Italie : un gouvernement à tout prix ?

, par Basile Desvignes

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Italie : un gouvernement à tout prix ?

Le 5 septembre 2019, le Premier ministre italien Guiseppe Conte et les membres de son nouveau gouvernement ont prêté serment devant le président Sergio Matterella. Au terme d’une crise politique inédite déclenchée par le leader de la Ligue du Nord, Matteo Salvini, les sociaux-démocrates et le Mouvement Cinq Étoiles (M5S) sont parvenus à un accord de barrage de la Ligue du Nord (parti d’extrême-droite italien).[1]

Une crise inédite

Le 8 août 2019, Matteo Salvini, alors ministre de l’Intérieur italien, a mis un terme à la coalition gouvernementale entre son parti et le Mouvement Cinq Étoiles (M5S). Après quatorze mois de coalition, le leader de la Ligue du Nord réclamait la fin du gouvernement de Giuseppe Conte et l’organisation d’élections anticipées. Pour entériner cette rupture, Matteo Salvini a lancé une motion de défiance contre son propre gouvernement qui devait aboutir à l’organisation d’élections législatives anticipées. En réponse, le Premier ministre, Giuseppe Conte, indépendant mais proche du M5S, a démissionné du gouvernement en dénonçant l’attitude « irresponsable » de Matteo Salvini.[2]

En déclenchant des élections anticipées, Matteo Salvini espérait renforcer son influence au Parlement et former un nouveau gouvernement sans l’appui du M5S. Aux élections européennes de mai 2019, son parti avait déjà enregistré un score important par rapport au M5S (34 %, contre 17 %) et les sondages de l’été 2019 confortaient Matteo Salvini dans ses ambitions. Afin d’éviter la tenue d’élections anticipées qui auraient bénéficié à la Ligue du Nord, le Parti Démocrate et le M5S, deux partis pourtant antagonistes, se sont accordés pour former un nouveau gouvernement. Sa composition est un savant équilibre entre le M5S et le Parti Démocrate et vise à pacifier les conflits entre les deux partis.[3]

Un savant équilibre

Le M5S sort affaibli de la crise. Il évite néanmoins un retour aux urnes qui aurait pu l’affaiblir considérablement face au Parti Démocrate et à la Ligue du Nord. Le mouvement conserve plusieurs ministères : la Justice, l’Environnement et le Développement économique. Le chef du M5S, Luigi Di Maio, sera à la tête de la Diplomatie. Toutefois, il ne conserve pas son poste de vice-président du Conseil (numéro deux du gouvernement) qu’il occupait dans le gouvernement précédent avec Matteo Salvini. Le M5S perd ainsi son influence dans le choix des priorités du gouvernement. De plus, en ne nommant aucun vice-Premier ministre, Giuseppe Conte atteste qu’aucun mouvement ni aucune personnalité n’est plus important que lui dans l’action du nouveau gouvernement.[4]

Le Parti Démocrate est le grand vainqueur de la crise. Deux ans seulement après avoir perdu les élections, il est de retour au gouvernement. Il contrôle les ministères de la Défense et de l’Économie, l’un des plus importants compte tenu de la situation économique italienne. C’est l’eurodéputé Roberto Gualtieri qui occupe désormais ce poste. À l’avenir, le Parti Démocrate négociera le budget italien.[5]

La Ligue du Nord subit un revers important en étant écartée du gouvernement. L’ex-préfète de Milan, Luciana Lamorgese, a été nommée ministre de l’Intérieur et remplace désormais Matteo Salvini à ce poste. Avec cette nomination, le Premier ministre Giuseppe Conte affirme sa volonté de rupture avec le gouvernement précédent, notamment concernant la politique migratoire et les relations avec l’Union européenne. Ce choix d’une personnalité neutre à l’ancien poste de Salvini permet également de ménager les influences du Parti Démocrate et du M5S au sein du gouvernement. On retrouve cette logique au ministère de l’Intérieur avec le choix de Luciana Lamorgese, personnalité apartisane et neutre qui ne poursuivra sans doute pas la politique de Salvini.[6]

Un accord à long terme ?

Le M5S et le Parti Démocrate ont annoncé le mardi 3 septembre un programme commun en 26 points qui met l’accent sur une augmentation des investissements pour relancer l’économie. Néanmoins, le nouveau gouvernement doit faire face à plusieurs obstacles.

D’abord, Matteo Salvini et la Ligue du Nord s’affirment comme les plus farouches opposants à la coalition. Il en va de la survie de leur rôle dans la vie politique italienne. En effet, la Ligue du Nord est aujourd’hui perçue comme le parti qui a échoué dans sa tentative d’obtenir seule une majorité au Parlement. En se positionnant comme le premier opposant au nouveau gouvernement, le parti essaye de rompre avec cette image négative pour recouvrir son influence.[7]

Malgré les efforts de Giuseppe Conte pour former un ensemble équilibré entre le M5S et le Parti Démocrate, le nouveau gouvernement intègre de nombreuses contradictions qui peuvent provoquer un éclatement de la coalition. Le nouveau ministre de l’Économie issu du Parti Démocrate projette de rompre avec la politique d’affrontement contre les institutions de l’Union européenne menée par la coalition entre le M5S et la Ligue. À l’inverse, Di Maio va sûrement souhaiter poursuivre cette politique au sein des Affaires étrangères, tout en étant soutenu par les autres ministres du M5S. La négociation puis le vote du budget annuel italien seront déterminants dans la durabilité de la coalition entre deux forces qui se sont jusqu’ici toujours combattues.[8]

Toutefois les deux partis n’ont aucun intérêt à provoquer des élections anticipées qui pourraient mener Salvini ou une coalition de centre-droit au pouvoir. C’est justement pour éviter ce scénario que le gouvernement a été formé. La coalition va donc chercher à se maintenir en négociant des compromis jusqu’à un affaiblissement de la Ligue du Nord. À ce moment seront organisées de nouvelles élections. Cela ne veut pas dire que la compétition politique va entre-temps s’arrêter entre le M5S et le Parti Démocrate. Plusieurs poids lourds du Parti Démocrate, dont l’ancien Premier ministre démocrate Matteo Renzi et le secrétaire Nicola Zingaretti, ne font pas partie du gouvernement. Ils critiquent fortement la présence du M5S aux côtés des démocrates et réclament la tenue de nouvelles élections. Plusieurs députés peuvent être du même avis ou le devenir.[9] Le leader du M5S, Luigi Di Maio, a également été fortement critiqué par son parti et son électorat. Si la coalition a été approuvée à 80% par les adhérents du M5S dans le cadre d’un vote en ligne qui a rassemblé 80 000 votants, le choix du M5S de s’allier à son ennemi historique a été critiqué jusqu’au cœur du mouvement par son fondateur Beppe Grillo.[10] Des refus de négocier avec le gouvernement pourront également avoir lieu au M5S. En cas de blocage trop important, de nouvelles élections devront être organisées.

Il est aujourd’hui très difficile de prévoir l’avenir de la nouvelle coalition italienne tant la situation est inédite. Le gouvernement doit gagner du temps face à la montée de la Ligue du Nord, même si le projet de cette dernière a échoué et qu’elle est écartée du pouvoir. Les premiers mois du nouveau gouvernement seront déterminants pour comprendre si la coalition peut se maintenir tout en renouant avec son électorat.

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