Les clans oligarchiques ont joué un rôle crucial dans le développement politique et économique de l’Ukraine depuis son indépendance en 1991. Malgré deux révolutions pro-démocratiques, des changements législatifs et les conséquences de la guerre, la tendance générale de l’oligarchie ukrainienne a été de s’adapter plutôt que de disparaître.
La présidence de Zelensky avant 2022
Les clans oligarchiques se sont développés dans les régions industrielles de Donetsk, Dnipropetrovsk, Kharkiv, et bien d’autres, grâce à leur capacité à tirer parti du chaos qui régnait au début des années 1990. Les anciens « directeurs rouges » des sites industriels soviétiques ont commencé à accumuler des richesses en négociant des exportations subventionnées et en exploitant la transition économique. Volodymyr Zelensky, comme la plupart des présidents avant lui, a mené sa campagne électorale sur la base d’une volonté de lutter contre la corruption et l’influence oligarchique dans la politique. Pourtant, ses relations personnelles et professionnelles avec certains des oligarques les plus puissants du pays ont nui à sa crédibilité pendant les premières années de sa présidence.
Le début de la présidence de Zelensky n’a pas mis fin au caractère cyclique de l’influence oligarchique dans la politique. En Ukraine, les révolutions et les élections modifient la trajectoire politique, mais la corruption reste un problème. Elles limitent l’influence des partisans oligarchiques de l’administration précédente, et les soutiens financiers du nouveau président accèdent au pouvoir. Le système semi-présidentiel actuel offre de nombreuses possibilités pour les conseillers non élus du Bureau du Président de l’Ukraine (OPU) d’exercer une influence sur les processus politiques et les institutions officielles.
Une législation anti-corruption considérable a été adoptée sous Zelensky en 2021 avec le projet de loi anti-oligarque. Ce projet de loi a donné une définition d’un oligarque, créé un registre pour les personnes répondant à ces critères et obligé les fonctionnaires à enregistrer leurs transactions avec ces personnes. Pour éviter d’être inscrit au registre des oligarques, Petro Porochenko a été contraint de vendre sa chaîne de télévision 5 Kanal et Vadym Novinsky a dû renoncer à son siège au parlement (en ukrainien : Verkhovna Rada). Cependant, cette loi anti-oligarque a été appliquée de manière sélective, et a donc ciblé des individus sans modifier fondamentalement le système politique et économique. Elle a contribué à faire évoluer la réforme législative afin d’empêcher les oligarques d’influencer la politique, mais elle n’a pas combattu les pratiques monopolistiques qui permettent à ces individus d’exercer le pouvoir politique. En renonçant à leur appartenance à une institution commerciale ou politique particulière, les oligarques pouvaient continuer à agir dans leur propre intérêt, sans que les responsables publics soient tenus de déclarer leurs échanges avec eux.
Tandis que des changements législatifs comme celui-ci révèlent une volonté de lutter contre la corruption, la nomination par Zelensky de son ami proche Serhiy Shefir au poste de premier assistant du président en 2019 montre sa tolérance à certaines formes de politique informelle, autrement dit, quand les relations personnelles influencent les décisions politiques en dehors des institutions officielles. La justification de Zelensky a souligné l’importance de « la confiance personnelle » plutôt que du « favoritisme financier », mais cela montre un manque de volonté de combler les brèches par lesquelles les intérêts personnels et économiques peuvent influencer la sphère politique. Andriy Yermak, un vieil ami et collègue de Zelensky qui est aujourd’hui chef de l’OPU, a fait l’objet de critiques en raison de son pouvoir sans précédent au sein de l’administration. Des rapports affirment que son frère Denys aurait promis des postes dans le gouvernement en échange d’une rémunération, grâce à l’influence d’Andriy. L’enquête a été clôturée prématurément en 2021, sans justification de NABU (Bureau national anticorruption d’Ukraine) aux médias.
La situation après l’invasion à grande échelle
Le problème de la politique informelle dans ce système semi-présidentiel s’est aggravé après février 2022. La centralisation du pouvoir au sein de l’OPU confère aux conseillers présidentiels un pouvoir considérable, tandis que celui du parlement s’est affaibli. La menace qui pèse sur la lutte contre l’influence oligarchique s’est accrue cet été après l’adoption d’un projet de loi qui a privé le NABU et le SAPO (Bureau du procureur spécialisé dans la lutte contre la corruption) de leur indépendance. Ces deux organisations anti-corruption avaient auparavant enquêté sur certaines des personnes les plus riches d’Ukraine. Après que des manifestants sont descendus dans la rue à travers tout le pays, Zelensky a abrogé la loi neuf jours après son adoption. Malgré ces organisations indépendantes anti-corruption, les oligarques sont toujours actifs dans le pays.
La destruction ou la saisie d’actifs par les attaques russes, ou la saisie forcée d’actifs par l’État ukrainien, a affaibli le pouvoir de certains clans oligarchiques. La richesse de Rinat Akhmetov, membre du clan de Donetsk, est tombée de 13,7 à 4,4 milliards de dollars entre janvier et juillet 2022. Cependant, les projets de loi sur la protection des droits de propriété des personnes touchées par la guerre (2021) et sur l’indemnisation des dommages causés par l’agression russe (2022) signifient que l’État ukrainien pourrait être tenu de rembourser ces personnes après la fin de la guerre. Les actions des entreprises confisquées pour des raisons de sécurité nationale seraient soit restituées à leurs propriétaires, soit remboursées à ces derniers à leur valeur. Avant la guerre, les oligarques détenaient des actions considérables dans ces entreprises. Même si certains oligarques ont été sanctionnés, les individus qui ne figurent pas sur le registre des oligarques pourraient récupérer leurs actifs, et donc restaurer leur pouvoir. Au lieu de réduire durablement le pouvoir des oligarques, la loi martiale et les conséquences de la guerre pourraient ne constituer qu’une pause temporaire. Il est vrai que la guerre représente un défi pour les clans oligarchiques, mais la législation actuelle montre qu’elle ne signifie pas nécessairement leur disparition.
On observe chez certains oligarques une tendance à adopter un discours patriotique ou à mener des actions caritatives en faveur des personnes touchées par la guerre. Ce rapprochement avec l’État et les citoyens ordinaires montre qu’ils cherchent à regagner la faveur du public dans un environnement marqué par une rhétorique qui s’oppose à l’influence des oligarques dans la politique. Akhmetov, qui a renoncé à ses actifs médiatiques pour éviter d’être inscrit au registre des oligarques en 2021, a déclaré en 2022 dans une interview avec le Washington Post qu’il aidait l’Ukraine « bien plus que n’importe qui d’autre » pendant la guerre en termes de soutien à la diversification de l’économie.
Plutôt que de mettre fin à la capacité des clans oligarchiques d’exercer une influence politique et de concentrer les richesses, les nouvelles réformes et législations mises en place par l’administration de Zelensky avant et après l’invasion russe en 2022 ont provoqué une adaptation aux « nouvelles réalités », selon l’économiste Ihor Burakovsky. La guerre a eu un impact majeur, mais pas fatal, sur l’influence oligarchique. L’État ne dispose toujours pas d’institutions ni d’une législation suffisamment fortes ou indépendantes pour éliminer complètement l’oligarchie. De plus, la pratique plus large d’une politique informelle pourrait permettre à la corruption de proliférer après la fin de la guerre.
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