Hongrie : à deux semaines des élections législatives, qui peut défier Viktor Orbán et quel avenir pour l’Union européenne ?

Le courrier d’Europe

, par Adeline Dupuis, Le Courrier d’Europe

Hongrie : à deux semaines des élections législatives, qui peut défier Viktor Orbán et quel avenir pour l'Union européenne ?
Présentation du programme de la présidence hongroise de l’UE au Parlement européen en octobre 2024 © European Union 2024 - Source : EP, Photographer : Alain ROLLAND

Le 12 avril prochain se tiendront les élections législatives en Hongrie, auxquelles Viktor Orbán, Premier ministre au pouvoir depuis maintenant 16 ans, est à nouveau candidat. Cependant, cette dynamique qui dure maintenant depuis 2010 semble s’essouffler. Péter Magyar, son principal opposant, pourrait renverser les tendances, démocratiser le pays et débloquer la situation au niveau européen.

La Hongrie : une République parlementaire et un système monocaméral

Contrairement à la France, et à l’instar de la Bulgarie ou de la Grèce, la Hongrie dispose d’un régime parlementaire monocaméral, il y a donc une Assemblée nationale, mais pas de Sénat. Elle compte 199 parlementaires qui sont élus de manière différente : 106 au niveau des circonscriptions (un par circonscription au scrutin majoritaire à un tour) et les 93 restants sur une liste nationale à la proportionnelle. Les Hongrois votent donc deux fois.

Le Premier ministre joue un rôle central en Hongrie, il est considéré chef de gouvernement et représente son pays au Conseil européen. Le Président Hongrois Tamás Sulyok, soutenu par Orbán, détient plutôt un pouvoir arbitraire et protocolaire, il n’est pas la figure la plus dominante et décisive du pays. Les élections législatives hongroises sont donc d’une importance majeure aux niveaux national, européen et international. Le contexte est particulièrement suivi depuis les dernières élections européennes avec l’émergence d’un nouvel opposant, Péter Magyar, qui bouscule le paysage politique dominé par Viktor Orbán depuis seize ans.

Péter Magyar : l’homme qui met Orbán en difficulté

Alors que la Hongrie se voit dirigée depuis 16 ans par le parti national-conservateur Fidesz de Viktor Orbán, qui s’est par ailleurs radicalisé tant au niveau national qu’européen (passant du Parti populaire européen (PPE), centre droit, aux Patriotes pour l’Europe d’extrême droite au Parlement européen), un opposant clair se fait connaître : Péter Magyar et son parti “Respect et liberté” (Tisza), membre du PPE et disposant de 7 sièges sur les 21 attribués à la Hongrie. Un positionnement qui contraste avec la dérive droitière du Fidesz.

Avocat de formation et député européen depuis 2024, Péter Magyar incarne l’opposition la plus forte au Fidesz. Pourtant, cet homme politique se veut très familier avec ce parti pour lequel il a travaillé une grande partie de sa carrière, de 2010 à 2022. D’abord au Ministère des affaires étrangères en 2010 puis, fonctionnaire à la représentation permanente de la Hongrie auprès de l’Union européenne à partir de 2011, avant de travailler pour le cabinet du Premier ministre en 2015, il finira à la tête d’entreprises publiques et dirigera le centre de prêts aux étudiants jusqu’en 2024.

La bascule à l’opposition s’opère début 2024, quand il est révélé qu’en avril 2023 la Présidente hongroise, Katalin Novák, a accordé une grâce présidentielle à Endre Kónya, qui avait forcé des enfants issus d’un foyer à Budapest placé sous la responsabilité de l’Etat à cacher les abus sexuels commis par son directeur, János Vásárhelyi. Ce scandale ayant mené à des manifestations massives et la démission de la présidente a également provoqué le départ de Péter Magyar, qui quitte le Fidesz en opposition aux pratiques du parti.

Depuis, l’homme de 45 ans a redonné vie au parti Tsiza en mars 2024 et l’a fait grimper comme principale opposition au Fidesz (29,6% des suffrages aux Européennes). Péter Magyar n’a cessé de dénoncer son ancien parti et la corruption qui y émane. Il avait, par exemple, parlé dans une interview pour le média indépendant et opposant au régime, Partizán, d’une “oligarchie” hongroise qui s’enrichit par la corruption. « Il est temps d’appeler la corruption par son nom : du vol »,a-t-il déclaré plus récemment, ce 15 février lors d’un meeting de campagne.

Un résultat imprévisible et une campagne sous tension

Aujourd’hui, l’incertitude est à son maximum quant au résultat qui attend la Hongrie le 12 avril prochain, certains sondages indiquent Orbán en tête et d’autres Magyar, mais toujours avec un très léger écart, brouillant totalement le dénouement final. Certaines études hongroises sont d’ailleurs parfois critiquées pour leur manque de transparence. Selon l’étude de Toute l’Europe regroupant tous les sondages réalisés depuis le 1er janvier 2026, Tsiza obtiendrait en moyenne 44% des votes contre 42,2% pour le Fidesz. Face à cette situation, la figure de l’opposition a appelé les jeunes et les Hongrois vivant à l’étranger à se manifester dans les bureaux de vote et ambassades hongroises.

