« Garder l’esprit ouvert » : l’illusion de Tony Blair

, par Rémi Laurent

« Garder l'esprit ouvert » : l'illusion de Tony Blair
Tony Blair, Premier ministre du Royaume-Uni de 1997 à 2007, CC Chatham House

Dans une interview, Tony Blair, ancien Premier ministre du Royaume-Uni, enjoint les européens à « garder l’esprit ouvert » sur le Brexit. Pour notre rédacteur, la responsabilité du Brexit est britannique et les européens ne doivent faire aucune concession, n’en déplaise à l’ancien locataire du 10, Downing Street.

Il faut "garder l’esprit ouvert". Tel est le message délivré par Tony Blair, ancien Premier ministre du Royaume-Uni dans un entretien réalisé avec plusieurs grands titres de la presse européenne, dont le quotidien « Le Monde ». [1] Tentant un énième retour sur la scène politique, l’ancien locataire du 10, Downing street s’alarme du Brexit et essaie de convaincre qu’il est encore possible d’éviter l’inéluctable.

A écouter Tony Blair, les Européens sous-estimeraient l’impact de la sortie du Royaume-Uni sur eux-mêmes et devraient laisser aux Britanniques la possibilité de changer d’avis. Il poursuit : « Ils ne devraient pas négocier en pensant que c’est juste un moment à passer, mais avec le sentiment profond qu’il en va de l’avenir de l’Europe, pas seulement de celui du Royaume-Uni. »

N’oubliez pas

Mais, cher Tony Blair, il semblerait que vous ayez la mémoire un peu courte. Alors, permettez-nous de vous rafraichir la mémoire. C’est votre pays, le Royaume-Uni qui a décidé de quitter l’Union européenne après un referendum organisé par votre Premier ministre d’alors, David Cameron, pour des raisons de politique intérieure. En votant pour la sortie du Royaume-Uni de l’UE, votre peuple a justement décidé de changer d’avis, estimant qu’il était préférable de vivre seul qu’avec 27 autres pays au sein de la famille européenne.

Depuis votre adhésion en 1973, votre pays n’a cessé de demander des exceptions au régime commun, des clauses l’exonérant d’une intégration croissante ou encore en refusant de payer son dû au budget commun au travers du fameux « chèque britannique ». Vous-même, lorsque vous dirigiez le Royaume-Uni, avez tout fait pour maintenir le Royaume-Uni en dehors du chemin de l’intégration.

Il est donc fort déplacé de votre part de nous imputer à nous, Européens, une décision que vous avez prise en tant que peuple britannique, seul et de façon souveraine. Par cette seule décision, il vous appartient à vous de dire la relation que vous souhaitez avec nous à l’avenir. Le Royaume-Uni a demandé le divorce et s’aperçoit qu’il ne pourra plus bénéficier des avantages de l’Union, de son marché unique et plus largement de tout ce qui a été mutualisé. Votre pays, confronté à la dure réalité de ce qu’est le divorce avec l’Union, commence à se rendre compte de ce que cela implique.

Si l’Union refuse de céder à vos demandes, ce n’est pas par esprit de fermeture ou par ce qu’elle ne serait pas consciente des dégâts du divorce, mais, au contraire, parce qu’elle en est pleinement consciente.

« Il en va de l’avenir de l’Europe »

Dans votre entretien accordé à la presse « continentale », vous dites, cher Tony Blair qu’il en va de l’avenir de l’Europe. Nous sommes bien d’accord, et donc, en conséquence, nous avons décidé, nous Européens de serrer les rangs et de refuser toute négociation bilatérale telle que certains, dans votre pays, l’espéraient.

Nous n’avons aucun intérêt à vous concéder la moindre exception, la moindre faveur au risque de nous perdre nous-mêmes et en un mot comme en cent, à fragiliser l’édifice commun. En demandant votre départ, vous avez « repris le contrôle » tel que vous le clamiez depuis plusieurs années. En faisant cela, vous avez pensé que tout serait rose et que votre pays, grande nation au sein de l’Union serait tout aussi puissant et influent en dehors. Grave erreur. Si au sein de l’Union, vous aviez en effet un certain poids, en dehors, vous n’êtes plus qu’un pays de taille moyenne face à un bloc économique qui demeure, malgré votre départ, la première puissance commerciale mondiale, le premier ilot de richesse et de paix dans le monde.

Ce rapport de force explique que votre Première ministre, Theresa May ait dû céder sur tout lors de la première phase de négociation après avoir claironné que « Brexit voulait dire Brexit » et que jamais le Royaume-Uni ne cèderait. Mais, du haut de la falaise, face au vide, il a bien fallu qu’elle se rende à l’évidence.

Votre départ nous a brutalement rappelé que le rêve européen n’était pas acquis et pouvait même se révéler fort fragile. C’est votre départ qui nous a incités à prendre des initiatives pour relancer la construction européenne et plus particulièrement en France où contrairement à ce que certains espéraient chez vous, nous avons décidé de porter au pouvoir le plus européen des candidats à la présidence : Emmanuel Macron. Si ce dernier ne fait pas l’unanimité sur sa politique, l’Europe est le sujet sur lequel il a réussi à fédérer tant en France que sur le reste du Continent.

Le dilemme britannique

Vous parlez du dilemme de votre pays au sujet de la question irlandaise. En effet, c’est bien de dilemme qu’il s’agit. Au fond, votre pays, le Royaume-Uni n’a jamais réellement adhéré au projet européen. Vous l’avez rejoint par défaut après avoir constaté l’échec de votre tentative de le torpiller avec l’Association européenne de libre-échange (AELE). Pragmatique, vous avez rejoint la Communauté économique européenne d’alors à contrecœur tout en freinant des quatre fers. Votre pays est constamment tiraillé entre son désir de souveraineté et la nostalgie de sa puissance. Votre illustre prédécesseur, Winston Churchill, avait déclaré qu’il souhaitait l’émergence des États-Unis d’Europe tout en prenant bien soin de préciser que le Royaume-Uni resterait en dehors.

Un pied dans l’Union, l’autre en dehors, votre pays participait au marché unique, mais n’était ni membre de la zone euro, ni de l’espace Schengen et refusait même que la frontière avec la France ne soit matérialisée sur son sol. (D’ailleurs, il faudra revenir sur cette question puisque la population de Calais ne supporte plus votre attitude sur le sujet.)

En décidant de quitter l’Union, votre pays a enfin décidé de sortir de l’ambiguïté. Vous semblez découvrir que cela se fera à votre détriment. Mais, cher Tony Blair, vous saviez parfaitement ce que vous faisiez en jouant avec le feu. Maintenant que vous avez décidé de partir, il faut partir pour de bon. Vous nous dites de « garder l’esprit ouvert », pensant que nous avons plus à perdre que vous dans cette histoire alors que c’est l’inverse.

Unis, nous nous en sortirons bien plus vite que votre pays qui plonge pour 15 ans d’incertitude. Si nous vous laissions la possibilité de revenir au sein de la famille européenne sans conséquence, nous raviverions ce fameux dilemme. Vous recommenceriez à nous mettre des bâtons dans les roues et nous n’en sortirions plus.

Au fond, en décidant de partir, vous nous avez rendu un fier service. Nous vous disons donc : « Merci et au revoir ! »

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