L’Europe, souvent perçue comme une construction abstraite, portée par des traités et des institutions, cache une autre histoire : celle de femmes et d’hommes ordinaires, animés par un idéal commun. Dans son livre L’Esprit de Rome, Emmanuelle Mourareau redonne vie à ces visages méconnus des prémices de l’intégration européenne à travers 36 témoignages de la première génération de fonctionnaires européens : des femmes, des Allemands, des idéalistes, et des “élargis”, tous porteurs d’un passé complexe. Elle explore les motivations profondes, les espoirs et les tragédies qui ont poussé une génération à s’engager dans une aventure collective, bien avant que le projet européen ne devienne une évidence. Le Taurillon a lu le livre et s’est entretenu avec Emmanuelle Mourareau.
Le Taurillon : Quelles sont les motivations de l’écriture de ce livre ? Parmi la multitude de manuels et d’essais sur l’UE, quelle originalité avez-vous donné à votre livre ?
Emmanuelle Mourareau : Ce qui n’a jamais été fait jusque-là, c’est de s’intéresser à l’histoire de la première génération de fonctionnaires européens. C’est aussi un projet personnel que j’ai souhaité mené après avoir perdu mon père, qui a fait partie de cette génération en rejoignant Euratom en 1964. J’ai voulu laisser une trace de son parcours qui intervient après le cataclysme de la Seconde Guerre mondiale. Pour quelqu’un comme lui, le petit Ariégeois de milieu modeste qu’était mon père, c’était aussi une aventure incroyable.
Je me suis vite rendu compte que son seul témoignage ne suffisait pas. J’ai donc eu envie de recueillir la parole de cette première génération de fonctionnaires, tant qu’il restait encore quelques témoins directs. Ce qui m’intéressait surtout, c’était de comprendre pourquoi ces femmes et ces hommes avaient adhéré à un projet auquel, à l’époque, peu de responsables politiques en France croyaient réellement. C’est de là qu’est venu le titre du livre : L’Esprit de Rome. Cette expression est née au moment de la signature du traité de Rome en 1957. Je voulais savoir si cet « esprit de Rome » existait réellement chez eux et ce qu’il recouvrait.
Je me suis alors aperçue que tous avaient en commun un début de vie marqué par des expériences tragiques, qui expliquaient en partie leur adhésion à ce projet porteur d’espoir. J’ai recherché les témoignages des survivants de cette génération, mais aussi ceux de leurs enfants. Au fil de cette enquête, je me suis rendu compte que ces récits individuels formaient un ensemble très cohérent. Ils méritaient d’être racontés, car ils permettent de comprendre l’histoire de l’intégration européenne à hauteur d’hommes et de femmes, là où les manuels ou les essais abordent souvent l’Europe de manière plus institutionnelle et désincarnée.
Le Taurillon : À qui s’adresse ce livre ? Qui voulez-vous toucher en priorité au travers de celui-ci ?
Emmanuelle Mourareau : Ce livre s’adresse au public le plus large possible, notamment celles et ceux qui se sentent à des années lumières de l’Europe. Je suis convaincue que raconter l’Europe à travers des parcours de vie, c’est-à-dire à travers des histoires incarnées, est une voie essentielle. Durant l’écriture de ce livre, j’ai réalisé que l’Europe manquait de récits fondateurs de cet ordre-là, qui permet à l’expérience individuelle d’avoir une signification collective et la transmission d’un patrimoine symbolique.
C’est ce que montre par exemple le portrait de Madame van Hoof dans le livre. En préparant la couverture du livre, elle m’a raconté que son premier mari était peintre et que l’une de ses œuvres avait été le tout premier, et finalement le seul, tableau acheté par les institutions européennes. Cette anecdote révèle qu’il existait, dès les débuts de la construction européenne, une intuition selon laquelle un projet politique devait aussi s’accompagner d’une dimension artistique et symbolique. Pourtant, cette ambition a progressivement été abandonnée.
