L’Eurogroupe, catalysateur d’accords ou de divisions ?

, par Louis Pernotte

L'Eurogroupe, catalysateur d'accords ou de divisions ?
Crédit photo : Parlement européen

La nuit du 7 au 8 avril a vu les ministres des Finances de la zone euro négocier durant 16 heures afin de s’accorder sur une réponse commune face à la crise économique engendrée par le coronavirus. Ils ne sont pas parvenus à un accord durant ces négociations. Le Président de l’Eurogroupe, Mario Centeno a donc ajourné la suite des discussions au jeudi suivant (le 9 avril). Et...après seulement 45 minutes de conclave, fumée blanche, les grandes lignes d’un premier plan de sauvetage des économies européennes ont été trouvées.

Cet épisode s’inscrit dans la droite ligne des difficultés que connaît toujours l’Europe pour se positionner face aux grandes questions qui agitent le monde. En matière économique et financière, les nations de la zone euro se divisent en deux “groupes” aux positions quasi-irréconciliables. Un premier bloc composé de l’Allemagne, des Pays-Bas et des nations scandinaves affronte systématiquement un autre bloc de pays sud-européens, au premier rang desquels, l’Italie, l’Espagne et la France.

Ces divisions, apparues lors de la crise de 2008 et plus encore lors de la crise de la zone euro, ont nourri les discussions sur la réponse à apporter pour soutenir les états européens face au coronavirus et expliquent la nature du compromis du 9 avril.

Une fracture Nord-Sud apparue lors de la crise de 2008

Jusqu’en 2008, les économies du Nord (Allemagne, Pays-Bas et pays scandinaves) et du Sud de la zone euro ont convergé. Cependant, les pays du Sud, moins industrialisés et dont les productions ne permettaient pas de dégager une importante valeur ajoutée ont été touchées de plein fouet par la crise. A contrario, les structures économiques de pays comme l’Allemagne étaient bien plus robustes.

En Grèce, en Italie, en Espagne, au Portugal, et dans une moindre mesure, en France, la croissance est restée durablement atone, ne permettant pas de rembourser les dettes contractées pour relancer l’économie après la crise. L’effet boule de neige a fait le reste, les rentrées fiscales trop faibles ne permettaient plus aux administrations publiques (les APUs ) de se financer.

Ainsi, il a fallu continuer de s’endetter pour rembourser les intérêts de la dette et continuer de financer l’Etat. C’est ainsi que la Grèce, l’Italie, l’Espagne et la France ont atteint des niveaux d’endettement record, respectivement, 180, 130, 105 et 95 pourcents du PIB. Les pays du Nord ont alors jeté l’anathème de cigales sur leur homologues du Sud, alors que les événement auxquels ils faisaient face étaient largement contingents.

D’autant plus que les pays du Sud se sont vu forcer la main voire imposer des plans d’austérité qui n’ont rien arrangé. Qui dit austérité, dit moins de croissance, dit diminution des rentrées fiscales, dit dette, dit plan d’austérité. C’est un cycle sans fin qui s’est installé, en grande partie à cause d’événements et de données contingents. Cette fracture qui ne s’est pas arrangée à l’heure actuelle, est la source des divisions qui ont miné la réunion de l’Eurogroupe, la nuit du 7 au huit avril dernier.

Le débat sur la réponse à apporter pour sauver l’économie européenne menacée par la crise du Covid-19

L’Italie réclame l’émission de “coronabonds”, depuis la mi-mars. Il s’agirait d’obligations européennes servant à financer un fonds de relance européen. Sur ce sujet, les gouvernements espagnols et français font bloc avec celui de Giuseppe Conte. La mise en oeuvre de ce projet serait un début de mutualisation des dettes et un grand pas vers le fédéralisme fiscal.

De plus, un pays empruntant au fonds de relance devrait rembourser non pas en fonction des sommes empruntées, mais de son PIB ! En vertu de la situation exposée précédemment, on comprend pourquoi l’Allemagne et les Pays-Bas y sont vigoureusement opposés. En effet, eux qui ont besoin de peu devraient rembourser beaucoup. L’Italie serait financée par l’Allemagne !

