Toujours plus nombreuses, mais toujours aussi peu en position de leader. Tel peut être le bilan de la place des femmes au Parlement arménien, à l’approche des élections législatives qui auront lieu en juin prochain. Si des réformes récentes ont permis une augmentation des femmes à l’Assemblée nationale, cette progression se heurte encore à des barrières structurelles persistantes, les éloignant des postes de décision et de responsabilité. C’est ce que montre le rapport « Peculiarities of Women’s Political Careers in Armenia » , paru en novembre 2025, du Women’s Information-Analytical Network.
L’institutionnalisation de la parité arménienne :
Ces dernières années, l’Arménie a progressé dans sa démarche de parité à travers l’adoption de réformes législatives comme la loi de 2013 garantissant l’égalité des droits et des chances dans la vie publique, et celle de 2017 consacrée à la prévention de la violence domestique. Cette dynamique a été renforcée en 2025 avec l’adoption de la Stratégie et du Plan d’action 2025-2028 pour l’égalité de genre, plaçant en tête de liste la lutte contre les préjugés sexistes au sein même de l’administration et le soutien à l’ascension professionnelle des femmes.
Par ailleurs, un système de quotas de genre a été progressivement instauré et renforcé, passant de 5 % en 1999 à 20 % en 2011, puis 25 % en 2016, pour atteindre 30 % lors de la réforme du code électoral de 2020. Cette législation impose désormais qu’au moins un candidat sur trois, dans chaque bloc de trois noms consécutifs sur les listes électorales, appartienne au sexe sous-représenté. Ces mesures ont participé à l’augmentation significative de la présence féminine à l’Assemblée nationale : alors que les femmes n’occupent que 6,3 % des sièges en 1995, elles en détiennent 39,3 % en 2026. Selon l’initiative Equal Future, observatoire de la parité dans 19 pays dont l’Arménie, le pays pourrait atteindre une parité parfaite en 2030 si la dynamique des cinq dernières années se poursuit.
Le Parlement, toujours un bastion masculin
Cependant, à ce jour, les femmes demeurent totalement absentes des postes de Président ou de Vice-Président de l’hémicycle, et aucun des trois groupes politiques représentés n’est dirigé par une femme. Ce plafond de verre institutionnel se confirme au sein des commissions permanentes : alors que l’Assemblée en compte douze, seules deux sont présidées par des femmes, tandis que quatre autres occupent des postes de vice-présidentes de commission.
Cette concentration des femmes dans des rôles de second rang ou d’ « adjointes » démontre que, si l’accès au Parlement est facilité par les quotas, l’ascension vers les leviers de commandement effectifs reste entravée par une culture politique qui réserve encore les fonctions de premier plan à une élite masculine.
Ici comme ailleurs, les femmes sont trop souvent reléguées à des rôles de soutien plutôt qu’à des postes de décision. Une des 40 élues arméniennes interrogées dans l’étude du Women’s Information-Analytical Network le confirme : « À Erevan, nous n’avons jamais eu de femme maire ni de femme à la tête d’un district administratif. Il n’y a eu qu’une seule adjointe au maire, et encore, pour une très courte période. »
Dans un monde politique encore très patriarcal, les femmes ne sont pas encore considérées comme des hommes politiques comme les autres : « pour exactement la même chose dite par une femme et par un homme : la femme sera prise pour cible, alors que l’homme n’attirera même pas l’attention. Je dis cela par expérience personnelle. », constate une autre élue interrogée.
Toutes mettent en lumière l’omniprésence d’un « double standard » : une exigence de performance de genre obligeant les femmes à prouver leur compétence deux fois plus que leurs collègues masculins.
Selon l’Étude de référence sur les normes et stéréotypes de genre dans les pays du Partenariat oriental, réalisée par ONU Femmes et la FNUAP en 2022, les biais culturels restent profondément enracinés : 54 % des hommes considèrent encore leurs pairs comme de meilleurs dirigeants politiques que les femmes. Ce chiffre traduit une séparation structurelle entre les sphères familiale et publique, où la politique demeure perçue comme un bastion masculin.
Ce cloisonnement social délégitime les femmes dans l’espace public et tend à restreindre leurs trajectoires au seul cadre domestique.
« Contrairement aux hommes, les femmes assument la grossesse, l’accouchement et la charge des soins aux enfants. S’il n’y a pas de soutien familial, il devient extrêmement difficile pour une femme de faire carrière. », explique une élue qui résume parfaitement les résultats de l’enquête menée par la Fondation arménienne OxYGen@] en 2025 : près des trois-quarts des répondants identifient les obligations familiales comme le facteur principal limitant la participation des femmes. Les chiffres concernant l’Arménie rapportés par Equal Future illustrent cette inégalité : les femmes y consacrent, en proportion, 5 fois plus de leur temps aux soins et tâches domestiques non rémunérés que les hommes ! En l’absence de politiques publiques de soutien, les femmes sont ainsi contraintes à une « double vie » où l’engagement public est souvent perçu comme une dérogation aux devoirs familiaux plutôt que comme un droit citoyen.
Le Parlement, lieu de violence sexiste
Un autre obstacle de taille se dresse à la longue marche des femmes vers l’exercice d’un véritable pouvoir politique : les violences, pas seulement symboliques, qui s’exercent contre elles dans les Parlements.
Loin d’être des incidents isolés, les violences sexistes y constituent une réalité systémique : selon une étude mondiale de l’Union interparlementaire (UIP), 82 % des députées ont été la cible de violences psychologiques et 20 % de harcèlement sexuel.
Cette violence s’étend bien au-delà des murs de l’hémicycle : des élues subissent un harcèlement systématique en ligne qui s’étend à leur cercle privé. En Arménie, le ciblage des familles est une pratique courante : insultes envers les enfants ou appels à la violence contre les parents. Ce harcèlement vise particulièrement à humilier les pères, maris et frères, fustigés pour leur prétendue incapacité à « contrôler l’image ou le comportement » de leur parente. « La famille doit être prête à endurer toutes les épreuves qu’une femme politique traverse, depuis les diverses pressions publiques jusqu’aux discours de haine », déplore une des élues interrogées.
A l’horizon 2030, selon Equal Future, la parité hommes-femmes pourrait donc être réalisée au Parlement arménien. Mais, à cette date, quel sera le nombre de femmes assurant des postes de direction et surtout, combien auront encore victimes de violence au sein de l’hémicycle ?
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