L’Europe se meurt de peur

, par Aurélien Brouillet

L'Europe se meurt de peur

« N’ayez pas peur » affirmait le Pape Jean Paul II, citant les évangiles, le 22 octobre 1978. Il poursuivait : « ouvrez les frontières des États, des systèmes politiques et économiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation et du développement. » Ce message, annonçant par anticipation l’accélération incontrôlée de la mondialisation et de la globalisation doit aujourd’hui devenir un slogan politique.

Sortir de la peur de l’autre

L’actualité helvète est un exemple parmi tant d’autres de cette peur qui paralyse notre société. Une peur dont une des facettes est la peur de l’autre.

C’est l’immigré tout d’abord, source de fantasmes toujours vivaces. Voleurs d’emploi, délinquants professionnels, parasites de nos systèmes sociaux… Même lorsque tous les indicateurs économiques prouvent la vertu de l’immigration et de l’émigration, comme c’est le cas en Suisse, la peur prend le dessus. N’ayons pas peur de l’immigré ! Il est source d’échange, de rencontre, d’enrichissement. Au contraire, admirons la force de ces hommes et de ces femmes qui se sont volontairement déracinés pour venir vers nous. Apprenons d’eux et accueillons les du mieux que nous le pouvons. Ils sont le terreau, les pionniers, de la société multiculturelle de demain. Le marché du travail est international, il l’a toujours été et rien ne pourra le changer. Il est maintenant temps de l’accepter pleinement et de s’enrichir de cet état de fait au lieu de vouloir priver les hommes ce que l’on accepte naturellement pour les marchandises.

Il est temps aussi d’abolir la peur de l’étranger. Celui qui ne parle pas la même langue, celui qui n’a pas les mêmes habitudes, bref, celui qui est différent. Ils ne parlent même pas français, comment pourrait-on vivre ensemble ? N’ayons pas peur de l’étranger ! L’étranger, c’est un homme qui traverse les mêmes difficultés que moi. L’étranger c’est celui grâce auquel je serai plus fort. C’est l’ami qui bien entendu est différent, et c’est cela qui permet de construire pleinement mon individualité. C’est l’ami avec lequel je dois me lier étroitement pour que nous puissions nous épauler efficacement.

N’ayons pas peur de l’autre ! Extrémisme religieux, communautarisation grandissante, méfiance constante vis-à-vis du pouvoir, autant de signes d’un véritable repli sur soi y compris au sein de nos pays. Le Parisien méprise le banlieusard qui, lui-même, en perte de repère, va tomber dans l’extrémisme religieux… Nous sommes une même communauté de destin. Le vivre ensemble n’est pas un devoir, c’est une obligation. Le repli sur soi n’est pas une solution, c’est une condamnation. Autour de valeurs fondamentales, dont la défense est une quête sans fin, nous devons nous retrouver.

Il est maintenant temps de sortir de cette peur causée par l’ignorance. On ignore ce que pense véritablement l’autre de soi, on ignore ce que va donner la rencontre entre plusieurs cultures. La zone de rencontre, d’échange, est par définition floue, incertaine, en construction. Mais cela ne doit pas nous arrêter. Ce n’est pas parce que je ne sais pas comment mon contact avec l’autre va se dérouler que je dois le refuser.

Il est temps maintenant temps d’accepter l’autre, étranger, immigré… Il est temps de s’apercevoir que les Européens forment une seule et même communauté fondée sur les valeurs de démocratie, de droit, de liberté et de solidarité. Le repli, qu’il soit communautariste, régional ou encore national n’a pas de sens. Il faut franchir la barrière de l’incertitude pour aller de l’avant.

