L’Europe s’investit-elle assez dans son combat contre l’infox ?

, par Lewis Powell, traduit par Julie-Meriam Benjida

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L'Europe s'investit-elle assez dans son combat contre l'infox ?
L’infox, une menace grandissante envers les démocraties. Crédit photo : Mike MacKenzie

Le mot « infox » apparaît pour la première fois dans les années 2010, concept alors nouveau pour les Européens et le reste du monde. Depuis lors, l’assertion que nous vivons dans un monde « post-vérité », où la désinformation est une menace sérieuse à la démocratie, nous est familière. D’ailleurs, sa dangerosité ne peut ni ne doit être sous-estimée. En 2016, lors des élections présidentielles étatsuniennes, le site Buzzfeed a découvert que le top 20 des infox avait reçu plus d’attention sur Facebook que le top 20 des articles liés aux élections provenant des 19 organes médiatiques principaux. Cette analyse démontre la portée de la présence des fausses informations dans notre société et leur potentiel d’influence sur les élections. Nous sommes donc obligés de nous demander si l’investissement de l’Europe dans l’éducation aux médias de la prochaine génération est suffisant pour entraver cette menace envers la démocratie.

Étant Britannique, la notion d’infox m’est plus que familière, autant dans le sens de fausse information (une information incorrecte répandue sans mauvaise intention) que dans celui de désinformation (une information volontairement incorrecte dont le but est de nuire). Il en va de même pour l’habitude des médias de droite à servir la propagande du parti conservateur, surtout en période d’élection. Le Royaume-Uni est effectivement 33e au classement mondial de la liberté de la presse, précédé de peu par l’Espagne et la France, respectivement classées 29e et 32e. D’ailleurs, quand on parle de confiance et de liberté de la presse, ou encore d’éducation aux médias, ce sont les pays scandinaves qu’on retrouve en haut du classement ; en matière de confiance nette en la télévision, la Suède est en première place, suivie de près par le Danemark. La radio, média considéré comme le plus intègre, retrouve la Suède, le Danemark et la Finlande en premières positions.

D’un point de vue international, 52% de la population mondiale pense que la presse écrite contient peu à beaucoup d’infox, pourcentage identique à celui de la télévision et de la radio, mais inférieur à celui d’internet, qui monte à 62%. Ces cinq dernières années, la confiance nette en les médias, quelle que soit leur forme, a chuté mondialement (-16% pour la presse écrite, idem pour la télévision et la radio, et -12% pour les sites en ligne). La mise en place de nouvelles mesures pour endiguer ce phénomène est clairement une nécessité, sans quoi nos institutions démocratiques pourraient être menacées.

Le combat de la Finlande contre l’infox.

La Finlande, cheffe de file dans ce combat, enseigne à ses élèves de primaire comment se prémunir contre la désinformation et appréhender les médias. Cette initiative fait partie du programme scolaire depuis 2014, année durant laquelle le pays était la cible d’informations fallacieuses venant de Russie. Avec un score de 78, la position de la Finlande à la première place de l’index d’éducation aux médias n’est donc pas surprenante, comparé au Royaume-Uni, à la France ou à l’Italie dont les scores sont respectivement de 60, 59 et 51. Les autres Etats membres devraient en prendre de la graine et éduquer leurs futures générations, car ce combat contre la désinformation fait partie de la lutte pour le maintien de la démocratie. Jussi Toivonen, directeur de la communication au sein du bureau du Premier ministre finlandais, ne peut que consentir. Il affirme en effet que « cela nous affecte tous. La société finlandaise entière est prise pour cible. Ces actions ont pour but d’éroder non seulement nos normes et nos valeurs, mais également la confiance en nos institutions qui maintiennent l’unité de notre société ».

Et il a parfaitement raison : seuls des médias fiables permettront au peuple d’accorder sa confiance aux institutions et à la démocratie dans son ensemble. Sans une presse diversifiée et critique dont la base de travail est le journalisme factuel, la démocratie ne peut prospérer. La légitimité de ce régime ne peut exister qu’au travers d’une population correctement informée et d’une responsabilisation de nos institutions par les médias. Sans de telles structures, la propagande régnera en maître absolu et l’establishment pourra se jouer du public et l’inciter à voter contre son propre intérêt. Si la population perd foi en la presse, comment pourra-t-elle croire en la démocratie ? En 2018, lors d’un sondage comprenant un panel de 27 000 participants originaires des 28 états membres de l’UE, seule une personne sur cinq (19%) donnait sans réserve du crédit aux médias. En complète opposition, 39% considèrent que la presse est peu, voire pas du tout fiable. Une atteinte à la crédibilité des médias est une atteinte à la démocratie. La question se pose donc : qu’a mis en place l’Union européenne au niveau macroscopique pour protéger la démocratie et endiguer le phénomène de « post-vérité » ?

Les déclarations de l’UE

L’année dernière, le Parlement européen a condamné la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord pour leurs campagnes de désinformation en Europe. Il a ajouté que les actions « vouée à affaiblir les fondations et les principes des démocraties européennes autant que la souveraineté des pays du partenariat oriental » ne seraient pas tolérées. Les eurodéputés ont également appelé l’Union européenne à étendre les activités du groupe de travail East StratCom (créé en 2015 dans le but de promouvoir la communication active des législations de l’Union auprès de ses voisins de l’est, et plus loin encore, comme en Russie). L’idée serait d’intégrer le groupe dans une structure plus grande, le Service européen pour l’action extérieure (qui gère les relations diplomatiques entre l’UE et les pays extérieurs au bloc, en plus des politiques de sécurités et la politique étrangère) pour qu’il s’occupe directement de la désinformation en provenance de Russie.

