Le 26 juillet dernier, le Premier ministre hongrois fraîchement réélu a exposé son nouveau programme pour la Hongrie lors d’un discours particulièrement controversé, passé presque inaperçu dans la presse française. Ses propos sur la fondation d’un nouvel Etat « illibéral » approfondissent le malaise ressenti en Europe face au pourrissement de la situation démocratique en Hongrie. L’Union européenne ne fait pas davantage entendre sa voix qu’en 2010, lorsque le nouveau gouvernement avait adopté une nouvelle Constitution fortement contestée.

Une nouvelle idéologie antilibérale, périlleuse pour la démocratie ?

C’est à l’occasion d’un déplacement en Roumanie, devant un public majoritairement composé de Hongrois ethniques [1], que Monsieur Orbán a longuement détaillé ses visions sur l’avenir des valeurs politiques et économiques occidentales en ce début du XXIe siècle. Ce discours riche en analyses ne saurait être synthétisé en quelques lignes, mais quelques points intrigants peuvent cependant être relevés.

Exposant ses vues sur la crise que connaît actuellement l’Europe, le Premier ministre dédie une partie non négligeable de son discours à une critique virulente de l’économie libérale de marché. Ainsi affirme-t-il que la crise financière globale de 2008 a montré les failles et la décadence du capitalisme moderne, modèle qu’il serait désormais indispensable de dépasser. Entre autres considérations, Viktor Orbán ponctue son discours de références élogieuses à la Russie de Vladimir Poutine, ou encore à la Chine ou la Turquie, les citant comme des exemples de « nouveaux Etats illibéraux basés sur des fondations nationales ».

A l’appui de son constat sur la situation actuelle, M. Orbán présente alors un projet politique « novateur » consistant à créer un nouveau type d’Etat, « basé sur le travail » qui succèderait au modèle d’Etat-providence tel que l’Europe l’a connu jusqu’aujourd’hui. Dans ce nouveau modèle, la liberté serait un élément important, mais non caractéristique du nouveau modèle qu’il souhaite instaurer en Hongrie [2]. Ainsi propose-t-il de faire du pays qu’il dirige un « Etat illibéral », expression que les médias hongrois favorables au pouvoir n’ont étrangement pas citée en évoquant le discours du 26 juillet.

Monsieur Orbán entérine-t-il ainsi le passage d’une démocratie libérale vers un Etat autocratique où l’idéologie d’un parti ultraconservateur devient une politique d’Etat ?

De dérive en dérive, un Fidesz surpuissant bien installé à la tête du pays

Au demeurant, bien peu d’éléments nouveaux ont été prononcés le 26 juillet par le Premier ministre, dont le discours s’inscrit dans la ligne directe d’une série de dérives entamées depuis le retour au pouvoir du parti conservateur Fidesz [3], en 2010, après huit ans dans l’opposition.

En quatre ans d’exercice, le gouvernement Fidesz s’est illustré par un nombre croissant de mesures condamnables sur le plan des droits fondamentaux : pressions constantes sur les médias d’opposition et sur les ONG, discriminations à l’égard des Roms et des « non-chrétiens », réforme douteuse du système judiciaire hongrois… Sur le plan économique, la reprise en main des institutions politiques et démocratiques par un pouvoir partisan s’est accompagnée par un très fort nationalisme. La nationalisation brutale et quasi-totale de l’ensemble des caisses de retraite en est un exemple éclatant, alors que certains services publics comme les hôpitaux se trouvent aujourd’hui dans une situation de quasi-décadence. Les méthodes de Monsieur Orbán et du parti qu’il préside commencent à rappeler dangereusement les pratiques du pouvoir en place durant les quarante ans de communisme que le pays a connus depuis 1948.

Le gouvernement bénéficie pour l’instant d’un soutien majoritaire des électeurs hongrois décidés à aller voter. Ces derniers demeurent très attirés par la rhétorique nationaliste anti-Bruxelles de M. Orbán, talonné sur sa droite par le parti ultranationaliste Jobbik. Encore aujourd’hui, le Fidesz dispose au Parlement de la majorité des deux tiers lui permettant de réviser très aisément la Constitution hongroise sans subir de contre-pouvoir sérieux.

Viktor Orbán, ancien parangon de la démocratie et du libéralisme politique ?

L’actuel Premier ministre n’a pourtant pas toujours été la caricature de despote éclairé qu’il représente aujourd’hui selon ses principaux opposants. Ancien vice-président de l’Internationale libérale pendant huit ans, il se présente encore aujourd’hui comme l’une des figures de proue du mouvement ayant conduit à l’indépendance du pays en 1989. A la tête du gouvernement entre 1998 au 2002, Viktor Orbán a assidument préparé l’entrée du pays dans l’Union européenne en adaptant la législation hongroise au droit de l’Union européenne.

Après la défaite surprise du gouvernement en 2002 et le traumatisme conséquent au sein du parti conservateur, M. Orbán aurait juré qu’une fois revenu au pouvoir, il ne perdrait plus jamais une élection. Depuis lors, le Fidesz s’est lentement converti en un parti uniforme dévoué à son président, utilisant des méthodes et argumentaires questionnables pour parvenir à ses fins. Le résultat est sans appel : en 2014, au lendemain des élections, l’OSCE [4] estimait que le gouvernement avait largement contribué à restreindre le pluralisme politique durant la campagne électorale. L’OSCE a également dénoncé une couverture médiatique biaisée des élections et des activités de campagne faisant fi de toute séparation entre le parti politique et l’Etat.

L’Union européenne, définitivement muette ?

Depuis les premières dérives du gouvernement Orbán en 2010, les dirigeants de l’Union européenne ne se sont guère émus de la lente poutinisation du pays. Seule la Commission de Venise – organe consultatif du Conseil de l’Europe – et le Parlement européen ont régulièrement dénoncé les graves abus de l’Etat hongrois. Au demeurant, leurs rapports demeurent peu connus du grand public et ne connaissent qu’une résonnance très modeste. Tant en raison d’intérêts économiques que pour des motifs politiques, aucun Etat européen n’a individuellement condamné fermement l’appauvrissement de la démocratie hongroise. Le Fidesz, membre du Parti populaire européen, peut compter sur de nombreux appuis parmi ses partenaires conservateurs.

Même à l’issue du dernier discours de M. Orbán, la Commission européenne a déclaré n’avoir aucun commentaire à faire concernant cette allocution [5].

Les instruments ne manquent pourtant pas pour sanctionner de tels dérapages : entre autres sanctions, les chefs d’Etat peuvent ultimement ôter le droit de vote d’un Etat membre s’il existe un risque sérieux de violations des droits de l’homme et des libertés fondamentales par un Etat membre. La Commission européenne pourrait réduire une partie de quelque 21 milliards alloués à la Hongrie pour renouveler ses infrastructures pour la période 2014-2020. Certes, ces mesures pourraient alimenter le discours anti-UE de Viktor Orbán. Au final, seuls les médias occidentaux et observateurs indépendants ont cru bon d’élever la voix contre une situation face à laquelle l’Union semble impuissante.

En l’absence d’une opposition unie et dans un climat social lourd de tensions, l’attente sera probablement longue avant que l’Union européenne ne se décide à dénoncer l’inacceptable. Le précédent hongrois va-t-il confirmer que les libertés fondamentales peuvent être violées en toute impunité au cœur même de l’Europe ?