L’enfant soldat en Europe : les nouvelles stratégies du crime organisé

, par Eva Le Méro

L'enfant soldat en Europe : les nouvelles stratégies du crime organisé

Le 29 avril 2025, la Suède a connu un énième épisode de règlements de comptes entre bandes rivales ayant tué trois jeunes à Uppsala près de Stockholm. Âgé de 16 ans, le responsable de la fusillade s’est enfui d’un foyer pour jeunes en difficulté et a été arrêté par la suite. Loin d’être un cas isolé, cet épisode s’inscrit dans un nouveau phénomène de violence juvénile : les enfants soldats.

La jeunesse en première ligne du crime organisée

Les chiffres parlent d’eux-mêmes, à Bruxelles, 65% des personnes arrêtées pour trafic de drogue sont des mineurs. Au Royaume-Uni, les « county lines », réseaux de trafic de drogue urbains étendus aux zones rurales, emploient même des enfants, âgés d’à peine sept ans pour aller livrer de la drogue. Plus largement, selon EUROPOL, 70% des marchés criminels européens impliquent des mineurs via les réseaux sociaux. Depuis plusieurs années, Internet est le terrain de recrutement privilégié par les trafiquants de drogue en Europe. Entre 13 et 17 ans, la majorité d’entre eux sont issus des quartiers défavorisés où le taux de chômage est nettement plus élevé que la moyenne nationale. Comme l’explique un ancien membre d’un gang de Stockholm, une grande partie est issue des deuxièmes et troisièmes générations de l’immigration en Europe et n’a « aucune foi en l’avenir ». À cela s’ajoute l’enrôlement forcé de jeunes réfugiés non accompagnés d’Afrique du Nord ou d’Afghanistan dont l’absence de représentation légale en font des cibles privilégiées. Leur approche commence sur des groupes de messagerie cryptée comme Snapchat, Instagram ou WhatsApp. Les narcotrafiquants font la promotion de leur activité sur ces applications en utilisant des termes familiers et légitimes comme « opportunité de travail », « business » ou des stratégies de ludification. Ils utilisent des mineurs déjà affiliés au réseau comme instrument de recrutement des autres cibles.

La quête d’un avenir riche les pousse à commettre l’irréparable

Ces jeunes jouent un rôle actif dans le trafic de cannabis et de drogues synthétiques. On leur propose des missions variées ; de la simple livraison à l’assassinat d’un membre rival. Ils sont dealers, livreurs, exploitants d’entrepôts, escrocs. Pour mener leur activité à bien, ils sont très souvent transportés directement sur les lieux de l’attaque munis d’armes fournies par les contrebandiers puis récompensés par une somme d’argent conséquente et des cadeaux (jeux, jouets…). Comme le révèle une enquête de RTL, un jeune Français de 18 ans propose même ses services de tueur à gage sur Marseille pour le compte de clans mafieux se livrant à des vendettas sanglantes.

L’Italie est l’un des premiers pays d’Europe à avoir identifié le phénomène d’enfant soldat dans les années 2000-2010 parmi les familles mafieuses de la Camorra, la ‘Ndrangheta ou la Costa Nostra. Ces enfants font partie de « babys gangs » qui cherchent à reproduire les codes des mafias avec une extrême violence. C’est ce qu’explique Roberto Saviano dans son ouvrage Piranhas, où les jeunes des quartiers pauvres de Naples rêvent d’argent et de reconnaissance sociale en construisant leur propre réseau criminel, appelé dans le jargon napolitain le paranza (les petits poissons).

La quête d’un avenir riche les pousse à commettre l’irréparable sans aucune empathie comme en témoigne un jeune homme de la banlieue de Malmö en Suède. Celui-ci montre à une journaliste une liste de tarifs proposée par les gangs : de l’explosion d’une porte à 3 000 euros jusqu’à l’assassinat d’un membre d’une bande rivale entre 50 000 et 80 000 euros selon la ville d’appartenance. Des tarifs plus que attractifs pour des jeunes qui rêvent pour certains d’être des criminels. En Suède, avec les rivalités entre bandes rivales, le nombre de mineurs soupçonnés de meurtre a presque quadruplé en 2024, selon la presse locale.

« Des petits poissons » passent à travers les mailles du filet de la justice

Globalement, les autorités ne prennent pas ces faits à la légère, tel que le ministre de la Justice suédois, Gunnar Strömmer qui affirme que ces nouvelles violences sont « extrêmement graves ». Cependant, elles se heurtent aux réponses limitées de la justice pénale. En effet, l’âge minimum de responsabilité pénale varie entre 10 et 16 ans en Europe. Cela permet aux chefs de gangs de recruter des membres toujours plus jeunes, ces derniers qui n’encourent pratiquement aucune sanction. C’est le cas en Italie, où l’âge minimum de responsabilité pénale est fixé à 14 ans, et en Suède, où il est fixé à 15 ans. Face à une justice impuissante, les Pays-Bas ont réagi en mettant en place un programme contre le crime juvénile suivi par d’autres pays européens qui combine des services d’aide à la parentalité, d’éducation et d’aide sociale. Ensemble, l’UE et le Conseil de l’Europe ont mis en place le programme « Child-Friendly Justice » pour la période 2024-2026 pour mettre à jour les systèmes juridiques au crime juvénile.

Bien que les réponses soient porteuses d’espoir, l’Union européenne semble dépassée par l’ampleur des dégâts engendrés par les réseaux sociaux. Comme l’explique Ylva Johansson, ancienne Commissaire aux Affaires Intérieures de la Commission européenne (2019-2024)  : «  De larges pans du monde numérique sont devenus, en pratique, des zones interdites pour la police… En tant que législateurs et forces de l’ordre, nous sommes déjà en retard. Nous devons rattraper ce retard. Nous devons commencer à courir.  » Dans ce contexte, certains États membres commencent à prendre des mesures individuelles. Récemment, en France, une nouvelle loi pour lutter contre le trafic de stupéfiants condamne le recrutement de mineurs via des plateformes en ligne par des narcotrafiquants à 7 ans de prison et 150 000 euros d’amende. C’est la seule loi en Europe qui criminalise explicitement le recrutement des «  petites mains  ».

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