« L’Europe fait douter, on parle mais rien ne se passe. »

Interview croisé des eurodéputés Christine Revault d’Allonnes et Pascal Durand

, par Camille Heuzé, Carla Perruchon, Florian Langlois, Gilles Alexis, Issam Lachehab, Olivier Salotti

« L'Europe fait douter, on parle mais rien ne se passe. »
CC Parlement européen

A l’invitation des étudiants de l’Ecole de communication et de journalisme de Paris (IICP), et des Jeunes Européens - France les eurodéputés Christine Revault d’Allonnes (PS) et Pascal Durand (EELV) ont débattu des grands enjeux de l’Union, et notamment l’Europe qui protège, l’Europe de la défense et la représentativité des citoyens. Interview croisée.

L’Europe qui protège, comme la défend Emmanuel Macron, est-ce une manière de rapprocher l’Europe des citoyens ? Et selon vous, qu’est-ce que l’Europe doit protéger ?

Christine Revault d’Allonnes (CRA) : On peut se rapprocher des citoyens si on les protège vraiment. Si on le dit et que l’on ne fait rien, plus personne ne croira en l’Europe. Donc il faut apporter les actes qui vont avec. Nous avons dans l’agenda européen, la question du pilier social, qui est sur la table depuis 2014, depuis que Jean-Claude Junker est devenu président de la Commission européenne. Il avait indiqué dans son discours d’investiture qu’il ferait de la question sociale la priorité. Donc protéger les citoyens dans leurs droits partout dans l’Union européenne : droit à un salaire minimum décent, droit à la retraite, droit au congé maladie... Or, il n’y a rien eu. À chaque fois que l’on arrive sur des propositions sociales, qu’on les met au vote, même au Parlement, on a une majorité de droite qui s’y oppose. Au niveau de la Commission, ils n’avancent pas et au niveau du Conseil européen, c’est « no way ». Il y a un vrai choix politique qui est posé ici.

Pascal Durand (PDU) : L’Europe qui protège, c’est une Europe qui fait en sorte que des normes sanitaires, des normes de santé, des normes de pollution soient aussi des normes qui soient des normes vraiment appliquées. Et le problème que l’on a, c’est qu’il y a un manque de courage assez systématique de la part de la classe politique, nationale et au niveau de la Commission. On l’a vu sur des sujets comme le glyphosate, le diesel ou d’autres scandales sanitaires, où il y a un poids extrêmement important des lobbys, notamment à travers l’expertise. On perd ainsi les espaces de service public et de biens communs, les espaces indépendants à l’égard des entreprises privées. Oui le volet social est à l’arrêt, mais je crains également que l’Europe qui protège sur les questions de santé ou d’alimentation ou autre soit une Europe bloquée pour l’essentiel par le jeu des intérêts privés, des lobbys.

Est-ce que le concept de « l’Europe qui protège » inclut aussi la protection des migrants ?

CRA : Bien sûr !

PDU : Ce sont les droits humains qu’il faut protéger.

L’Europe qui protège, ce n’est donc pas protéger les Européens les plus pauvres en priorité ?

CRA : Protéger, c’est protéger tout le monde, et surtout les plus démunis. C’est le principe de l’Etat providence qu’on doit appliquer à l’échelle européenne. Ça devrait être ces personnes-là qui devraient être les plus protégées et pas ceux qui ont énormément d’argent et qui veulent continuer à faire du business d’un pays à l’autre. La protection aujourd’hui est pour permettre de la libre circulation des biens et des personnes avant tout. La situation de précarité des gens compte en réalité beaucoup moins.

PDU : Il ne faut pas opposer les aides. Ce n’est pas parce qu’on aide les migrants pour des accueils d’urgence que l’on prive les gens de logements sociaux par ailleurs. Ce sont des budgets différents.

L’arrivée de Donald Trump au pouvoir, considérant que l’OTAN est trop onéreuse, rend-elle plus urgente une Europe de la défense ?

CRA : Elle est plus que jamais nécessaire, mais pour avoir une politique de défense européenne, il faut que l’on s’en donne les moyens et il faut qu’on se mette d’accord sur ce qu’on veut faire ensemble. Pour l’instant, on en est qu’au bégaiement, c’est-à-dire à l’affichage. Il va falloir avancer, mais c’est « touchy » tant que l’on aura cette idée des Etats membres de considérer qu’ils ne peuvent pas mettre plus d’argent que ça au niveau européen. En même temps qu’ils disent ’’Allez hop, on avance sur l’Europe de la défense’’ ils veulent garder leur souveraineté et leur libre arbitre.

