Juncker + Trump : Une nouvelle “amitié” aux pieds d’argile

, par Nathanaël Fritz

Juncker + Trump : Une nouvelle “amitié” aux pieds d'argile
Jean-Claude Juncker et Donald Trump, le 25 juillet dernier à Washington. © European Union, 2018 / Source : EC - Audiovisual Service / Photo : Etienne Ansotte

Donald Trump est-il capable de créer une relation stable et pérenne avec un quelconque partenaire ? Nous sommes tous tentés de répondre par la négative à cette question. En effet, le président américain a l’habitude de faire volte-face à toute personne s’adressant à lui. Que vous soyez la Corée du Nord, l’Iran, l’Allemagne, ou le Canada, Donald Trump est capable de vous annoncer un évènement un jour, et son exact opposé le lendemain. Par ailleurs, il a adopté ce même comportement avec l’Union européenne le 25 juillet dernier.

Un objectif : apaiser les tensions commerciales

Depuis plusieurs mois, les Etats-Unis et l’Union européenne font face à un conflit commercial qui aurait pu durer encore longtemps. La dernière menace du président américain étant de surtaxer les importations de voitures européennes à hauteur de 25%. Cependant, le 25 juillet, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, s’est rendu à Washington pour tenter de calmer les tensions entre les deux continents. A priori, ce serait mission accomplie ! Étant convenus d’une déclaration commune, Bruxelles et Washington vont désormais étudier davantage le marché conclu par les deux dirigeants pendant les quatre prochains mois. Mais à l’heure actuelle, rien ne permet de dire avec assurance que la hache de guerre a été enterrée pour de bon.

Ainsi, Donald Trump et Jean-Claude Juncker seraient tombés d’accord sur un partenariat à propos de l’import de soja et du gaz naturel américain en Europe. Un accord aurait également été trouvé pour réduire les barrières tarifaires de manière générale entre les deux continents. Enfin, les deux hommes ont manifesté la volonté de réformer l’Organisation Mondiale du Commerce. Tout cela figure dans la déclaration commune UE-EU. Mais ne nous emballons pas trop vite… Ces accords, a priori simples, ne sont pas certains de voir le jour. Alors que la déclaration commune mentionne “une phase de lien d’amitié étroits” entre les deux continents, on peut se demander dans un premier temps si les bases de cet accord ne posent pas de difficultés majeures. Des difficultés susceptibles d’anéantir cette “nouvelle phase” que le président américain a mentionné le 25 juillet.

Un accord “gagnant-gagnant” ?

Un des marchés conclus entre les deux dirigeants permettrait aux producteurs américains de soja de pénétrer le marché européen sans avoir à payer de droit de douane. En outre, le président de la Commission a avancé que les Européens achèteraient davantage de soja américain. C’est donc une opportunité très intéressante pour les producteurs de soja américains car en juillet 2018, 360 000 tonnes de soja américain ont été importées en Europe. C’est une augmentation de 283% de plus qu’en juillet 2017. Les États-Unis ont donc intérêt à baisser leur droit de douane sur ce produit agricole. De plus, la Chine - elle aussi en guerre commerciale - a récemment surtaxé l’importation de soja américain. Par conséquent, Donald Trump a su jouer les bonnes cartes face aux différents acteurs du commerce international : si la Chine surtaxe l’importation de soja américain, alors il faut que les Européens suppriment leurs droits de douane. C’est donc un succès pour le président américain qui faisait face à la colère des producteurs de soja suite aux décisions chinoises d’il y a quelques mois.

Toutefois, les Européens avaient également un intérêt à jouer la carte du soja. En ce sens, le cours du soja n’a cessé de diminuer depuis les surtaxes chinoises. Le prix du soja devenant très compétitif, nous avons intérêt à en acheter davantage. Ainsi, l’accord sur le soja est, comme l’a dit le président américain, “gagnant-gagnant”. Ce marché à propos du soja semble intéressant pour tous, à un détail près, et non des moindres… 94% du soja américain est génétiquement modifié, selon le ministère de l’agriculture américain. Ainsi, supprimer les droits de douane sur un OGM américain risque de créer des tensions parmi les Etats membres de l’UE.

