Gibraltar, « détail » du Brexit

, par Rémi Laurent

Gibraltar, « détail » du Brexit
Mardi dernier, un bateau de guerre espagnol a pénétré dans des eaux disputées au large de Gibraltar, provoquant la colère du gouvernement de Gibraltar CC Flickr / M. Zhu

Le divorce n’est pas prononcé, la procédure de divorce n’est même pas réellement rentrée dans le dur que les esprits s’échauffent déjà. En cause, du côté européen, la menace à peine voilée de Theresa May de la possible remise en cause de la coopération sécuritaire avec Bruxelles si aucun accord n’était trouvé ; du côté britannique, le droit de veto accordé à l’Espagne par l’Union à tout accord entre l’Union Européenne et… Gibraltar.

Une guerre pour Gibraltar, voilà la menace agitée par l’ancien chef du parti conservateur, Michael Howard, qui a fortement conseillé à Theresa May de se rappeler la réaction de Margaret Thatcher qui, il y a 35 ans, partait en guerre contre l’Argentine pour défendre les iles Falkland selon l’appellation britannique, les iles Malouines selon l’appellation argentine. Mais tout d’abord, petit rappel historique.

Gibraltar, la britannique

Possession romaine, puis wisigothe, puis arabe, reprise par les Castillans en 1309 avant d’être prise par les Mérinides (dynastie qui dominait la Maroc aux XIIIe et XIVe siècles) en 1333, puis reconquise par les Espagnols en 1492, Gibraltar est pris par la marine anglo-néerlandaise en 1704. Sa propriété est confirmée et admise par l’Espagne dans le traité d’Utrecht signé entre l’Espagne et le Royaume-Uni en 1713 [1]. Mais, il y a un hic : l’Espagne d’alors, gouvernée par Philippe V, si elle reconnait la propriété anglo-néerlandaise, ne cède pas pour autant sa souveraineté sur le territoire. Du côté britannique, la conquête d’alors est justifiée par la volonté de rétrocéder ce territoire aux Habsbourg, qui était la dynastie régnante en Espagne. Une rétrocession qu’oublieront les britanniques puisqu’il était fort intéressant pour leur marine alors en pleine ascension de contrôler la porte d’entrée de la Méditerranée.

En 1967, devant la permanence des revendications espagnoles sur Gibraltar, un referendum d’autodétermination est organisé. Arrive 1973 et l’adhésion du Royaume-Uni à la C.E.E [2] d’alors. Et comme rien n’est jamais simple, à cette question de souveraineté et de propriété, Gibraltar, territoire britannique d’outre-mer, adhère à la C.E.E. mais bénéficie d’un statut dérogatoire qui la dispense de l’obligation de se doter d’une T.V.A. ainsi que d’être membre de l’union douanière. Mais ce n’est pas tout, puisque Gibraltar est aussi dispensée d’appliquer la P.A.C. [3], la politique commerciale commune ainsi que la politique de la pêche.

Enfin, historiquement dépendant de la base navale britannique, le territoire de Gibraltar s’est reconverti avec succès dans la finance offshore et les jeux en ligne avec le processus de dérégulation entamé sous Margaret Thatcher. Territoire très riche voisin d’un territoire espagnol touché de plein fouet par la crise, Gibraltar suscite envie et colère chez les Espagnols qui estiment toujours détenir la souveraineté sur ce territoire (mais pas sa propriété). Bref, au-delà des éternelles revendications espagnoles et du refus britannique de céder le rocher, tout se passait relativement bien au sein de la famille européenne.

Sur ce, arrive le referendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne. A Gibraltar, on sait l’importance de maintenir ouverte la frontière [4] avec le voisin espagnol et l’on vote allègrement à 96% pour le maintien dans l’Union. Mais au sein de la mère patrie, le « Leave » l’emporte, lui, d’une courte tête.

La polémique sur Gibraltar

Dans un contexte local déjà compliqué, arrive donc la polémique lancée par Michael Howard. « Il y a trente-cinq ans cette semaine, une autre femme Première ministre a envoyé l’armée à l’autre bout du monde pour défendre la liberté d’un autre petit groupe de Britanniques contre un autre pays hispanophone, et je suis absolument certain que notre actuelle première ministre fera preuve de la même résolution pour les habitants de Gibraltar » a-t-il déclaré sur Sky News.

Ces propos, bien évidemment propres à susciter l’apaisement, interviennent en réaction au droit accordé aux Espagnols dans la proposition d’orientation distribuée par Donald Tusk à l’issue de sa conférence de presse du vendredi 31 mars 2017, deux jours après la notification faite au Conseil de l’Union Européenne de l’activation de l’article 50 du traité sur le fonctionnement de l’Union Européenne par le Gouvernement britannique. [5]]] Et il faut croire que le repos dominical n’a pas réussi à calmer les esprits puisque le chef de l’exécutif de Gibraltar a dénoncé l’attitude de Donald Tusk qui selon ses déclarations « se comporterait comme un époux cocu. »[[ Une envolée digne de Boris Johnson qui glorifie une fois de plus la diplomatie britannique tout en suscitant la consternation de ceux qui la servent.

L’autre différend frontalier

Au-delà des déclarations enflammées des uns et des autres, on se dit qu’une guerre pour Gibraltar serait tout de même exagérée. Néanmoins, ce point, volontairement passé sous silence par les partisans du « Leave » s’ajoute à un autre problème de frontière bien concret lui aussi : le possible rétablissement de la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. Parsemé de herses, de barbelés et de béton pendant des années pour empêcher l’IRA d’aller perpétrer des attentats en territoire britannique, la frontière a disparu sur le terrain et dans les esprits avec les accords du Vendredi saint qui ont apporté la paix en Irlande.

