti-fausses nouvelles voulue par Emmanuel Macron qui avait fermement condamné les “contre-vérités” des médias russes Sputnik et RT durant les semaines précédant son élection. Le législateur a accordé, le temps des campagnes électorales, un pouvoir de sanction au juge et au Conseil supérieur de l’audiovisuel à l’encontre des plateformes et des médias propageant de “fausses informations susceptibles de troubler l’ordre public ou d’altérer la sincérité d’un scrutin”. En mai, ce sera avec les élections européennes, la première fois que la loi pourra s’appliquer.

Toutes ces dispositions, européennes ou françaises, écartent les publications ayant trait à la parodie, à l’humour ou à l’opinion. La responsabilité des candidats au scrutin de mai ne peut donc pas être engagée s’ils développent eux-mêmes de fausses informations dans leurs discours ou sur leurs comptes. Leurs partisans les relayant à leur tour sur la toile ou par boucles de mails ne seraient a priori pas plus inquiétés. La loi n’atteint ni les uns ni les autres tant qu’ils ne tombent pas sous le coup d’une infraction comme l’injure, la diffamation, l’incitation à la haine raciale ou l’apologie du terrorisme. Ce sont également ces mêmes restrictions qu’imposent les “GAFA”, dans leurs conditions d’utilisation en plus d’interdire tous contenus haineux et violents.

Selon une étude d’Eurobaromètre, 37% des Européens interrogés affirment lire ou voir des fausses nouvelles tous les jours ou presque. 8 Européens sur 10 estiment que ces contenus constituent aujourd’hui un danger pour la démocratie.

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