Jordan Bardella : La roue de secours devenue fer de lance de l’extrême-droite française

Symbole de la normalisation, il incarne la mue stratégique du RN

, par Jean Givodan

Jordan Bardella : La roue de secours devenue fer de lance de l'extrême-droite française

Dans un contexte d’instabilité politique nationale, et des déboires judiciaires de Marine Le Pen, Jordan Bardella, député européen et président du Rassemblement National (RN), semble devenir la figure incontournable de l’extrême droite. Fruit de la normalisation du RN et désireux d’élargir sa base électorale, Bardella fait évoluer son discours, quitte à s’éloigner de la ligne politique défendue par son mentor. Histoire d’un ex-“second couteau” qui ambitionne de jouer le premier rôle…

“Tic-Tac, Tic-Tac”, le temps est compté dans la vie politique française. Que ce soit l’élection présidentielle prévue en 2027 ou des législatives en cas de nouvelle dissolution, le retour aux urnes, en France, est proche. Quelle que soit la date, à l’extrême-droite, une certitude s’impose : en l’absence de garanties sur l’avenir politico-judiciaire de Marine Le Pen, Jordan Bardella (JB), président du RN et député européen, s’impose comme le candidat populiste de substitution aussi bien pour les législatives que pour la prochaine présidentielle.

De militant à président du RN, une irrésistible ascension

Âgé de presque 30 ans, le président du RN a réalisé en quelques années une ascension fulgurante. En 2012, à l’âge de 16 ans, il adhère au Front National (devenu RN en 2018). Après une carrière militante en Seine-Saint-Denis, Jordan Bardella occupe des fonctions à responsabilité croissante, de secrétaire général de Florian Philippot (ex-bras droit de Marine Le Pen) à 19 ans, à conseiller régional d’Île-de-France un an plus tard. Ce novice en politique se retrouve ensuite propulsé porte-parole du FN à l’âge de 22 ans. Il conservera cette responsabilité jusqu’en 2019. Décrit par ses soutiens comme un produit de la “méritocratie”, le jeune novice du RN gagne rapidement du galon.

En 2018, un an après la défaite à la présidentielle, le parti change d’orientation. Il souhaite s’insérer dans l’arc républicain, ce qui passe par un renouvellement des têtes. Dans ce contexte, Bardella est nommé à la direction du mouvement jeunesse du parti (Génération Nation), puis promu en tête de la liste du RN aux élections européennes de 2019. Amateur du selfie et des réseaux sociaux tels qu’Instagram ou TikTok, il obtient 23,34 % des suffrages et hisse le RN au premier rang des partis d’opposition. Cette victoire est importante, puisqu’elle conforte la place du RN sur l’échiquier politique. En 2022, Jordan Bardella accède à la présidence du RN à seulement 27 ans. Ce choix stratégique permet non seulement de renouveler l’image du parti, en mettant en avant une figure jeune et médiatique, mais aussi de libérer Marine Le Pen qui a besoin de gagner du temps de manière à se focaliser sur les prochaines échéances électorales, mais aussi se confronter à la procédure judiciaire ouverte à son encontre depuis fin 2016, une affaire qu’elle ne peut ignorer plus longtemps…

C’est dans le cadre de cette “répartition des tâches” que Bardella remporte largement les élections européennes de 2024 avec 31,37 % des suffrages. Ce succès retentissant est rapidement suivi par la dissolution de l’Assemblée nationale décidée par Macron et d’une campagne législative anticipée. Fort de son succès aux européennes, Bardella endosse la responsabilité de mener le groupe RN aux législatives, une campagne qui devait ensuite l’amener jusqu’à Matignon… Quelques semaines plus tard, le RN et ses alliés enregistrent un nouveau succès : 10,7 millions de suffrages au premier tour. Ce succès, cependant, ne se confirmera pas au second tour, car l’ascension du RN se retrouve bloquée par le mécanisme du “Front républicain” l’empêchant d’obtenir la majorité absolue ou relative. Aujourd’hui, selon plusieurs sondages, la popularité de Jordan Bardella rivalise, voire dépasse même celle de son mentor. Un tel phénomène pourrait être perçu comme une anomalie, tant la démocratie interne et les concurrences personnelles sont rares au sein des partis populistes, généralement structurés autour d’un chef avec un pouvoir centralisé.

