Grâces catalanes, le pari risqué de repolitiser un conflit sans issue

, par Stefania Santillo

Grâces catalanes, le pari risqué de repolitiser un conflit sans issue
Source Pixabay

Afin de renforcer l’unité du pays en vue de sa relance économique et sociale, le gouvernement espagnol a décidé de gracier neufs leaders indépendantistes catalans, condamnés par la justice espagnole pour leur participation à la tentative de sécession de 2017. Cette mesure, censée ouvrir la voie des négociations, a toutefois provoqué un tollé dans l’opposition et est loin de susciter l’unanimité auprès de l’opinion publique espagnole. Retour sur une audace politique qui risque cependant de rouvrir, tout en essayant de les réparer, les fractures profondes d’une région, et plus largement d’une Espagne, qui cherche à se projeter dans le futur malgré les blessures qui l’enferment dans le passé.

Pour apaiser la Catalogne mais en enrageant l’Espagne ?

I som on som. Nous sommes où nous sommes, c’est-à-dire devant la somme incalculable des calculs erronés de tous, face à une réalité que personne ne veut, mais que nous avons créée tous ensemble.”

Lundi 21 juin, Catalogne. Grand Théâtre du Liceu de Barcelone. Pedro Sanchez, chef du gouvernement espagnol, ouvre avec ces mots la conférence Reencuentro : un proyecto de futuro para toda España, l’occasion pour l’exécutif central de renouer le dialogue avec la communauté catalane. Derrière le Président socialiste les drapeaux catalan, espagnol et européen figurent l’un à côté de l’autre, ils se touchent presque, alors qu’à l’extérieur de ce bâtiment historique, les pancartes séparatistes et les fumigènes envahissent Las Ramblas. Les partisans les plus radicaux de l’indépendance de la région protestent avec virulence contre la présence de l’homme d’État espagnol. En particulier, ils manifestent leur aversion à l’égard de ce qu’ils qualifient de pure “acte de propagande”, à savoir la décision que le chef du gouvernement a symboliquement souhaité rendre publique devant 300 invités issus de la société civile catalane. Celle qui a soutenu et financé, en partie, le mouvement indépendantiste mais qui a également le plus souffert de la crise politique ouverte par sa tentative de sécession.

Dans le cadre suggestif du Liceu, Pedro Sanchez annonce ainsi sa volonté de concéder la grâce aux neuf leaders indépendantistes impliqués dans le procés catalan et condamnés en 2019 par la justice espagnole à des peines allant de neuf à treize ans de prison pour “sédition” et “malversations”. L’atmosphère qui accompagne ce moment solennel illustre néanmoins la difficulté extrême à laquelle le président du gouvernement espagnol fait face en choisissant d’affronter résolument la question catalane. La présence de journalistes, chefs d’entreprises et hommes politiques locaux contraste avec le vide laissé par les représentants du gouvernement autonome catalan, constitué par trois partis séparatistes, qui ont tous déserté la cérémonie organisée par le chef de l’exécutif espagnol. Alors que celui-ci est en train de détailler les raisons à l’origine de cette mesure visant à “rétablir le vivre-ensemble et la concorde” un cri l’interrompt soudainement. “Amnistie !”. La voix d’un jeune militant séparatiste, qui brandit avec orgueil un drapeau catalan, se lève à nouveau du fond de la salle : “Les grâces non...L’indépendance est l’unique solution.” Pedro Sanchez ne perd pas son aplomb et poursuit son intervention en rétorquant que “au sein du temple de la parole toutes les opinions sont les bienvenues”. Des opinions qui sont pourtant antagonistes depuis des années, un dialogue de sourds où chacun plaide farouchement sa cause tout en niant la légitimité de celle de l’autre.

Les grâces comme pansement pour soulager une société catalane blessée et divisée

De fait, ce sont la crispation et la division permanentes, si perceptibles au Liceu, qui continuent de hanter la société catalane, et plus généralement espagnole, et qui ont poussé la coalition gouvernementale à gracier les neuf dirigeants indépendantistes encore en prison, avec l’ambition claire de restaurer un semblant de dialogue entre les parties. Dans cette perspective, l’exécutif fédéral insiste particulièrement sur “l’utilité publique” d’une mesure controversée. Car ces grâces, loin d’aspirer tout simplement à mettre fin aux souffrances individuelles des neuf condamnés, se veut un pansement pour une société catalane traumatisée par la tentative de sécession et, ensuite, par la destitution et l’incarcération, ou la fuite, de ses principaux représentants institutionnels, ainsi que par la mise en tutelle de la région par le gouvernement espagnol.