Il a également été demandé aux réseaux sociaux tels que Facebook ou Twitter de s’investir plus amplement dans le combat contre l’infox, et de les retirer de leurs plateformes ; en parallèle, un encadrement par la justice européenne est également désiré. De plus, l’Union européenne a adopté en mars 2019 une nouvelle législation visant à empêcher un détournement des données des internautes durant les élections, en réponse au scandale de Cambridge Analytica et Facebook durant le référendum sur le Brexit en 2016. Il avait alors été découvert que la société d’analyse de données travaillait pour la campagne Leave.EU et pour le Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni (UKIP) dans le but de cibler certains électeurs ; les données de millions d’utilisateurs Facebook avaient été récupérées illégalement. La législation de 2019 autorise des sanctions financières à l’encontre des partis politiques et des institutions dont l’abus de données personnelles est avéré.

Anna Fotyga, eurodéputée polonaise et membre des Conservateurs et réformistes européens (CRE), avait déclaré à l’époque que « la désinformation empoisonne les cœurs et les esprits. Nous ne pouvons plus nier le fait que nos institutions et nos sociétés sont ciblées par la propagande hostile du Kremlin, qui n’est que la partie visible de l’iceberg. Heureusement, notre expérience, notre détermination et notre unité sont suffisamment fortes pour contrer de telles actions. La ténacité de nos sociétés, la transparence des médias et la mise en avant de la diversité tout en évitant la censure sont les bases de notre réponse à ces attaques ».

Les réponses attendues de l’UE

Le mois dernier, le Service de recherches du parlement européen (EPRS) et l’Université de Stanford ont organisé un colloque sur la réponse appropriée des démocraties à la désinformation. Alex Stamos, directeur de l’Observatoire d’Internet de Stanford (Stanford Internet Observatory) et anciennement chef de la sécurité de Facebook, y a parlé en détails des interférences russes durant les élections présidentielles étasuniennes de 2016. La « guerre des memes » comme stratégie de propagande et forme de guerre de l’information était un autre sujet abordé, de même que les piratages russes et la nécessité d’augmenter le nombre d’infrastructures visant à protéger les élections de toutes interventions externes. Paul Nemitz, conseiller spécial pour la Commission européenne, a mis l’accent sur le fait que les campagnes de désinformation russes ne sont pas le seul problème.

Il considère que « la presse gratuite court à sa perte », du fait que Facebook et Google se partage 80% des investissements des annonceurs ; il affirme que ces entreprises contribuent à la « crise démocratique ». Selon lui, avoir une Intelligentsia de l’informatique travaillant de concert avec les institutions est une nécessité, afin que l’unité et une participation active redynamisent la démocratie. Il considère en effet que ces entreprises ne savent pas comment aborder la démocratie et que pour protéger cette dernière, une communication active est requise entre les institutions et les géants de la technologie. La protection des presses publique et privée est également importante pour M. Nemitz. Il donne en exemple de leur anéantissement les 14 000 journalistes étasuniens ayant perdu leur emploi l’année dernière, ainsi que le plan de destruction de la BBC par le Premier ministre britannique Boris Johnson. Paul Nemitz suggère qu’une politique active permettrait de renforcer ces institutions, et que se focaliser uniquement sur la Russie serait bien naïf.

Les actions planifiées par l’UE

Pourtant, l’Union européenne prend des mesures. Vera Jourova, vice-présidente de la Commission européenne et commissaire pour les valeurs et la transparence, est chargée du combat contre la désinformation. Elle dirige le Plan d’action pour la démocratie européenne (European Democracy Action Plan) qui se composera de l’ensemble des mesures et des politiques recommandées visant à contrer les infox ; sa parution est prévue pour la fin de l’année. Pour Wojtek Talko, membre de l’équipe de la vice-présidente, l’Union européenne se doit de travailler en coopération avec des experts en élections, en affaires étrangères et en technologies afin de préserver la démocratie. Le groupe exige d’ailleurs la fin de l’accord tacite concernant les géants des technologies, invitant l’Union à prendre des actions directes afin d’endiguer la propagation de la désinformation. L’éducation, à l’instar de la Finlande, est selon Wojtek Talko la solution sur le long terme qui permettra de « vacciner la société contre ce virus » et de faire comprendre aux citoyens que Facebook ne peut se substituer à la presse.

Erika Widegren, PDG de Réimaginons l’Europe (Re-Imagine Europe — une organisation de recherche et de mobilisation) considère que l’ère numérique est la troisième révolution médiatique, après l’écriture et l’imprimerie. Selon elle, des solutions modernes sont donc indispensables afin de réagir à ce changement radical de notre paysage. C’est au travers des mots de Winston Churchill qu’elle dépeint l’importance de cette conclusion : « Nous façonnons nos bâtiments, puis ce sont eux qui nous façonnent ». La réponse de l’Union européenne semble prometteuse, et au travers de son Plan d’action pour la Démocratie européenne, Vera Jourova espère bien façonner de tels bâtiments. Mais même si ces décisions sont porteuses d’espoir, les actions sont plus fortes que les mots. Seul l’avenir nous dira si les choix de l’UE étaient suffisants pour défendre sa démocratie et mettre fin à la crise de l’infox.

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