Jordan Bardella : l’énigmatique choix de la tête de liste RN aux élections européennes

, par Chloé Coniglio

Jordan Bardella : l'énigmatique choix de la tête de liste RN aux élections européennes

Dimanche 13 janvier, la présidente du Rassemblement National, Marine Le Pen, a officiellement lancé la campagne du parti pour les élections européennes en présentant les douze premiers candidats de sa liste. A sa tête figure Jordan Bardella, un homme de 23 ans à l’ascension fulgurante. Portrait et décryptage.

Pour une élection dont l’enjeu n’est autre que de « battre Macron » selon Marine Le Pen, le choix d’une tête de liste inconnue du grand public pourrait interroger. Le Rassemblement National entend en effet rassembler au-delà de sa base électorale afin de s’inscrire dans le paysage politique européen comme un poids lourd et de s’imposer comme alternative à la majorité présidentielle en France.

Présenter une tête de liste dont l’opinion publique n’a jamais entendu parler semble constituer un pari risqué pour le parti d’extrême droite.

Une tête de liste inconnue du grand public

Alors pour sortir Jordan Bardella de l’ombre, le Rassemblement National ne ménage pas ses efforts, vantant son parcours et son exemplarité.

Louis Aliot, député et compagnon de Marine Le Pen, a ainsi mis l’accent sur la jeunesse et l’origine sociale de Jordan Bardella en déclarant qu’au Rassemblement National, « on donne aussi la chance à des jeunes qui sont issus de milieux populaires. »

Pour Sébastien Chenu, également député RN, il incarne la méritocratie. Encarté au Front National, devenu Rassemblement National, dès ses 16 ans, il a fait ses armes en Seine-Saint-Denis en « collant des affiches dans un coin pas facile » selon le député.

Repéré par Marine Le Pen et son ex-conseiller Florian Philippot, Jordan Bardella entre dans l’appareil du parti, devenant d’abord son secrétaire départemental à 19 ans puis conseiller régional en Île-de-France à 20 ans. A seulement 22 ans, sa carrière s’envole : il est nommé porte-parole du Rassemblement National. Depuis 2018, il endosse également le rôle de directeur de Génération Nation, le mouvement des jeunes du parti.

Jordan Bardella n’a toutefois pas connu que des succès politiques. Il cumule déjà deux défaites électorales, dont une majeure aux législatives de 2017 dans la 12e circonscription de Seine-Saint-Denis, où il a été largement devancé par le candidat LREM Stéphane Testé.

L’éloge dithyrambique du parcours de Jordan Bardella par les proches de Marine Le Pen auprès de tous les médias ne parvient néanmoins pas à dissiper les doutes sur sa capacité à rassembler. Et ce, y compris au sein des rangs du Rassemblement National.

Pour certains cadres du parti, Jordan Bardella n’a pas la carrure d’une tête de liste aux élections européennes. Selon des propos recueillis par le Parisien et le Point, un dirigeant du parti estime que « Pour ce genre d’élections, soit c’est un présidentiable qui y va, soit c’est un second couteau », quand un autre juge que Jordan Bardella « manque de densité pour une campagne européenne ». De quoi mettre du plomb dans l’aile à cette candidature.

Pourquoi alors le Rassemblement National n’a-t-il pas préféré un profil plus expérimenté à Jordan Bardella ?

Un choix par défaut

La candidature de Jordan Bardella semble en réalité constituer un choix par défaut. Plusieurs facteurs extérieurs ont ainsi conduit à sa désignation comme tête de liste du Rassemblement National.

Parmi les têtes du parti, aucune personnalité ne s’est imposée comme une évidence. En effet, certains comme Gilbert Collard, Sébastien Chenu ou Louis Aliot, sont déjà députés, tandis que d’autres sont mis en examen dans l’affaire des soupçons d’emplois fictifs du parti au Parlement européen, comme Nicolas Bay ou Marine Le Pen elle-même.

Un ancien cadre du parti fait également état de dissensions internes et de luttes d’influence. Selon des propos recueillis par le JDD, il estime que « Si Marine mettait Bay, Aliot et Collard faisaient la gueule. Mais si elle mettait Aliot, c’est Bay qui lui faisait la gueule. Donc elle ne pouvait pas mettre ces gens-là. Elle était piégée… ».

Le choix de Jordan Bardella comme tête de liste permet surtout à Marine Le Pen de conserver la mainmise sur la campagne comme sur le parti.

