L’automne démocratique de « l’autre Europe »

, par Théo Boucart

L'automne démocratique de « l'autre Europe »
« Les mineurs sont arrivés ». Une pancarte lors de la manifestation du 5 février 2017 sur la Place de la Victoire à Bucarest, en Roumanie. Avec près de 600000 personnes rassemblées ce soir-là contre la corruption du gouvernement roumain, cette manifestation est la plus importante de l’histoire du pays. Source : Wikipédia

Les pays membres d’Europe centrale et orientale semblent être victimes d’un désenchantement démocratique favorisant la montée de mouvements populistes et nationalistes et pouvant avoir des conséquences dramatiques pour l’Europe entière. Les facteurs de ce phénomène sont multiples et l’Union Européenne a son rôle à jouer.

N’en déplaise à Francis Fukuyama, théoricien de la « fin de l’histoire » au début des années 1990, la démocratie et l’économie libérales ne sont pas incontestées. La situation dans les PECO (pays d’Europe centrale et orientale) où l’État de droit est bafoué dans la plupart des pays adhérents issus de l’ancien bloc communiste, le montre. Outre en Hongrie et en Pologne, sous la menace de sanctions européennes pour non-respect de l’Article 2 du Traité de Lisbonne, le populisme (en République tchèque et en Slovaquie), la corruption endémique (en Roumanie et en Bulgarie) et le nationalisme (dans la plupart des pays de l’ex-Yougoslavie) menacent la consolidation de l’État de droit. Voici les principales raisons, anciennes et récentes, de cette remise en cause de la valeur fondamentale de l’UE, une valeur que l’on pensait irréversible. « Never take History for granted » avait dit Margaret Thatcher, peu convaincue par les travaux de Fukuyama. Une phrase malheureusement prémonitoire.

Une raison originelle : la faiblesse des institutions et des contre-pouvoirs démocratiques

L’une des premières explications est à chercher aux confins de l’histoire européenne. Tandis qu’à l’Ouest du continent, des États relativement puissants se sont développés aux alentours de l’an mil, à l’Est les nations naissantes se sont rapidement retrouvées sous la tutelle économique, culturelle et surtout religieuse [1] de l’empire byzantin puis de l’empire ottoman. C’est particulièrement le cas des Balkans, où des peuples comme les Bulgares, les Serbes et les Roumains ont durant tout le Moyen-Âge jusqu’à la fin du XIXème siècle été en position de vassaux [2]. Cela expliquerait en partie la faiblesse des institutions démocratiques dans les états, balkaniques, de constitution très récente.

Par ailleurs, onze des treize pays ayant adhéré à l’Union européenne depuis 2004 sont issus du bloc communiste sous domination soviétique entre 1945 et 1990. Les démocraties populaires mises en place par la force ont créé un système de surveillance de la population généralisé où régnait un climat de défiance entre amis, voisins et même membres d’une même famille (il suffit de regarder le film allemand La vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck pour s’en rendre compte). Le lien social s’est par conséquent affaibli, empêchant pendant longtemps la formation d’une opposition politique réelle aux pouvoirs communistes.

Ces régimes sont à l’origine d’un individualisme fondé sur la méfiance réciproque freinant nécessairement la formation d’une société civile engagée en faveur de réformes radicales du « système », voire son abolition pure et simple. Cette société civile s’est exprimée grâce à la fragilité de plus en plus manifeste du bloc de l’Est. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que ce soit la Pologne et la Hongrie, deux des pays les plus ancrés historiquement en Europe occidentale, qui se soient libérés les premiers du joug soviétique [3].

Des espoirs beaucoup trop grands placés dans la démocratie et l’économie libérales

Une troisième raison vient expliquer ce « coup de blues » de la démocratie post-communiste : trop d’attentes ont été placées en elle, ainsi qu’à son « corollaire », l’économie de marché. Lorsque les démocraties populaires se sont effondrées au début des années 1990 de manière pacifique (à l’exception notable de la Roumanie et de la Yougoslavie), l’enthousiasme était immense pour mettre en place des démocraties parlementaires avec des élections libres.

La reconversion économique a été bien plus compliquée à mettre en œuvre. De larges privatisations ont été imposées, les services publics ont été réduits et les entreprises non rentables sur les marchés internationaux ont fait faillite, causant une explosion du chômage. Ce chômage doublé d’une crise économique à la fin des années 1990 ainsi que de programmes d’assainissement des finances publiques afin de rentrer dans l’Union européenne le plus rapidement possible ont provoqué une importante crise sociale et le sentiment que le « modèle occidental » était largement idéalisé et correspondait finalement assez peu à la réalité [4].