Le Taurillon : Comment avez-vous sélectionné ces 36 récits parmi tant d’autres ? Avez-vous rencontré des difficultés à obtenir des témoignages, je pense notamment aux portraits des premiers Allemands à la Commission européenne et de ces premiers fonctionnaires qui ont vécu la Shoah ?
Emmanuelle Mourareau : J’ai grandi à l’École européenne aux côtés des enfants de cette première génération de fonctionnaires européens. Parmi leurs parents, il y avait d’anciens résistants, des rescapés de la Shoah, mais aussi des Allemands dont certains portaient un passé familial particulièrement lourd. Cette coexistence m’a toujours fascinée et c’est pourquoi j’y consacre un chapitre entier.
Je me souviens notamment d’un camarade allemand de la section française. Son grand-père avait été officier SS. Des années plus tard, j’ai voulu recueillir son témoignage. Mais je me suis rendu compte que beaucoup préféraient raconter uniquement leur carrière européenne, en laissant de côté leur histoire familiale. Or ce n’était pas ce qui m’intéressait. Je cherchais à comprendre ce qui les avait conduits à adhérer à ce projet européen et comment leurs expériences personnelles donnaient un sens à cet engagement. J’ai donc fait le choix d’écarter les témoignages qui restaient dans une forme de déni ou qui évitaient cette dimension intime. Ce qui m’intéressait, c’était précisément cette rupture avec l’histoire tragique du XXᵉ siècle. Qu’ils soient allemands, rescapés de la Shoah ou anciens résistants, tous avaient en commun le choix d’une espérance radicale : celui de construire ensemble un avenir différent.
Le parcours de Madame Van Hoof que je raconte dans mon livre en est une illustration. Issue d’une famille juive de Cologne, elle a été sauvée pendant la guerre après avoir été cachée par la Résistance belge. Elle est ensuite devenue interprète à la Commission européenne avant d’être la première femme à diriger une direction générale. Ces trajectoires si différentes, réunies au sein d’un même projet européen, disent sans doute mieux que tout discours ce qu’a représenté la construction européenne pour cette première génération.
Le Taurillon : Ne serait-il pas nécessaire d’utiliser ces récits et portraits à des fins pédagogiques, particulièrement en milieu scolaire ?
Emmanuelle Mourareau : C’était d’ailleurs l’une de mes intentions au départ ! Avant de devenir un livre, le projet devait également donner naissance à des outils pédagogiques destinés aux enseignants d’histoire, en partenariat avec le réseau des anciens élèves des Écoles européennes. Même si ce projet n’a finalement pas été retenu, plusieurs enseignants se sont déjà emparés du livre. Une enseignante m’a confié qu’au collège, il est devenu difficile d’enseigner l’Europe à travers un récit incarné : les élèves connaissent les institutions, mais ne peuvent rattacher aucun visage ni aucune histoire à la construction européenne.
Le Taurillon : Si vous ne deviez recommander qu’un seul chapitre ou portrait lequel serait-ce ?
Emmanuelle Mourareau : C’est difficile de choisir… Je conseillerais surtout de lire le chapitre dédié aux portraits de ces femmes fonctionnaires européennes de la première heure. Je le recommande aussi par conviction car on ne cesse de parler des hommes (“pères fondateurs”) de l’Europe. J’ai envi de parler du portrait de Franca Arno, qui a un destin extraordinaire : son père a assisté au procès de Nuremberg. Ou encore de Renée Van Hoof qui en plus de son parcours incroyable que j’ai raconté précédemment, a été la toute première femme nommée directrice générale de la Commission européenne en 1982 en charge de la traduction. On ne le dit jamais assez, mais la Commission c’est 27 pays et presque autant de langues officielles, ce qui en fait avec le Parlement européen, les plus grands centres de traduction du monde ! J’aime beaucoup ce chapitre car il est très riche et divers et c’est aussi pour cette raison que je l’ai placé au début du livre.

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