Ayant voté à 55,8% pour rester dans l’Union, les Nord-Irlandais ne s’imaginent pas retourner à une frontière « dure » avec leurs voisins du Sud. On a tendance à l’oublier, mais les fameux accords du Vendredi saint ne datent que de 1998 et sont encore tous frais. D’un côté comme de l’autre de la frontière, on sait que la paix est fragile et ce, d’autant plus que les résultats des dernières élections locales n’ont pas permis de dégager une coalition à l’assemblée d’Irlande du Nord entre catholiques et protestants.

L’Europe qui apparaissait si éloignée pour les Anglais et les Gallois a eu un impact très concret pour les Irlandais : elle a apporté la paix et la tranquillité. Des points qui pour les autres européens semblent acquis mais sont en réalité très fragiles.

Ailleurs en Europe

Quelles solutions alors pour Gibraltar et l’Irlande ? D’autres pays européens semblent avoir trouvé des solutions.

Ainsi, l’exemple des Pays-Bas et de la Belgique qui ont échangé des territoires sur la Meuse. Il faut dire qu’en dépit des progrès de la coopération européenne en matière de police et de justice, les États-membres restent souverains sur un grand nombre de sujets. Il est donc apparu plus pratique à nos voisins belges et néerlandais d’échanger des iles fluviales pour mettre fin à des zones de non-droit sur la Meuse. En effet, lieu connu du trafic de drogue, la presqu’île n’était accessible aux forces de l’ordre belges qu’en bateau ou à partir du territoire néerlandais ce qui rendait très compliquées les opérations de police puisque les Belges devaient demander aux Néerlandais l’autorisation de procéder sur leur territoire et inversement. La Belgique a donc cédé la presqu’île d’Eijsder de 14 hectares et récupéré des Pays-Bas 4 hectares. La bureaucratie aura donc eu raison des prétentions territoriales des uns et des autres.

Plus au sud, il est un autre territoire pour lequel, une solution pour le moins originale a été trouvée entre la France et l’Espagne. Non, il ne s’agit pas de la principauté d’Andorre mais d’une île. Fichtre, une ile ? Entre la France et l’Espagne ? Alors que les deux pays sont séparés par les Pyrénées ? Voilà qui mérite que l’on se penche sur le sujet.

Cette île, l’île des Faisans, se situe sur le rivière Bidassoa près de la ville d’Hendaye, pile à la frontière entre la France et l’Espagne. Principalement composée de vase et ayant pour seuls occupants des arbres et la faune sauvage, l’île aussi appelée île de la Conférence a accueilli quelques évènements historiques importants. C’est sur cette île qu’ont eu lieu les négociations de paix entre la France et l’Espagne au XVIIe siècle et que Louis XIV rencontra son futur beau-père, le roi Philippe IV d’Espagne. C’est aussi sur cette île qu’Anne d’Autriche, promise de Louis XIII et mère du futur Louis XIV fut « échangée » contre Elisabeth de France, promise à Henri IV de Castille. L’île fut aussi le lieu d’échange entre François Ier et ses fils après la capture du premier à la bataille de Pavie. Mais revenons à notre problème de frontière.

Nous l’avons vu, l’île est fluviale et est principalement composée de vase. La nature n’en faisant qu’à sa tête, l’île se retrouve donc en fonction des aléas fluviaux parfois en Espagne, parfois en France. Voilà qui n’aide pas à fixer la frontière et donc la souveraineté sur ce bout de territoire. Au XVIIe siècle, l’Union n’existant pas encore, il a fallu trouver une solution. En effet, hors de question de laisser l’île aux Faisans sans pays et donc sans impôts pour qu’elle devienne un repaire de contrebandiers. L’imagination en matière fiscale butant sur les frontières, il a donc fallu innover. Et c’est une solution originale qui fut trouvée. Au lieu de se partager la souveraineté comme à Andorre, la France et l’Espagne ont trouvé plus commode de se partager l’île à part égale dans l’année. Ainsi, l’île est française du 1er août au 31 janvier et espagnole du 1er février au 31 juillet. Un condominium, en voilà une belle idée.

L’idée d’une souveraineté partagée est toutefois refusée par les Britanniques et par les habitants de Gibraltar pour le rocher. Britanniques, qui ne manqueront pas d’ailleurs de soulever que le partage de souveraineté sur l’île aux Faisans n’est pas vraiment égal. En effet, tous les 4 ans, l’Espagne gagne un jour de souveraineté sur la France en raison des années bissextiles. Voilà qui augure de belles occasions de réveiller les conflits frontaliers en Europe.

Mots-clés

Notes

[1Les Français connaissent eux plus l’autre traité d’Utrecht qui confirme à la France toutes ses conquêtes dans le Nord que sont le Hainaut, le Cambrésis ainsi que des territoires à l’Est et dans les Alpes, mais où la France concède des territoires en Amérique du Nord qui fonderont la domination anglo-saxonne pour les siècles qui suivront.

[2Communauté Economique Européenne

[3Politique Agricole Commune

[4Il faut dire que la route d’accès au Rocher traverse les pistes de l’aéroport de Gibraltar dont la légalité est elle aussi contestée.

[5Le Conseil a affirmé que l’Espagne aurait son mot à dire sur les liens entre Gibraltar et l’UE. Logique puisque le Royaume-Uni ne sera plus membre de l’UE tandis que l’Espagne si, et qu’ils ont une « frontière » commune. L’Espagne considère qu’elle est toujours souveraine sur Gibraltar. C’est comme une propriété privée, un « terrain » géant dont le propriétaire serait la couronne britannique.

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