Le référendum d’autodétermination du 1er octobre 2017, organisé illégalement par le gouvernement autonome de l’indépendantiste Carles Puigdemont, a de fait ouvert une fracture profonde au sein de la Catalogne, engouffrée dans une spirale toxique de haine et de mépris de l’autre, de celui qui envisage un destin différent pour la région. Cette journée, manifestation démocratique par excellence pour les uns, violation folle de la Constitution et de l’État de droit pour les autres, a divisé les Catalans en deux blocs dont la cohabitation est extrêmement tendue. Les partisans de la constitution d’un État catalan souverain ont vu leurs convictions politiques se forger et se renforcer à coups de matraques, avec lesquels les forces de sécurité envoyées par le gouvernement espagnol ont essayé de les empêcher de voter. De l’autre côté, les défenseurs d’une Catalogne toujours partie intégrante de l’État espagnol, qualifiés par les indépendantistes de botiflers -traîtres-, de catalans non authentiques, ont réclamé avec vigueur, face à la perspective de sécession, l’intervention de Madrid. Entre ces deux camps où il n’y a pas de place pour le doute, la nuance ou le compromis, il y a tous ceux qui, fiers de leur culture spécifique, ne veulent pas renoncer à leur appartenance à l’Espagne. Où l’identité nationale est toujours, peut être davantage qu’ailleurs, complexe et plurielle, au point qu’en choisir qu’une seule facette, comme on l’exige des deux côtés, est extrêmement problématique, voire impossible.

Dans cette perspective, avec ces grâces, Pedro Sanchez vise à apaiser un conflit pour lequel la Catalogne, et dans une moindre mesure toute l’Espagne, a payé un lourd tribut, économique et social. À ceux qui l’accusent d’incohérence et de malhonnêteté pour avoir fait campagne, en 2019, sur une attitude d’intransigeance absolue à l’égard des indépendantistes, le Président du gouvernement espagnol explique que les circonstances présentes sont particulièrement propices et justifient ainsi son progressif changement d’avis, qui a abouti, enfin, à un geste fort comme celui-ci. Après avoir fait purger aux condamnés une partie significative de leur peine et sur l’élan du Plan européen de relance, censé impulser une nouvelle, excitante, phase pour l’Espagne, la coalition de gauche au pouvoir a souhaité renforcer l’unité du pays, en tendant la main au mouvement indépendantiste ainsi qu’à toute la frange de la société catalane qui n’a jamais cessé de le soutenir.

Les indépendantistes, une force politique légitime, pourvu qu’elle respecte la Constitution

Derrière ce geste, il y a d’abord un pari tout aussi audacieux que fortement risqué de la part de Pedro Sanchez et de son exécutif, à la recherche d’une possible sortie d’un conflit qui paraît sans solution. La voie de la répression et du refus total du compromis, choisi par le gouvernement du Parti Populaire (centre-droit) lors du référendum de 2017, ayant échoué, le Président du gouvernement est en train d’opérer, graciant les leaders de l’indépendantisme, un important revirement de stratégie. Tout en restant fervent partisan d’une Catalogne espagnole, il vise désormais à remporter le débat des idées plutôt que les procès, afin d’ essayer d’affaiblir l’indépendantisme dans les urnes et non à coups de matraques et de destitutions. Libérer les références principales de ce mouvement est, de fait, également une tentative de mettre fin à la victimisation dont le séparatisme se nourrit tout particulièrement, ainsi que de décrédibiliser le portrait qu’il fait d’un État autoritaire qui opprime les minorités nationales en son sein.

Outre cette raison de haute politique, derrière cette disposition il y a également une motivation plus pragmatique, voire purement tacticienne. Car la majorité soutenant la coalition gouvernementale, constituée par le PSOE, le Parti socialiste ouvrier espagnol, de Pedro Sanchez, et Unidas Podemos, une formation d’extrême gauche, comprend également le parti indépendantiste de gauche Esquerra Republicana de Catalunya. Élément incontournable pour la stabilité de l’exécutif depuis l’investiture de celui-ci en janvier 2020, ERC a obtenu, en échange de son soutien, l’engagement de Pedro Sanchez dans la résolution de la question catalane. Le Président socialiste choisit ainsi de reconnaître dans les partisans de l’autodétermination, qui participent de fait à la gouvernabilité d’Espagne, une opposition légitime au sein de la compétition politique catalane, pourvu que leurs actions respectent le cadre prévu par la Constitution.

