Goulven Mazéas, du social fédéralisme à la naissance du Mouvement européen

, par Kevin Jezequel

Goulven Mazéas, du social fédéralisme à la naissance du Mouvement européen

Soldat, pacifiste, marchand de grain, intellectuel et auteur, cadre du mouvement breton dans l’entre-deux-guerre, délégué au congrès de La Haye en 1948... Itinéraire et idées d’un militant fédéraliste aux prémices de la construction européenne.

Mazéas : de la Bretagne à l’Europe

Goulven Mazéas naît en 1895 à Lannilis dans le Léon, au Nord de Brest. Mobilisé durant la première guerre mondiale, il est décoré pour son courage au front. Il en revient avec un solide pacifisme qui influencera durablement ses engagements politiques. Marié à une juive alsacienne avec qui il aura deux enfants, il devient négociant en grain et pommes de terre à Guingamp. On lui doit d’ailleurs une « Petite histoire bretonne de la pomme de terre ».

Dès son retour du front, Goulven Mazéas s’investit au sein du mouvement breton. En 1919, il cofonde la revue Breiz Atao et le Groupe régionaliste breton. En 1929, il cofonde le Parti autonomiste breton, qu’il représente aux législatives de 1930 à Guingamp avec pour slogan « À bas la guerre ! ». En 1931, le PAB explose. Mazéas prend alors la présidence de la Ligue fédéraliste de Bretagne, courant de gauche du mouvement breton qui se diluera peu à peu avant de disparaître à la veille de la guerre.

La seconde guerre mondiale est une période agitée pour la famille Mazéas. Née Weill, Mme Mazéas doit porter l’étoile jaune. Elle est arrêtée avec les deux enfants du couple en 1943 [1]. Tous sont internés à Saint-Brieuc par la police française. Interrogés par Du Perron de Maurin, dirigeant de la Milice en Bretagne, ils sont transférés à Drancy. Goulven Mazéas parvient finalement à les faire libérer peu avant leur départ pour les camps d’extermination. Cachée en région parisienne la famille Mazéas est à nouveau dénoncée et arrêtée par les miliciens du Parti populaire français peu avant la libération, mais finalement relâchée après paiement d’une rançon.

Dès la fin de la seconde guerre mondiale, Goulven Mazéas rejoint l’UEF, l’Union des fédéralistes européens. Il représente d’ailleurs l’organisation au congrès de la Haye en 1948 ou est fondé le Mouvement européen [2]. Dans la liste des participants, on retrouve ainsi un Goulven, Mazéas (sic), agriculteur, au côté des F. Mitterrand, Paul Reynaud et autres « député », « ancien ministre » ou « membre de l’institut » ...

1935 : Parution du « Social-fédéralisme »

Au milieu des années 30, Mazéas abandonne peu à peu son engagement militant. C’est le moment qu’il choisit pour publier le « social fédéralisme ». On y retrouve certains thèmes récurrents chez les fédéralistes des années 30 : la défense de la paix internationale, de la démocratie, de l’émancipation individuelle. Mazéas porte une attention particulière à la construction d’une Europe unie, dans laquelle il défend la reconnaissance des « véritables nations » et l’intégration comme membres à part entière de la Catalogne, de la Bretagne, de l’Ecosse ou du Pays Basque.

L’ouvrage est également fortement marqué à gauche : l’auteur dénonce la domination des pouvoirs de l’argent, le capitalisme et la ploutocratie qui dirigent les régimes occidentaux de l’entre-deux guerres. Il refuse absolument le national-socialisme, vu comme le dernier avatar du capitalisme, de l’impérialisme et du centralisme de démocraties occidentales bien imparfaites. « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels » disait Anatole France qu’il cite à propos. Le fédéralisme est alors le moyen de lutter contre l’impérialisme et les fascismes à l’œuvre sur le continent. Mazéas dénonce avec violence le nationalisme d’Etat et le racisme de son époque. Pour autant il ne se satisfait en aucun cas du communisme soviétique en ce qu’il ne garantit pas la liberté ni l’émancipation individuelle, et aboutit au nivellement par le bas des conditions de vie et de travail.

Mazéas se déclare pro réforme plutôt que révolution, se reconnaît dans un patriotisme bien compris – « Aimer son pays n’est pas un devoir, c’est un instinct », critique en creux l’intolérance religieuse de son époque et se réclame des valeurs fondamentales de justice et de liberté... Des valeurs guère révolutionnaires qui seront d’ailleurs reprises en guise d’en tête par Ouest-France, lors de sa création à la sortie de la guerre. L’ouvrage y ajoute un focus très important sur le monde rural, la défense des paysans et des petits commerçants. Il défend ainsi l’accès pour tous, sous réserve d’un travail acharné, à la petite propriété, citant et interprétant Proudhon : « La propriété c’est le vol. pour supprimer cette espèce de vol, il faut l’universaliser. ce qui revient à déclarer que la propriété doit être mise à la portée de chacun. » Il fait également l’éloge du travailleur indépendant face au salariat. « Le salariat est loin d’être une perfection sociale ; pourquoi donc tenter d’étendre cette condition inférieure à l’humanité entière quand pour elle le progrès consisterait au contraire a s’en émanciper ? »

Le fédéralisme prôné par Mazéas a plusieurs objectifs. Provoquer une paix durable, en ce qu’il serait impossible pour plusieurs entités fédérées de rentrer en conflit. Promouvoir la justice sociale sans compromettre l’efficacité économique, en libérant les énergies au niveau local, en encourageant le travail et la créativité ; protéger les valeurs fondamentales : « pour que liberté et justice soient, il importe que l’autorité soit rattachée à la base, et non au sommet, qu’elle soit le propre du peuple et non du chef personnifié dans le gouvernement ». Instaurer une meilleure démocratie en rapprochant la prise de décisions au plus près du citoyen et en prenant en compte les minorités « La fédération au sein des Etats c’est la liberté rendue aux peuples minoritaires qui les composent ».

Les valeurs de paix prônées par Mazéas tranchent au cœur d’une Europe qui n’en prend guère le chemin. Mazéas n’est pas aveugle : « la folie hitlérique a répondu à notre attitude, et sans doute est-il désormais trop tard pour négocier avec un peuple qui a perdu toute raison, que l’esprit de revanche a conduit à la foi dans les armes dont il peut être décidé, quoi qu’il advienne, à vouloir se servir. » pour autant, il pense déjà à la suite et à une Europe reconstruite sur une base fédérale.

De la naissance du fédéralisme en France dans les années 30, on retient avant tout les non-conformistes, essentiellement parisiens, marqués du centre gauche à la droite radicale. L’ouvrage de Mazéas montre une inspiration distincte : une gauche des nations sans Etats, aujourd’hui représentée par l’Alliance Libre Européenne.

Notes

[1Evènements détaillés dans l’article du journaliste Erwan Chartier : « Claudine Mazéas, une Bretonne victime des nazis »

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