Cependant, depuis 2010, nos amis Allemands ont quelque peu changé leur fusil d’épaule. Si l’épisode de la dette grecque avait vu Angela Merkel refuser la moindre concession aux Grecs, il en va, aujourd’hui, autrement. Lors de l’Eurogroupe du 24 mars qui n’a pas abouti, les Néerlandais, via leur ministre des Finances, Wopke Hoekstra, ont mené la charge face à l’Italie, avec une Allemagne en arrière-plan. L’opinion publique allemande soutenait Angela Merkel, de manière inconditionnelle, face à la Grèce. Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui. 55% des Allemands souhaitent que leur pays soit plus solidaire financièrement des autres pays d’Europe.

Aussi, il ne faut pas oublier que, malgré la marge de manoeuvre dont elle dispose, l’Allemagne était en récession en 2019. On a vu le tabloïd Bild ouvrir ses colonnes à Giuseppe Conte, le même journal qui suggérait à la Grèce de rembourser sa dette en vendant ses îles ! Ainsi, un accord a pu être conclu, à propos du Mécanisme Européen de Solidarité (MES).

Reste les Pays-Bas, vigoureusement opposés à toute solidarité budgétaire, sont représentés à l’Eurogroupe par le ministre des Finances, Wopke Hoekstra. Ce dernier souhaite dépasser le Premier Ministre, Mark Rutte, sur sa droite. Il est partisan d’une ligne dure et adepte des sorties polémiques quant à la situation des pays du Sud de l’Europe. Il s’est notamment exclamé : “pourquoi certains pays ne disposent pas des réserves financières nécessaires pour faire face à la crise”. On pourrait lui-répondre, si l’on est mesquin, en grande partie à cause de l’Allemagne et des Pays-Bas… Cependant, le ministre hollandais s’est ravisé et s’est déclaré, par suite, favorable à l’activation du MES.

Le compromis du 9 avril

Finalement, les pays de la zone euros ont pu, lors de l’Eurogroupe du jeudi 9 avril, tomber d’accord. En effet, des discussions entre Angela Merkel et Emmanuel Macron ont permis de trouver un compromis. Les Français se sont engagés à repousser à plus tard la questions des coronabonds tandis que les Allemands ont accepté une utilisation assouplie du MES.

Petit rappel sur le MES, il s’agit d’une ligne de crédit à très faible taux afin de prêter aux pays qui ne pourraient plus s’endetter sur les marchés, en échange de plans d’ajustement structurel. Il n’a pas vocation à être utilisé mais plutôt à éviter la spéculation sur la dette. Les Pays-Bas, lâchés par l’Allemagne, ont accepté d’assouplir les conditions de déclenchement du MES et d’éviter le plan d’ajustement structurel à ceux qui l’utilisent. Ainsi, 240 milliards d’euros sont mis à disposition des pays les plus touchés par la crise économique, dans la limite de 2% du PIB de chaque pays.

Les Pays-Bas ont tenu à ce que l’argent du MES, s’il est utilisé, soit alloué à la reconstruction des systèmes de santé. Ce compromis ne satisfait que partiellement les pays du Sud. L’Italie aura accès à seulement 36 milliards de l’argent du MES, ce qui est peanuts, comme l’a exprimé un diplomate italien.

De plus, compte tenu de la mauvaise réputation du MES, qui signifie perte de souveraineté, l’Italie demeure très frileuse, obligeant le Président du Conseil à dénigrer l’accord devant la Chambre des Députés. Les pays de l’Eurogroupe ont également accordé l’autorisation à la Banque Européenne d’Investissement (BEI) de délivrer pour 200 milliards d’euros aux entreprises. Notons que le communiqué final mentionne un fonds de relance, espérons qu’il s’agisse d’un pas vers plus de solidarité !

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