Entre les manifestations à l’occasion de la fête nationale catalane, la poussée des séparatistes flamands et l’hypothèse de plus en plus crédible de l’indépendance écossaise, il semble que la « vieille » Europe telle qu’on la connait depuis deux siècles soit sur le point de tirer sa révérence. À l’heure où la construction européenne tente tant bien que mal de dépasser l’État-nation, comment l’euro-fédéralisme peut-il se situer par rapport à ces velléités indépendantistes qui utilisent justement l’idéologie nationaliste pour se justifier ?

Deux philosophies a priori incompatibles

On peut a priori considérer que l’indépendantisme résulte de l’échec du fédéralisme. Certes, le Royaume-Uni et l’Espagne n’étaient pas des États proprement fédéraux quoi que la culture de la subsidiarité y est beaucoup plus développée que dans d’autres pays européens comme la France. Mais au plan politique, l’éthique de la subsidiarité propre au fédéralisme a justement l’ambition d’éviter le développement d’aspirations indépendantistes pour au contraire consacrer l’unité dans la diversité. C’est ainsi que la France jacobine, pour atténuer les indépendantismes sur certaines parties de son territoire (comme en Corse) a du lâcher du lest en conférant un semblant d’autonomie politique dans certains domaines. Dans cette perspective, le fédéraliste peut légitimement regarder ces indépendantismes avec un air méfiant, d’autant plus quand on constate que ces derniers se fondent sur des considérations identitaires (nationalisme) pour se justifier. Pourtant si l’on regarde les évènements avec un peu plus de hauteur, on constate que les indépendantismes ne font que récupérer l’idéologie des États-nations pour la retourner contre ces derniers. En d’autres termes, c’est le nationalisme espagnol qui entretient le nationalisme catalan, le nationalisme britannique qui entretient le nationalisme écossais et le nationalisme belge qui nourrit le nationalisme flamand. Il aurait été beaucoup plus difficile pour les séparatistes d’opposer des arguments nationalistes à un État rationnellement fondé. Il faut enfin remarquer que ces régionalismes sont à certains égards beaucoup moins complexés vis-à-vis de l’intégration européenne que ne le sont les « Grandes Nations ». Cette considération tend in fine à tempérer voire annuler la fausse opposition entre l’indépendantisme et le fédéralisme. On peut même considérer que le premier est l’évolution du second.

Deux philosophies a posteriori complémentaires

Le fédéralisme a l’ambition de consacrer une éthique de la subsidiarité pour garantir une décentralisation maximale de l’exercice de la souveraineté. Il s’agit de faire en sorte que le pouvoir politique soit, sur le plan intérieur, le plus respectueux possible de la diversité des réalités individuelles et corrélativement de l’idéal démocratique. C’est une démarche proprement libérale. Or si l’on y réfléchit bien, l’indépendantisme, en soi, ne s’éloigne pas tant que ça de la finalité du fédéralisme. Au contraire. On peut considérer que l’indépendantisme consacre une éthique de la subsidiarité pour garantir une décentralisation maximale de la détention de la souveraineté. Il s’agirait de faire en sorte que le pouvoir politique soit, sur le plan international, le plus respectueux possible de la diversité des réalités individuelles et corrélativement de l’idéal démocratique. Cela ne consiste finalement qu’à radicaliser la démarche libérale/fédérale précédente. Dans cette hypothèse en effet, les régions nouvellement investies de la souveraineté siègeraient directement dans les instances internationales sans intermédiaire étatique contrairement à la situation actuelle. Le fait de rapprocher les instances internationales (par exemple l’UE, le FMI, l’ONU…) des territoires les rendent beaucoup plus respectueux des réalités locales qui sont les premières réalités individuelles et sociales. En d’autres termes, il ne faut pas avoir peur du démantèlement organisé des vieux États-nations tant qu’il se déroule selon les règles constitutionnelles propres à chaque État. Ce démantèlement est en vérité la condition sine qua non de l’épanouissement de la démocratie en Europe grâce à la naissance d’entités politiques souveraines plus petites et donc plus représentatives des intérêts des citoyens qui les composent.

Certes il est encore désolant que ces nouvelles entités se bornent à reproduire le paradigme de l’État-nation à leur propre échelle. Il n’empêche que le nationalisme tend à être moins vigoureux et moins dangereux lorsque l’État est plus petit. De quoi être plus clément avec eux tout en gardant l’espoir du triomphe progressif du post-nationalisme au nom de l’universalité propre à la raison qui fonde la liberté.