Amnistie et indépendance restent les revendications incontournables d’un front indépendantiste aux multiples nuances

Dès que la possibilité de libérer ces neufs hommes politiques et dirigeants d’associations séparatistes a commencé à être sérieusement envisagée, en septembre 2020, la curiosité a été réservée à la réponse du bloc indépendantiste, moins compact et homogène qu’il ne le voudrait. Avec quelques nuances significatives, l’attitude du mouvement en faveur de l’autodétermination de la Catalogne, quand elle n’est pas ouvertement hostile à la mesure, comme c’est le cas pour sa frange la plus radicale, contraste brusquement avec celle infailliblement optimiste du Président du gouvernement espagnol. Au-delà de l’appréciation, plus ou moins explicite, du geste de l’exécutif central, celui-ci paraît avoir fait très peu bouger les positions des indépendantistes. Dans leurs mots comme dans leurs expressions, difficile de saisir le moindre petit signe de repentance ou de mea culpa pour les choix faits, à commencer par ceux des neufs graciés. Sortis de prison ce mercredi 23 juin, ceux-ci se sont pressés de réaffirmer leurs convictions, que la prison n’a aucunement ébranlé, et leur volonté, pour la plupart, de continuer à œuvrer en faveur de l’indépendance, n’excluant pas de recourir aux mêmes modalités qu’ils ont payé si cher. Une posture particulièrement dure et ferme, tenue en particulier par Junts x Catalunya, l’autre principal parti séparatiste. Son célèbre leader, Carles Puigdemont, Président de la Generalitat catalane jusqu’à sa destitution en octobre 2017 auquel cette mesure ne s’applique pas puisqu’il est en exil à Bruxelles pour ne pas être jugé, considère ce “timide premier pas vers une solution politique” largement insuffisant, car il ne s’attaque pas au “problème structurel”, à savoir l’incapacité de l’État espagnol a discuter ouvertement et sereinement de la question des nationalités au sein de son territoire.

Néanmoins, c’est parmi les rangs d’ERC, qui a obtenu le plus de voix parmi les partis séparatistes lors des élections qui se sont tenues en février dernier, que l’on constate davantage de reconnaissance et de propension à la négociation. Si l’un des ses membres les plus en vue, Oriol Junqueras, ancien vice-Président de Carles Puigdemont ainsi que l’un des neufs leaders graciés, a fait preuve d’une certaine ambiguïté, alternant des déclarations dans lesquelles l’exécutif actuel était décrit comme le meilleur de la dernière décennie à d’autres où il se moquait de la fragilité de l’État espagnol, l’actuel Président de la Generalitat, le modéré Pere Aragonés, a ouvertement salué le geste. Le président de la Generalitat ne cesse, de fait, de revendiquer l’amnistie et l’organisation d’un nouveau référendum d’autodétermination, deux concessions que Pedro Sanchez ne veut même pas envisager. Alors qu’une amnistie contesterait le jugement exprimé par le Tribunal constitutionnel espagnol, crédibilisant le récit indépendantiste d’une persécution de la part d’une justice politisée, la grâce est tout simplement une forme de pardon à l’égard de ceux qui ont assumé leur responsabilité et purgé une partie considérée suffisante de leur peine. Un désaccord de fond qui risque d’empoisonner, voire d’interrompre brusquement, le dialogue sitôt rétabli.

L’opposition au gouvernement crie à la trahison d’une nation espagnole qui se voudrait homogène

