Idéologie et terrorisme

Une alternative à la pensée dominante

, par Diletta Alese, Traduit par Caroline Iberg

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Idéologie et terrorisme
CC Frederic Vissault / Flickr

Après le dernier attentat qui a eu lieu à Istanbul, il convient une fois de plus de réfléchir sur le phénomène du terrorisme d’origine islamique et de chercher d’autres interprétations que les vérités que la narration médiatique et, parfois, académique prennent pour acquises.

Comprendre les phénomènes migratoires dans leur ensemble

La première équation implique la migration, associant ce phénomène à la question de la sécurité en le stigmatisant comme une problématique criminologique plutôt que comme un phénomène structurel, social, global dans un monde de plus en plus interconnecté. Je ne vais pas m’arrêter sur cette erreur méthodologique grossière. En effet, il suffit juste de se rappeler que l’Europe intergouvernementale a réagi aux migrations principalement à travers les agences techniques, sécurisant les frontières sans pour autant donner de réponse politique transnationale à un phénomène inhérent à notre monde globalisé.

Prendre en compte les causes sociales

La deuxième équation en revanche concerne le lien qui est fait entre la privation matérielle, l’exclusion sociale ou même des cas de handicap mental des enfants de deuxième et troisième générations et la faiblesse qui en découle dans la perception du message djihadiste et la plus grande probabilité (supposée) d’affiliation à Daech.

L’équation est non seulement inexacte, mais elle crée surtout un bouc émissaire efficace pour toute l’Europe, cachant ainsi un problème bien différent. L’inégalité, l’exclusion sociale, la discrimination selon le genre, l’origine ethnique ou nationale, l’orientation sexuelle, l’isolement et la ghettoïsation sont des blessures profondes de notre temps, des plaies ouvertes qui creusent de nouvelles frontières dans le sol européen, déjà marqué par les messages féroces du nationalisme international. Le premier principe est donc simple : l’Europe devrait soigner ces blessures avant que le saignement ne soit trop abondant et qu’il n’y ait plus aucun moyen de remédier à cette situation, afin d’anticiper un futur orwellien, dans lequel se développera une société de plus en plus divisée et malheureuse.

Pourquoi alors l’équation selon laquelle la privation matérielle serait la principale cause de l’appartenance à une organisation terroriste est-elle fausse ? Parce que de cette manière on ne considère pas l’aspect politique et idéologique, l’adhésion à un système d’idées qui arrive même à s’enraciner dans l’esprit de certaines personnes qui sont nées et ont grandi en Europe. Le manque de possibilités d’emploi et l’exclusion sociale peuvent certainement être un facteur, parmi d’autres, mais en aucun cas le principal.

Alessandro Orsini en parle en 2012 dans un ouvrage intitulé Poverty, Ideology and Terrorism : The STAM Bond, dans lequel il évoque l’importance de l’idéologie dans les Brigades rouges, reprenant ainsi le concept de Raymond Boudon de la « rationalité située ». Bien que nous parlions aujourd’hui d’une organisation résolument différente, l’importance de l’idéologie dans les processus d’affiliation au terrorisme peut encore représenter une clé analytique essentielle de la réalité.

Combattre les explications simplistes

Mais que pouvons-nous faire ? Principalement combattre l’absence évidente et assourdissante d’un récit alternatif égalitaire, démocratique, social et européen, par opposition à celui des nationalistes, le plus souvent xénophobe, qui prévaut actuellement.

La construction de cet idéal ne constitue rien d’autre que la structure théorique sur laquelle devrait s’articuler un projet politique concret, composé de pratiques inclusives, attentif aux inégalités et à la discrimination. L’exclusion sociale devrait donc être l’objet de politiques et non plus seulement un outil d’analyse utilisé dans la fonction causale.

Pour une Europe en mieux

Comment y parvenir ? En surmontant le système des intérêts nationaux, étranglé par les échéances électorales à court terme, qui ne peuvent pas répondre aux questions de notre présent globalisé. La seule alternative est l’engagement pour une Europe profondément différente, démocratique, qui soit l’expression de ses valeurs si souvent vantées et trop souvent ignorées. Un nouveau récit devrait exhorter le peuple européen à incarner la société civile européenne, occuper l’espace politique qui est resté trop longtemps confiné dans une lutte d’intérêts entre les gouvernements.

Cette nouvelle Europe pourrait également garantir aux millions de citoyens musulmans (entre autres) l’accès à un espace public dont ils ont été exclus pendant une longue période, dans lequel ils pourraient enfin s’exprimer de concert avec le reste de la population européenne, afin de choisir ensemble l’issue de leur destin commun.

Cela constituerait donc une idéologie vraiment antagoniste, eurocritique à sa manière, en faveur de la construction d’une Europe qui dématérialiserait ses frontières, qui serait en mesure de proposer une identité multiple, poreuse et multi-niveaux et de parler au nom de son peuple, le peuple européen.

A titre d’exemple, permettez-moi de citer L’Europe, une aventure inachevée (Europe, an unfinished adventure) de Zygmunt Bauman qui rappelle les paroles d’un célèbre poète polonais issu de l’avant-garde littéraire polonaise : « Un jour, Wat commence à fouiller parmi les trésors et les déchets de sa mémoire pour élucider le mystère de l’« Européen-type », et à la question de savoir quels seraient ses traits caractéristiques, il répond ainsi : « délicat, sensible, instruit, qui ne revient jamais sur une parole donnée, qui ne vole pas le dernier morceau de pain à l’affamé et qui ne dénonce pas ses codétenus au geôlier .... ». Puis, après un moment de réflexion, il ajoute : « D’une certaine façon je l’ai rencontré. Il était arménien. » (traduit de l’anglais) [1]

En substance, l’objectif devrait être une Europe fédérale qui soit enfin capable de relever le défi de l’identité inclusive et jamais exclusive.

Le 25 mars, je descendrai dans la rue pour l’exiger. Tu viens ? [2]

Notes

[1(Wat) scanned the treasure boxes and rubbish bins of his memory to crack the mystery of the ’European character’. What would a ’typical European’ be like ? And he answered : ’Delicate, sensitive, educated, one who won’t break his word, won’t steal the last piece of bread from the hungry and won’t report on his inmates to the prison guard…’ and then added, on reflection, ’I met one such man. He was an Armenian.’

[2Les Jeunes Europées Fédéralistes organisent une grande manifestation à Rome le 25 mars prochain, à l’occasion de l’anniversaire des 60 ans du traité de Rome

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