Helmut Kohl : l’homme de la situation

, par Théo Boucart

Helmut Kohl : l'homme de la situation

Helmut Kohl est décédé vendredi à l’âge de 87 ans, chez lui en Rhénanie-Palatinat. Son action en tant que Chancelier de la République fédérale d’Allemagne a été considérable, en particulier lors de la Réunification du pays en 1990, où ses choix politiques et économiques ont largement influencé l’ensemble de l’Union européenne.

« Kohl ne sera jamais chancelier. Il en est totalement incapable. Il lui manque le caractère, l’esprit et les capacités politiques ». Ces mots, prononcés en 1976, ne viennent pas d’un responsable social-démocrate, mais de Franz-Joseph Strauss, son adversaire au sein de la CDU-CSU. Une phrase totalement discréditée par les seize années qu’Helmut Kohl a passées en tant que chef du gouvernement allemand. Pourtant, peu de monde pariait sur ce natif de Ludwigshafen lors de son accession au pouvoir en octobre 1982, à la faveur d’un vote de défiance constructif (Konstruktives Misstrauensvotum) qui renversa Helmut Schmidt, son prédécesseur social-démocrate. On le surnomme alors « l’éléphant dans un magasin de porcelaine », tant par son physique imposant que par son inexpérience gouvernementale. Retour sur la dimension européenne du « Chancelier de l’Unité », renforcée par la Réunification allemande.

Une vision nouvelle de l’Allemagne

Helmut Kohl est né en 1930 et a donc bien connu la seconde guerre mondiale - sans y avoir toutefois participé. Il appartient à une génération conscient de l’importance, et de la fragilité, de la paix (ce sera moins le cas de son successeur Gerhard Schröder) mais souhaitant que l’Allemagne surmonte son passé. C’est ainsi qu’en avril 1985, accompagné de Ronald Reagan, il rendit hommage aux soldats de la Waffen SS enterrés au cimetière militaire de Bitburg, provoquant un véritable tollé en RFA et aux États-Unis. L’année précédente, en septembre 1984, il célébra, main dans la main avec son ami François Mitterrand, le souvenir des soldats français et allemands tombés lors de la bataille de Verdun. Cette volonté de réappropriation de l’histoire nationale a eu des répercussions importantes. Avec l’Ostpolitik de Willy Brandt, elle a fait prendre conscience aux Allemands de l’Ouest de la position centrale de leur pays sur le continent européen. Les évènements de la fin des années 1980 vont conforter les convictions de Helmut Kohl.

La réunification allemande : le grand chamboulement de l’Europe

Comme tous les responsables politiques européens, Helmut Kohl est d’abord assez prudent après les évènements berlinois du 9 novembre 1989 [1]. Il craint en effet que la perspective d’une réunification rapide des deux Allemagnes ne remette en cause les réformes mises en œuvre en URSS et dans la majorité des démocraties populaires. C’est en suivant cette logique que Kohl présenta son « Plan en dix points pour surmonter la division de l’Allemagne et de l’Europe » devant le Bundestag le 28 octobre 1989. Ce plan prévoyait à l’origine la démocratisation du régime est-allemand ainsi qu’une confédération entre les deux Allemagnes avec une coopération économique et politique [2]. L’émigration massive des Est-Allemands vers la RFA va cependant accélérer les choses. Kohl prit rapidement conscience qu’il fallait brûler les étapes vers la réunification pour éviter une déstabilisation au cœur de l’Europe. Il réussit à convaincre les dirigeants des puissances alliées (France, Royaume-Uni, États-Unis et URSS) de la nécessité de la réunion rapide des deux entités allemandes. C’est ainsi que le Chancelier signa un accord avec Mikhail Gorbatchev autorisant la formation d’une Allemagne unifiée membre de l’OTAN et de la Communauté Européenne (CE). Le 12 septembre 1990, le Traité de Moscou (plus connu sous le nom de « Traité 2+4 ») régla définitivement la « question allemande » : la RFA et la RDA ne formeront plus qu’un Etat, membre de l’OTAN et de la CE tout en renonçant à l’arme nucléaire et à une puissante armée [3].

Quelques mois auparavant, le 1er juillet 1990, l’union économique et monétaire était instaurée entre la RDA et la RFA. Kohl décida alors de la parité du Deutschemark (DM) entre l’Ouest et l’Est, contre l’avis des milieux économiques allemands. Cette décision, ainsi que des investissements importants en RDA, provoqua une poussée inflationniste et poussa la Bundesbank à brusquement augmenter ses taux d’intérêt. Cet épisode apparemment anodin eut de lourdes conséquences car les monnaies européennes, dans le cadre du Système Monétaire Européen, durent suivre le DM en augmentant également leurs taux d’intérêt. Le résultat fut une crise économique en Europe, exacerbée par les crises de change.

Mitterrand-Kohl, couple fondateur de l’Union européenne

La longue et très bonne relation que Helmut Kohl a entretenue avec le Président français François Mitterrand fut extrêmement bénéfique pour la construction européenne. Leur première réalisation concrète, la signature de l’Acte unique européen en 1986, relança le processus d’intégration européenne autour de la création du marché unique. Ce texte, initié par le Président de la Commission Européenne, Jacques Delors, a ouvert la voie à l’autre réalisation institutionnelle majeure du couple Mitterrand-Kohl : le traité de Maastricht en 1992 qui donna naissance à l’Union européenne.

L’innovation principale dans le traité de Maastricht fut le projet de la monnaie unique. La France était favorable à sa mise en place rapide tandis que l’Allemagne avait beaucoup de réticences car l’euro aurait signifié l’abandon du Deutschemark, la monnaie européenne de référence et une véritable fierté pour les Allemands. Helmut Kohl et François Mitterrand en sont donc arrivés à un compromis : le Président français, qui avait son mot à dire dans les affaires allemandes en tant que dirigeant d’une ancienne puissance d’occupation, accepta la réunification allemande en échange de la création de l’euro avant la fin de la décennie. Le Chancelier accepta car l’euro était aussi une occasion de généraliser les principes de la politique économique allemande en Europe : banque centrale indépendante et rigueur budgétaire [4].

Les treize années du duo Mitterrand-Kohl ont été certainement les plus fructueuses de l’histoire franco-allemande. Au-delà de l’Acte unique et du Traité de Maastricht, la véritable amitié entre les deux hommes a permis de nombreuses consultations de haut niveau et une véritable convergence des intérêts politiques et économiques (à l’exception notable des guerres de Yougoslavie). La stabilité du couple franco-allemand étant le véritable moteur de l’intégration européenne, de grandes avancées ont été faites jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Jacques Chirac et de Gerhard Schröder, des dirigeants beaucoup moins europhiles.

Helmut Kohl a réussi à stabiliser l’Allemagne unifiée et enfin décomplexée au cœur de l’Europe. Cela a permis une transition ordonnée des pays d’Europe centro-orientale récemment démocratisés et leur adhésion rapide à l’Union européenne, malgré les crises économiques. Le chancelier allemand a été de ce fait « l’homme de la situation » en Europe durant cette période absolument cruciale pour l’avenir du continent et du monde quand bien même la fin de son mandat fut très difficile. La relation avec François Mitterrand est une autre facette du « Chancelier européen », avec des réalisations institutionnelles qui paraissent impossibles à reproduire aujourd’hui. La proposition de Jean-Claude Juncker d’organiser des funérailles européennes en l’honneur d’Helmut Kohl est révélatrice de la place qu’il occupe dans l’histoire européenne.

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