Vers une union des droites

Jordan Bardella semble avoir pleinement intégré la nécessité stratégique de "mainstreamiser" le RN. Dans ce contexte, il s’agit désormais de séduire plus largement l’électorat de la droite républicaine, quitte à former une union des droites. Interrogé sur cette ambition par CNews, Jordan Bardella offre une réponse des plus conciliantes, déclarant ainsi “partager beaucoup de valeurs avec ce qu’a été historiquement la droite” (...) “Moi”, poursuit-il, “je veux le rassemblement de tous les patriotes”. Cette stratégie a remporté des résultats notables, à commencer par le ralliement d’Éric Ciotti, ancien président des Républicains, le parti historique de la droite libérale, Une “prise” de poids dans la perspective d’une éventuelle union des droites. La normalisation suit son cours… Désormais, au sein de la droite comme du camp présidentiel, La France insoumise (LFI), parti orienté extrême-gauche, tend à remplacer le RN comme “figure repoussoir” de la République. Le RN, avec Bardella, acquiert ainsi tant bien que mal une forme de "respectabilité", tandis que Nicolas Sarkozy semble témoigner d’une certaine reconnaissance à l’extrême droite, probablement en raison du soutien reçu dans le cadre de ses démêlés judiciaires.

En matière de programme, Bardella fait également évoluer les positions du parti et de la ligne défendue par Marine Le Pen jusqu’alors, par exemple la question des retraites. Bien que le président du RN ait dénoncé à plusieurs reprises l’injustice du système dans lequel on travaille 40 ans ou plus, pour partir en retraite tardivement — soulignant les inégalités liées à l’espérance de vie — il n’évoque néanmoins plus le retour à l’âge légal de départ à 62 ans depuis la campagne législative. Il s’agit à présent de "connaître la situation budgétaire" et de lancer "un grand audit des comptes publics" avant de tirer des conclusions hâtives. Il cherche ainsi à éviter toute prise de risque, à gagner du temps, et à se forger une image de chef d’État responsable — attentif à la rigueur budgétaire — tout en élargissant son audience, en direction de l’électorat de droite libérale. De la même manière, dans cet objectif de “mainstreamiser”, Jordan Bardella a fait évoluer les positions de son parti sur la guerre en Ukraine et l’attitude vis-à-vis de la Russie. Le député européen a ainsi reconnu en février 2023 “une naïveté collective” à l’égard de Poutine avant l’invasion de l’Ukraine, quitte à rompre avec l’approche très conciliante du RN avec le Kremlin et épouser une ligne ouvertement atlantiste.

La “Mélonisation” du RN

Dès lors, un parallèle s’installe lentement : depuis plusieurs semaines, de nombreux observateurs et médias évoquent un rapprochement idéologique en concurrence dans l’arène européenne. Les Patriotes pour l’Europe, dont le RN, prônent une ligne souverainiste, eurosceptique — en faveur de “l’Europe des nations” — et anti-immigration. Alors que Fratelli d’Italia, avec les Conservateurs et réformistes européens, tout aussi attaché à la souveraineté nationale et à l’identité culturelle, adopte une posture plus pragmatique vis-à-vis de l’Union européenne, de la politique migratoire et affiche une orientation pro-atlantiste. Marine Le Pen n’a jamais caché sa proximité avec Matteo Salvini, chef du mouvement d’extrême droite la “Lega” (ex-Ligue du Nord), indispensable à la coalition de Meloni. Avec ce rapprochement, Bardella fait émerger deux lignes politiques au sein de son parti. Cela permet sans aucun doute d’élargir l’assise électorale et de réaliser des alliances politiques, mais cela engendre des incohérences et probablement des tensions. À moyen terme, cette ambivalence risque de fragiliser la cohésion interne et de faire surgir des divisions profondes au sein du mouvement. Pourtant, Marine Le Pen a jusqu’à présent défendu Bardella en rejetant toute idée de division interne.

Aujourd’hui, la possibilité pour Bardella de se présenter en 2027 dépend de la situation judiciaire de Marine Le Pen. Depuis le 31 mars 2025, l’ancienne candidate a été condamnée à une peine d’inéligibilité pour cinq ans avec exécution immédiate, susceptible d’être confirmée ou infirmée en appel dans les prochains mois. Interrogée suite à sa condamnation, celle-ci affirmait : “JB est un atout formidable pour le mouvement et je le dis depuis longtemps, j’espère que nous n’aurons pas à user de cet atout plus tôt qu’il n’est nécessaire, mais en attendant, je suis combative. Je ne vais pas me laisser éliminer aussi facilement”. Jordan Bardella déclarait sur RTL : ”Marine Le Pen est notre candidate naturelle à l’élection présidentielle, […] Si elle devait être empêchée, je serais son candidat”. L’avenir du RN repose donc sur ces deux personnalités qui affichent une unité de façade. Mais à l’approche de 2027, il faudra bien trancher, officialiser le projet politique, et arbitrer entre les personnes et les projets.

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