La mainmise de Marine Le Pen sur la campagne

L’affiche de campagne en dit long sur le sujet, montrant Jordan Bardella et Marine Le Pen côte à côte, tout sourires, alors même que Marine Le Pen n’est pas candidate. Le Pen fera donc son affaire personnelle de la campagne : elle sera la tête d’affiche des 25 meetings du parti et présente à toutes les conférences de presse de Jordan Bardella.

Aux yeux de Marine Le Pen, la candidature de Jordan Bardella a donc un avantage majeur : celui de ne lui faire aucune ombre. Elle compte en effet bien profiter de cette campagne pour séduire et surfer sur sa popularité croissante en pleine crise des « gilets jaunes ».

Selon un sondage IFOP-Fiducial pour Paris Match et Sud-Radio, Marine Le Pen gagne 5 points de popularité pour atteindre 33% d’opinions favorables, quand un autre sondage place le RN en tête des intentions de vote en France.

Toujours selon Paris Match, Marine Le Pen séduit parmi les classes populaires avec +12 points chez les ouvriers (52%), +12 points chez les sans diplômes (55%), +6 points chez les employés (40%). Surtout, elle connaît une forte progression parmi les professions intermédiaires (27%, +10 points), chez les électeurs des communes rurales (34%, +7) ainsi qu’auprès des électeurs de François Fillon (25%, +11).

Le parti de Marine Le Pen ne ménage en effet pas ses efforts pour s’attirer les faveurs des « gilets jaunes ». Elle compte bien capitaliser sur la « saine révolte des Gilets jaunes » selon ses termes, faisant de ces élections « l’occasion de dénouer la crise politique née de l’aveuglement, de l’intransigeance, du mépris de classe, de la spoliation fiscale et de la déconnexion humaine d’un président, dérangeant dans ses attitudes, inquiétant dans ses comportements, incompétent dans ses fonctions ».

Les éléments de langage sont, à cette image, égrenés par les candidats RN, Hervé Juvin, promettant de « donner un nom à la colère des Gilets jaunes » quand Jordan Bardella tente de les fédérer sous la bannière RN en déclarant que « Nous avons quatre mois pour transformer cette révolte populaire en une révolution du bon sens ».

Quitte à abandonner des thèmes de campagne traditionnels du Rassemblement National. Alors que la sortie de l’euro constituait jusqu’alors un élément incontournable du programme économique du parti et ce depuis 2012, Jordan Bardella a confirmé que la sortie de l’euro n’était « plus une priorité » du parti au même titre que la sortie de l’Union européenne.

Le Rassemblement National opère ainsi une mue vers un parti moins violemment eurosceptique qu’auparavant, Jordan Bardella appelant à « reconstruire une Union européenne différente ».

Une coalition de partis nationalistes

Le Rassemblement National a pour ambition claire de devenir un parti incontournable sur la scène politique européenne en formant une coalition de partis nationalistes. Les affinités idéologiques sont grandes entre le parti français et des partis populistes comme la Ligue en Italie et le FPÖ (Freiheitliche Partei Österreichs) en Autriche, deux partis aux commandes de leur pays respectif, l’AfD (Alternativ für Deutschland) en Allemagne ou encore le parti Droit et Justice (PiS) polonais.

Selon Marine Le Pen, ces partis partagent le même rêve de bouleverser l’ordre établi et d’imposer leur vision commune afin de « créer une organisation européenne qui soit une organisation européenne où les nations conservent leur liberté et leur souveraineté puisse maîtriser leurs frontières, puisse protéger leurs entreprises de la concurrence internationale déloyale ». Pour la présidente du Rassemblement national, « cette Europe-là que nous défendons avec Matteo Salvini, avec le FPÖ en Autriche est possible, peut-être, pour la première fois ».

Les partis populistes européens souhaitent ainsi créer leur propre groupe au Parlement européen afin de s’émanciper des groupes parlementaires existants et notamment du Parti Populaire Européen, parti en tête du Parlement et réunissant des forces politiques conservatrices.

L’influence réelle de ce nouveau groupe parlementaire européen reste néanmoins sujette à caution, et ce à deux égards. En effet, le nombre de sièges qu’obtiendront effectivement les partis populistes européens ne sont que des spéculations, plus de quatre mois avant la tenue du scrutin. En outre, il n’est pas certain que ces partis parviennent à trouver une ligne politique commune. Certains thèmes comme la souveraineté, la défense d’une identité judéo-chrétienne et l’immigration devraient faire consensus. Les positions économiques ou géopolitiques pourront constituer au contraire des sujets de vifs désaccords entre ces partis, tant les intérêts nationaux divergent. Reste à savoir si les partis populistes européens seront capables de faire fi de leurs différences pour peser davantage sur la scène européenne.

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