Le néolibéralisme appliqué à l’Europe centrale et orientale, avec ses conséquences néfastes (chômage de masse, inégalités sociales et territoriales, affaiblissement de l’État) est aussi une des causes du déclin généralisé des partis sociaux-démocrates, dans bien des pays les héritiers des partis communistes, avec leurs cadres et leur expérience du pouvoir. L’effacement de cette force politique majeure a laissé une place considérable aux mouvements conservateurs et populistes, particulièrement en Hongrie et en Pologne, mais aussi dans une certaine mesure en Slovaquie où la majorité sociale-démocrate a dû s’allier à des nationalistes fortement hostiles à l’immigration.

L’influence ambiguë de l’Union Européenne en Europe centro-orientale

L’adhésion à l’Union Européenne ayant représenté dès le début des années 1990 la priorité absolue de quasiment toutes les anciennes démocraties populaires, l’UE a influencé la vie politique de ces dernières de manière décisive. Malgré des progrès considérables dans le respect de l’État de droit et de la démocratie via les critères de Copenhague, l’UE a pu, de par son comportement vis-à-vis des candidats à l’adhésion, fragiliser le processus démocratique. Deux exemples en apportent la preuve.

Premièrement, les négociations entre l’Europe des 15 et les futurs adhérents ont été très déséquilibrées. Ces derniers n’ont presque eu aucun pouvoir de décision sur le calendrier, les critères politiques et économiques à remplir en vue de l’adhésion, un peu comme si l’UE voyait dans ses pays son « hinterland » naturel. Si celle-ci a imposé un programme de réformes politiques, administratives et économiques qui se sont révélées dans l’ensemble un succès (les chercheurs en sciences politiques considèrent les pays membres de l’Europe centro-orientale comme des « démocraties consolidées » [5]), elle s’est aussi comporté comme un maître faisant la leçon à un élève, une situation délicate à gérer pour des pays qui venaient de recouvrer leur pleine souveraineté et dont la démocratie était très fragile.

Deuxièmement, le processus d’adhésion étant complexe et long, les négociateurs européens ont voulu aller au plus vite en s’adressant quasi exclusivement aux exécutifs des pays candidats : le Président de la République ou le Premier ministre. Les Parlements nationaux se sont retrouvés bien souvent à l’écart ou rarement associés aux chapitres de négociation. Le résultat de ce « choix » des autorités européennes est un renforcement du pouvoir exécutif au détriment du pouvoir parlementaire. Cette « déparlementarisation », certes partielle, est notamment défendue par le chercheur en sciences politiques britannique Christopher Bickerton et exposée dans son livre The European Union : A Citizen’s Guide [6].

Il ne faut toutefois pas sous-estimer le rôle très positif qu’ont eu les institutions européennes dans le processus de démocratisation des pays candidats dans les années 1990. Preuve en est la situation en Ukraine, en Biélorussie ainsi qu’en Serbie, en Bosnie et en Macédoine, des pays dont le processus d’adhésion ou de rapprochement avec l’Union européenne est enlisé à cause d’institutions démocratiques particulièrement instables et où la démocratie est liée au gouvernement en place et non pas à un régime définitif et faisant consensus dans la société.

Un manque de culture démocratique et administrative, une société civile encore assez peu développée, une idéalisation de la démocratie et de l’économie de marché et certains effets pervers du processus d’adhésion à l’Union Européenne sont des raisons qui expliquent la perte de vitesse de l’État de droit en Europe centro-orientale.

Cette situation s’inscrit dans une crise générale de confiance dans les institutions démocratiques et dans le processus électoral, une crise plus profonde dans les nouveaux pays adhérents pour les raisons évoquées tout au long de cet article. De nombreux autres facteurs, propres à chaque pays, jouent également un rôle.

L’Union Européenne commence à prendre conscience de cette crise mais doit aller beaucoup plus vite et avoir plus d’audace dans le contrôle démocratique de ses pays membres, particulièrement à l’Est, si elle ne veut pas justifier de nouveau la phrase du Pape Jean Paul II, prononcée dans sa Pologne natale en 1991 : « Nous n’avons jamais abandonné l’Europe, c’est l’Europe qui nous a abandonnés ».

Notes

[1Radoslaw Markowski The State of Democracy in Central and Eastern Europe SciencesPo, centre de recherches internationales, Février 2015. Lien : cliquez ici

[2Pour un aperçu complet de l’histoire des pays de l’Europe centro-orientale, voir le livre d’Henry Bogdan Histoire des pays de l’Est aux éditions Perrin, 2008.

[3Pour un aperçu complet de l’histoire des pays de l’Europe centro-orientale, voir le livre d’Henry Bogdan Histoire des pays de l’Est aux éditions Perrin, 2008.

[4Philipp Ther Die neue Ordnung auf dem alten Kontinent. Eine Geschichte des neoliberalen Europa. Traduit en anglais sous le titre Europe since 1989 – A History. 2014.

[5Europe centrale et orientale : le désenchantement démocratique. Sciences Po, centre de recherches internationales. Lien : cliquez ici

[6Chris Bickerton The European Union : A Citizen’s Guide A Pelican introduction, 2016.

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