Si ces grâces se heurtent à l’intransigeance des séparatistes, elles sont contestées de façon extrêmement virulente par les forces d’opposition du centre-droit. La Présidente du parti centriste Ciudadanos, Ines Arrimadas, qui a construit son éphémère succès de 2018 sur la représentation des catalans qui ne s’identifiant pas dans le courant indépendantiste, a annoncé que sa formation va essayer d’entraver cette mesure “ dans les tribunaux, les rues et au sein des institutions”. Tout aussi déterminés, le Parti Populaire et Vox, respectivement à droite et à l’extrême droite de l’échiquier politique espagnol, ont également condamné très fortement cette mesure. Fidèle à celle qui est depuis toujours la ligne politique du PP à l’égard du mouvement indépendantiste, son leader, Pablo Casado, s’oppose farouchement à toute tentative de confrontation, voire de compromis avec celui-ci de la part de l’État espagnol, au sein duquel peut exister une unique nationalité. Dans une conception inéluctablement tragique et homogène de celle-ci, le chef de l’opposition a accusé le Président socialiste de “trahir, vendre, ridiculiser et humilier” l’Espagne, en accordant la grâce, avec le seul but de se maintenir au pouvoir, à des personnages du rang des “voleurs et des assassins”. Dans une perspective européenne Pablo Casado estime, de plus, que les conséquences de cet acte risquent de se répercuter également “en Italie, en France, en Roumanie”, partout où l’intégrité territoriale est censée constituer, au contraire, un socle incontournable.

Dans son combat, l’opposition au gouvernement se nourrit notamment de l’avis défavorable du Tribunal Constitutionnel, ainsi que du scepticisme avec lequel l’opinion publique espagnole a accueilli cette décision. Si la pédagogie du gouvernement paraît doucement convaincre une partie des citoyens, cette mesure reste un pari audacieux pour la coalition au pouvoir qui risque d’y perdre sa crédibilité au cas où, au lieu de l’endiguer, les grâces parvenaient au contraire à martyriser le mouvement indépendantiste, renforçant son soutien au sein de la population catalane et les encourageant ainsi à privilégier à nouveau la voie unilatérale. Ces grâces paraissent, de plus, largement insuffisantes pour contraster l’exacerbation du sentiment, à la fois d’exclusion et de mépris, d’une partie des catalans à l’égard d’un État qui, étant incapable de les comprendre, nierait de surcroit leur spécificité culturelle. Il n’en reste pas moins que, dans un contexte où l’indépendantiste radical, très peu soucieux de la légalité de ses actes, n’a cessé de se nourrir de l’indifférence et de la fermeture de l’État, ce geste parvient à dresser la question catalane au cœur du débat et de l’action publique. Si cela va se révéler le premier pas vers l’élaboration d’un modus vivendi satisfaisant l’ensemble des parties, ou tout simplement une désescalade temporaire, le choix du Président du gouvernement espagnol a le mérite d’essayer de déjudiciariser un conflit qui n’aurait sans doute jamais dû quitter l’arène politique.

Vos commentaires

  • Le 30 juillet à 12:23, par Valéry-Xavier En réponse à : Grâces catalanes, le pari risqué de repolitiser un conflit sans issue

    La libération des prisonniers politiques catalans, dont la condamnation scandaleuse constituait une tâche sur le caractère démocratique de l’État espagnol qui se range par sa politique de répression aux côtés des régimes illibéraux, était la moindre des choses.

    Mais elle cache la forêt des nombreuses poursuites contre nos concitoyens européens de Catalogne qui ont participé à l’organisation d’une consultation démocratique sur l’avenir de leur pays ou à la promotion de la culture catalane à l’international, considérée de manière absurde comme un soutien au mouvement républicain catalan.

    Peu importe la légitimité et la légalité d’un tel vote, un conflit politique dans une démocratie doit se résoudre par la parole et le dialogue et non dans la violence. L’État Espagnol a fait usage de la force publique pour empêcher le vote ce qui constitue une violation des droits des citoyens. Dès lors que le gouvernement avait annoncé préalablement qu’il ne reconnaîtrait pas le résultat. L’utilisation de la force par la police n’était ni nécessaire ni proportionnée.

    Le futur de l’Espagne et de la Catalogne indépendante ou non, ne pourront se construire que dans dialogue entre le pouvoir central de Madrid et la Generalitat.

    Le fédéralisme doit être aussi bien externe et permettre de construire une fédération européenne qu’interne pour renouveler la démocratie et la souveraineté tout en réglant les conflits internes de ce type.

    Un véritable processus démocratique, ouvert et serein doit être mis en place. Les autorités centrales espagnoles et les autorités catalanes doivent ensemble trouver une issue à cette crise sans précédent dans l’Union. L’Union européenne doit y jouer un rôle. Fondé sur les valeurs de démocratie, d’État de droit et protection des droits de l’Homme, l’UE se doit de proposer une médiation et de favoriser une solution juste et pacifique.

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