De plus, les réactions à propos des questions agricoles en général ne se sont pas fait attendre, notamment en France où les inquiétudes sont grandes. La France a rappelé qu’elle n’acceptera pas d’autres produits agricoles américains que le soja dans l’accord alors que le président des Etats-Unis s’est empressé d’affirmer aux fermiers d’Amérique qu’il leur avait ouvert un nouveau marché agricole ! Ainsi, le lendemain de la rencontre, la Commission s’est voulue rassurante envers la France en appuyant sa position. A contrario, le secrétaire américain au Trésor a spécifié que l’ouverture du marché agricole européen aux produits américains était une clause très importante de l’accord pour les États-Unis. Il semblerait qu’il y ait un quiproquo entre les deux continents. Cela pourrait donc endommager la volonté d’amitié qu’il y a entre l’Europe et l’Amérique de D. Trump. Au-delà de ce quiproquo, le président américain a su avancer un pion sur l’échiquier du marché agricole entre l’UE et les États Unis. En effet, si l’UE reste ferme quant à un marché agricole en défaveur des produits américains, elle fait tout de même une concession pour le marché du soja. Ainsi, dans les années avenir, il n’est pas improbable que Donald Trump force l’UE à ouvrir davantage son marché agricole par le biais d’une nouvelle menace commerciale.

Gaz russe ou gaz américain ?

L’accord trouvé entre Jean-Claude Juncker et Donald Trump ne s’arrête pas au soja. Le président de la Commission européenne a également décidé d’importer davantage de gaz naturel liquéfié (GNL) américain - malgré son coût largement supérieur au gaz russe. En effet, les Américains extraient de grandes quantités de GNL, mais ils n’ont jamais pu conquérir les terres Outre-Atlantique. L’accord permettrait alors de supprimer les droits de douane sur le gaz américain, ce qui pourrait le rendre plus compétitif qu’à l’heure actuelle.

Pour autant, l’Union européenne a-t-elle besoin de ce gaz américain ? L’objectif d’un tel commerce est de pouvoir limiter la dépendance européenne au gaz russe. L’UE aurait donc un intérêt plus politique qu’économique derrière ce deal conclu avec Donald Trump. Cela permet à Jean-Claude Juncker de manifester une volonté profonde de coopérer avec les Américains. Peut-on alors y voir une Europe privilégiant un aspect politique au détriment de l’aspect économique ? Rien n’est moins sûr, d’autant que le gaz russe est environ deux fois moins coûteux que le gaz américain. De plus, les infrastructures sont déjà construites pour ce premier gaz. Si l’Allemagne, comme la Commission, se dit prête à financer la construction de pipelines en vue d’importer du GNL américain, elle préfère pour l’instant soutenir la construction du pipeline Nord Stream 2 qui permettra de doubler les importations de gaz russe. Ainsi, l’UE montre de la bonne volonté pour créer un partenariat avec les Américains. Cependant, il s’agit là d’une déclaration d’intention. La Commission a pris soin de ne pas chiffrer les futures importations de gaz américain. En outre, il est essentiel de rappeler que cette déclaration commune n’est en rien un engagement. Les promesses de Jean-Claude Juncker à Donald Trump ne dépendent pas de la Commission européenne, mais de la volonté des États membres ou des acteurs privés. La visite du président de la Commission européenne dans le pays de l’oncle Sam avait donc pour objectif premier de désamorcer une potentielle guerre commerciale et de repartir sur une base amicale entre l’Amérique et l’Europe. Cette déclaration d’intention laisserait donc du temps à Juncker pour préparer une stratégie satisfaisante pour les deux camps.

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