PDU : Le budget européen, c’est 1% du PIB européen. Le budget fédéral américain - et pourtant l’Etat fédéral américain ce n’est pas grand-chose - en termes de pouvoir c’est 17%. Il est clair qu’en l’état, nous manquons d’un budget, d’où par exemple quand le président Macron dit qu’il faut que la zone euro ait son propre budget, très bien, mais qu’est-ce que l’on fait ? Qu’est-ce qu’on met derrière les mots ? Le fait de dire maintenant qu’il y a besoin d’une défense européenne, d’une diplomatie européenne forte, oui, mais il faut la financer. Quand on voit comment la taxe sur les transactions financières a été bloquée depuis des années par tous les gouvernements qui se sont succédés alors qu’elle avait été annoncée en grande pompe par Nicolas Sarkozy en 2008, on a de quoi douter. C’est ça le problème, l’Europe fait douter. C’est pourquoi les citoyennes et les citoyens ont le sentiment qu’on se fout d’eux. On parle, mais rien ne se passe.

On voit que l’organisation et les institutions de l’Union européenne sont relativement compliquées à saisir pour le grand public et donc pour les citoyens eux-mêmes. Est-ce cela qui explique leur désintérêt, et celui des Français notamment, vis-à-vis de l’Europe et des élections européennes ?

CRA : L’Union européenne n’est pas compliquée, c’est tout simplement un espace qui est un peu plus grand que la France. Il suffit d’en parler, de parler le plus souvent possible ce qui se passe au niveau européen, pour rendre les choses beaucoup plus simples et accessibles. Il ne s’agit pas de s’arrêter sur les décisions prises ou les non-décisions, mais de regarder concrètement ce qui est possible d’être fait, ce qui est réellement fait et comment on pourrait proposer des choses plus concrètes. Un exemple sur le scandale du diesel dans l’affaire Volkswagen l’année dernière. On s’est rendu compte que des constructeurs automobiles truquaient, avec des logiciels, leurs véhicules pour qu’ils puissent polluer plus que ce qui était autorisé par les normes européennes. Nous avons voté au Parlement européen, suite à la commission d’enquête qu’on a mise en place, un certain nombre de mesures, dont une sur la protection des consommateurs pour que les Européens puissent être indemnisés. Ce sont des choses concrètes comme celles-ci dont il faut parler.

PDU : Oui je suis d’accord. Simplement il y a une crise de la démocratie représentative qui n’est pas seulement européenne. On voit que sur beaucoup d’élections, les gens se démobilisent. Aux régionales, qui sont des territoires plus proches, il n’y a pas tellement plus de votes. Comment on arrive à impliquer à nouveau les citoyens ? On a par exemple, l’initiative citoyenne au niveau européen. 1 million de citoyens peuvent ainsi demander une législation spécifique, mais on s’aperçoit que ça ne marche pas parce que la Commission ne joue pas le jeu de ces initiatives citoyennes. Donc quand on donne des outils qui ne fonctionnent pas, évidemment, ça devient compliqué. Il y a aussi un rapport à la population que les partis doivent repenser s’ils ne veulent pas disparaître.

On sait qu’il y a des fonds qui sont accordés aux Etats par l’Union européenne, par exemple, 6 milliards d’euros sont accordés de 2014 à 2020 à la France par le Fond Social Européen (FSE). Est-ce que ces aides sont, selon vous, bien allouées ?

PDU : Il y avait un problème de gestion des aides. L’affectation qui avait été faite, et notamment en France pendant des années, passait à travers les préfectures. C’était des schémas étatiques et ça marchait mal. Là on a redonné aux régions plus de pouvoir, et donc il y a un suivi qui est fait sur la gestion de ces deniers.

CRA : Je vais apporter un petit bémol parce que c’est très bien que ce soit les régions, que ce soit décentralisé. Mais c’est complètement lié à la couleur politique des régions. Et j’ai vu sur l’Ile-de-France, avec Valérie Pécresse qui a complètement revu les priorités financées par le FSE. Jusqu’à présent, on avait mis en priorité le rééquilibrage des territoires. Très concrètement, la Seine-Saint-Denis et tous les départements de l’Est parisien devaient davantage être accompagnés dans les actions de solidarité à l’égard des jeunes pour l’accès à l’emploi. Valérie Pécresse a considéré que ce n’était plus la priorité. Elle a considéré que c’était désormais le développement des PME. Sur ce point, il faudra un regard critique des différents groupes de citoyens et des associations qui, maintenant, n’ont plus de subventions de la région alors qu’elles en bénéficiaient au titre du FSE.

Propos recueillis le 18 décembre 2017 par Gilles Alexis, Camille Heuzé, Issam Lachehab, Florian Langlois, Carla Perruchon et Olivier Salotti à l’Ecole de communication et de journalisme de Paris, IICP. Cette interview s’inscrit dans le cadre d’une intervention « Eurodéputé à l’école » organisée par les Jeunes Européens - France pour sensibiliser les journalistes de demain aux enjeux de l’Union européenne.

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