Eurovision : In english please !

, par Alexis Vannier

Eurovision : In english please !

Alors que Jon Ola Sand supervise les derniers préparatifs de son dernier concours et que les sélections nationales se sont achevées, les fans attendent avec toujours la même impatience la 65ème édition du concours Eurovision de la chanson qui se déroulera à Rotterdam du 12 au 16 mai prochain. La plus politisée des compétitions de chant n’échappe pas, comme chaque année, à la polémique sur la surreprésentation de l’anglais dans les chansons.

Un anglais à « casser les oreilles »

Après une brève période de démocratisation du choix, France Télévision a choisi en interne Tom Leeb pour représenter les couleurs de la France à l’Eurovision 2020. Ce beau gosse « fils de » y interprétera « The best in me ». Si les premiers mots sont en français, il n’a sûrement pas fallu plus du titre pour déclencher l’ire des officiels français. Ainsi, le refrain en anglais a « cassé les oreilles » du ministre de la Culture lui-même. Serait-ce devenu « ringard » de « défendre la langue française » à l’Eurovision ? Le 13 mars, le chanteur français a finalement annoncé qu’une nouvelle version plus « acoustique » et comportant plus de français sera interprétée lors du concours.

L’histoire du Concours démontre bien que la langue est un sujet sensible pour les Nations participantes. Surpris par la chanson en anglais du représentant suédois, le concours a contraint les chanteurs à utiliser leur(s) langue(s) nationale(s) dès 1966, jusqu’en 1972. Néanmoins, la victoire d’ABBA et son Waterloo en 1974, première victoire d’une langue non nationale, a poussé les organisateurs à interdire de nouveau cette option en 1977. C’est d’ailleurs durant cette période que l’Irlande a réalisé l’exploit de remporter le concours trois fois de suite (1992-1994) et en 1996, en anglais. Finalement, sous la pression de la délégation allemande qui estimait cette règle « pénalisante », il a été décidé la levée de l’interdiction en 1998.

Aujourd’hui, les seules restrictions concernant les chansons interdisent le domaine de la politique, ce qui a posé problème avec la chanson ukrainienne 1944 selon la Russie en 2016, ainsi que toutes critiques sur l’organisateur du concours.

Alors faut-il chanter anglais pour remporter le concours ? Cette condition n’était pas précisée dans la liste pourtant très complète chantée par Måns Zelmerlöw et Petra Mede en 2016, leur fameux « Love love peace peace » de 2016. Depuis la fin de la règle de langue en 1998, seuls deux pays ont gagné avec leur langue officielle : la Serbie en 2007 et le Portugal en 2017, soit 10% depuis 1998… L’Azerbaïdjan, depuis son entrée en 2008, a toujours chanté anglais, par exemple. À contre-courant du monolithe shakespearien, l’Autriche en 2018 a chanté en français.

Les irréductibles latins !

Les irréductibles villages qui résistent à « l’occupation » anglaise sont à chercher du côté latin de l’Europe. Ainsi, si l’on regarde les contributions espagnoles, italiennes, françaises et portugaises, hormis quelques morceaux de textes en anglais, elles sont majoritairement dans les langues nationales. Elles font partie, avec l’Albanie, le Monténégro et la Serbie, des délégations à exiger leur langue nationale pour la sélection interne.

La France s’illustre parfaitement dans la sacralisation quasi-christique de l’utilisation sa langue. Le concours a d’ailleurs failli virer au drame en 2008 alors que la chanson de Sébastien Tellier était écrite à 100% dans la langue de Shakespeare. Pour épargner le Gouvernement et le Parlement de crises cardiaques impromptues, le chanteur a finalement ajouté une phrase en français. Néanmoins, loin d’être ringarde, la question mérite d’être posée.

Ne serait-il pas dommage de ne plus entendre un mot d’Italien pendant l’Eurovision ? Ne serait-il pas d’une pauvreté culturelle notable de n’ouïr qu’anglais durant le Concours ? N’est-ce pas désolant de ne pas célébrer cette diversité linguistique qui fait la force d’un continent de cultures ? N’est-ce pas dangereux de monopoliser une langue sur d’autres ?

Ce contexte de concours entre Nations peut être rapproché des différents championnats sportifs comme l’Euro de football. La frontière entre communion autour de valeurs de partage dans un environnement de compétition amicale et opposition de Nations en quête de victoire est mince. Sans verser dans un patriotisme illégitime en s’offusquant des choix musicaux, il est toujours plus enrichissant de découvrir des langues inconnues qui, toutes, ont leurs qualités lyriques. Jamais à court de prestations scéniques ou musicales ébouriffantes, le Concours Eurovision de la chanson devrait préserver son rôle de catalyseur de curiosités culturelles.

Contestations et élargissement : perspectives du concours

Cette édition 2020 voit le retour de deux pays. Si en 2019 la Bulgarie s’était retirée pour des raisons financières, l’Ukraine avait finalement renoncé après un désaccord avec sa représentante qui refusait les termes du contrat passé avec le diffuseur national qui la contraignait à annuler ses concerts en Russie et à filtrer ses entretiens avec la presse.

Deux retours qui compensent deux départs. Si le Monténégro ne se rend pas à Rotterdam, c’est également pour des raisons financières. En revanche, la non-participation de la Hongrie fait grincer des dents : officiellement le diffuseur hongrois modifie la récompense du concours Al Dal, qui désigne chaque année le représentant magyar, pour soutenir financièrement le vainqueur dans l’organisation de concerts, la production d’un album etc., mais pas d’Eurovision. Si l’on ajoute à cela les appels au boycott du concours relayé par la chaîne, une toute autre raison apparaît : la chaine conservatrice vivrait mal la participation de candidats queers, comme Conchita Wurst en 2014 ou Bilal Hassani en 2019. C’est à cause de ce « chaos mental » que les autorités turques boycottent l’Eurovision depuis 2013, et justifiant par ailleurs la création d’un Turkvision la même année, réunissant quelques pays et entités infra étatiques, de la Khakassie au Kirghizistan jusqu’aux Pays-Bas. Le dissident turc a été interrompu en 2017.

Autre exemple d’un élargissement des frontières du concours, cette fois-ci à l’initiative de l’Union Européen des Radio-Télécommunications, la création d’une branche en Asie ! Cependant, ce concours, réunissant des pays d’Asie et d’Océanie, est dans les cartons depuis près de dix ans, ce concours, et la dernière annonce à ce propos, désignant l’Australienne Gold Coast comme hôte, date de novembre 2018… Cette édition serait pourtant l’occasion de rétablir une vérité géographique séparant l’Europe et l’Australie de plus de 13000km.

En 2020, pas de Kosovo. Une motion proposant d’abolir la condition d’adhésion à l’Union Internationale des Télécommunications (UIT), organe de l’ONU, pour rejoindre l’UER, incarnation européenne de l’UIT, a été rejetée par les diffuseurs européens en juin 2019.

En 2020, pas de Kazakhstan et de Pays de Galles. Alors que les pays ont participé pour la première fois à la version junior du concours en 2018, ils ne rentreront pas dans la cour des grands en 2020. Un jour, peut-être, feront-ils partie du cercle –plus si fermé– de la Chanson européenne.

Vos commentaires

  • Le 19 mars à 12:52, par Alexis Vannier En réponse à : Eurovision : In english please !

    L’organisateur a décidé d’annuler l’édition 2020 en raison de la crise du coronavirus.

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