Pour sa campagne, Péter Magyar s’entoure de profils “dénués de toute expérience politique”, des Hongrois de classe moyenne, non politiciens, ayant pu voter par le passé pour le parti d’extrême droite, mais ne se retrouvant plus dans ce qu’il défend et dénonçant tout particulièrement l’économie instable dans laquelle il a plongé le pays, ainsi que la corruption y contribuant fortement (le pays est noté indice 40 base 100 sur la corruption, en faisant le pire pays de l’UE dont la moyenne est 64). « Non seulement l’économie hongroise n’a pas pris de départ fulgurant, mais elle est dans une impasse »a déclaré le rival d’Orbán lors du sommet de Munich réunissant les acteurs européens en février dernier. Le candidat cherchant à incarner un “normalité politique” a également promis de rétablir les libertés, prenant comme exemple l’espionnage par le gouvernement dont il a été victime. On l’aurait menacé de publier une sextape qu’il aurait effectuée avec son ex-épouse. Il déclare que si le gouvernement peut l’observer, alors il peut faire la même chose avec les citoyens. Le pays fait en effet face à un gros recul de son indice démocratique (7,21 en 2010 contre 6,51 en 2024, passant de démocratie imparfaite à un régime qualifié d’hybride par l’enquête annuelle de The economist”.) Le gouvernement a réduit la liberté d’expression des médias, du monde académique, de la société et a également réduit les droits des minorités.

Quant à Viktor Orban, sur la sellette, il mise toute sa campagne sur la désinformation, avec l’Ukraine en ligne de mire. Il estime que s’il perdait les élections, le pays entrerait en guerre, car l’Ukraine rentrerait dans l’UE. Une campagne qui se veut donc orientée à l’échelle européenne et une élection qui pourrait en effet faire bousculer, voire débloquer, la situation de l’Union si les résultats sont favorables à Magyar.

Quel avenir pour l’Union européenne ?

La Hongrie, forte de ses 9,5 millions d’habitants, reste un acteur à ne pas négliger au sein de l’Union européenne. Viktor Orbán s’est illustré ces dernières années par des positions critiques vis-à-vis du soutien européen à l’Ukraine, un nationalisme affirmé et des tensions avec les institutions européennes sur l’État de droit, qui ont conduit au gel de plusieurs milliards d’euros de fonds européens, le versement étant conditionné au mécanisme de conditionnalité. Dans ce contexte, les élections opposent deux visions nettement différentes de l’avenir du pays.

D’un côté, le Premier ministre campe sur ses positions concernant l’Ukraine. Il s’est opposé lors du dernier Conseil européen, le jeudi 19 mars à l’octroiement du prêt d’aide de 90 milliards d’euros à l’Ukraine qu’il avait pourtant accepté en décembre dernier, conjointement avec la Slovaquie et la République Tchèque, à condition pour les trois pays de ne pas avoir à contribuer financièrement. Aujourd’hui Orbán pose une condition claire : il veut pouvoir recevoir le pétrole russe bon marché, qui représente plus de 90% de ses importations en la matière, son gouvernement n’ayant pas du tout participé au boycott européen et profitant d’une exemption temporaire sur l’embargo pétrolier dû à sa forte dépendance. Problème, celui-ci ne peut plus être acheminé depuis que l’oléoduc Droujba, passant par l’Ukraine, a été endommagé lors d’une frappe russe. Orbán accuse d’ailleurs l’Ukraine de traîner à le remettre en service. Une attitude jugée “inacceptable” par António Costa, président du Conseil européen. Orbán a également bloqué le vingtième paquet de sanctions à l’égard de la Russie fin février.

D’un autre côté, Péter Magyar se montre beaucoup plus tourné vers le dialogue européen. Il pense en particulier à redonner un Etat de droit à la Hongrie similaire à celui des autres puissances européennes, et espère pouvoir débloquer les 18 milliards d’euros de fonds européens que le pays devrait toucher depuis 2022, mais qui ont été bloqués par la Commission européenne pour non-respect de l’Etat de droit. « Il est clair que la place de la Hongrie est en Europe. Pas seulement parce que la Hongrie a besoin de l’Europe, mais parce que l’Europe a besoin de la Hongrie » a-t-il déclaré. Son arrivée au pouvoir permettrait selon lui un retour de l’Etat de droit et par conséquent le déblocage des fonds, essentiels à l’économie hongroise.

Par conséquent, il apparaît que les dirigeants européens misent sur une victoire de l’opposition pour pouvoir débloquer une situation qui dure depuis maintenant quatre années, et espèrent retrouver la démocratie en Hongrie.

Des élections sous influence internationale

Au vu des sondages préoccupants, les principaux alliés du Premier ministre sortant, veulent apporter leurs soutiens à Viktor Orbán. JD Vance, vice-président états-unien, prévoit de se rendre en Hongrie dans les prochains jours, tandis que Marco Rubio, secrétaire d’Etat, est déjà venu à Budapest en février dernier pour les mêmes raisons. Orbán est le plus grand allié européen de Donald Trump, qui le qualifie de“véritablement fort et puissant”. Le pays s’est d’ailleurs dit prêt à soutenir le pays financièrement si nécessaire.

Quant à Poutine, il a tout à gagner de la réélection de son allié et cheval de Troie au sein de l’Union européenne, étant donné le nombre de paquets de sanctions qu’il bloque ainsi que les prêts d’aide à l’Ukraine. Selon une enquête du média d’investigation Vsquare, le Kremlin serait présent dans le pays pour influencer les votes, sous l’autorité de Sergei Kiriyenko, proche de Poutine et ancien président de la fédération russe, et interférer dans les élections comme ce fut déjà le cas en Moldavie pour l’élection présidentielle de 2024, où des votes avaient été achetés.

Il apparaît donc clair que le dénouement de l’élection législative en Hongrie pourrait représenter un tournant majeur dans la politique nationale comme européenne. Sous fond de corruption, d’influence états-unienne et de tentative d’interférence russe, Viktor Orbán parviendra-t-il à se maintenir pour un cinquième mandat d’affilée ?

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