Sortir de la peur de l’avenir

Aller de l’avant, cela signifie faire un pas sur un chemin mal éclairé ; sur un chemin mal tracé qu’il nous faut débroussailler. Un journal titrait il y a peu : « génération réac » en évoquant les jeunes Français. Cette génération réac est symptomatique d’une peur bleue d’aller de l’avant, de sortir d’un confort qu’on considère pour garanti alors qu’il est en train de se déliter. Il ne faut pas se battre pour les acquis, qu’ils soient sociaux, européens ou même démocratique. Non, il faut se battre pour les améliorer, et cela signifie les adapter pour qu’ils ne craquent pas sous leur rigidité. La France est ainsi championne des combats pour les statu quo. Une réforme, quelle qu’elle soit est faite dans la douleur. Les Français se battront jusqu’à leur dernier souffle pour conserver ce qu’ils ont, ce qu’ils connaissent. Même si cela signifie que leurs enfants ne pourront pas le connaitre car le modèle n’est plus viable. Les atermoiements concernant la réforme des retraites ou encore de la sécurité sociale créent ainsi une situation instable et explosive.

Il en est de même dans la construction européenne. Les États, tout comme les peuples ont peur de ce que pourrait devenir l’Europe. Ils ont peur car ils s’aventurent sur des terres inconnues. Tout le monde est d’accord pour dire que le monde s’est rétréci, que la globalisation et la mondialisation sont deux réalités à laquelle nulle volonté ne peut échapper. La majorité des gens sentent bien que pour avoir un poids sur ces phénomènes qui transforment les normes traditionnelles, il faut de nouvelles normes. Il faut un nouveau cadre. Et, pour nous, cela signifie un cadre européen. Oui mais voilà, les États modernes sont nés en Europe. Ils sont une construction historique tout comme la nation. Et nul ne sait ce qu’il adviendra si l’on fait muter cette construction vers la création d’un État Européen. Tout le monde sait que c’est nécessaire mais tout le monde a peur d’aller sur cette voie inconnue.

N’ayons pas peur ! N’ayons pas peur d’un futur qui, parce qu’il est incertain, regorge de possibilité, d’opportunité. Sortons de notre marasme, de nos acquis, de notre confort. Nous savons que cela ne durera pas. Allons de l’avant, partons vers l’inconnu dans l’espoir de créer de nouveaux acquis, un nouveau confort que les générations suivantes devront faire évoluer pour s’adapter à leur temps. Sortons l’Europe de la peur par un projet. Celui de participer à une création sans pareil. La création d’un État multiculturel, plurilingue, comprenant dix pour cent de la population mondiale ; la création d’un État d’un nouveau genre, tourné vers l’avenir.

Vos commentaires

  • Le 17 février 2014 à 14:17, par Jean-Luc Lefèvre En réponse à : L’Europe se meurt de peur

    Dans les années septante du siècle dernier, en Belgique, quand les trente Glorieuses s’achevaient, des étudiants universitaires manifestaient contre un projet de loi (VRANCKX) en criant - « Nous sommes tous des étrangers » - pour mieux convaincre qu’on était tous l’autre de quelqu’un ...même en période de rétraction économique. L’allergie à l’autre n’est donc pas nouvelle en Europe. Elle est même profondément enracinée : il n’y a pas si longtemps, nos fêtes villageoises étaient-elles vraiment accessibles aux barbares des localités les plus proches ? ne se terminaient-elles pas souvent par de solides bagarres quand l’autre fleuretait de trop près avec les belles du cru ? Les immigrants flamands en Wallonie et italiens en France dans les dernières années du XIXe siècle ont-ils étaient accueillis bras ouverts et bouche en cœur ? Pas davantage !!! Ne point dramatiser donc, mais convaincre encore et encore : seul le partage des richesses enrichit ! Ce qui m’inquiète plus, c’est la peur qui tétanise aujourd’hui l’Europe, pour la première fois de son histoire, la peur de l’avenir, la peur de construire des projets individuels et donc aussi collectifs. Tout cela, et BRUCKNER l’a bien vu, parce que l’européen a été poussé à l’auto-flagellation et à la mortification ( un passé colonisateur, des empires inhumains) et parce qu’il est séduit par l’ idéologie mortifère du principe de précaution.

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