L’héritage de la guerre froide, retour sur les années de plomb italiennes

, par Eva Le Méro

L'héritage de la guerre froide, retour sur les années de plomb italiennes

Les années de plomb sont un moment de la guerre froide qui a durablement marqué l’Italie dans son mode de gouvernance actuel au sein de l’Europe. Entre la fin des années 1960 et les années 1980, l’Italie traverse une période de bouleversements politiques caractérisée par des attentats venus de l’extrême gauche comme de l’extrême droite.

Une démocratie fragile prise entre deux blocs

Pour mieux comprendre cette période de l’histoire italienne, il est intéressant de revenir aux prémices de ses enjeux socio-politiques avec l’établissement de la République italienne en 1946. Sur fond de commencement de guerre froide, ce changement de régime politique permet d’apaiser les tensions entre pro-soviétiques et pro-américains. Les dés sont jetés : l’acception du plan Marshall en 1947 et l’élection du parti de la Démocratie chrétienne (DC) d’Alcide de Gasperi à la tête du pays montrent une coopération entière envers les États-Unis dont l’influence se répercute fatalement sur les politiques italiennes. Dans ce contexte, les socialistes et les communistes sont exclus du gouvernement de coalition dirigé par Alcide de Gasperi.

Une véritable peur anticommuniste provoque alors des tensions au sein du Parti Communiste Italien (PCI) d’Enrico Berlinguer, notamment après la répression d’ex-partisans ayant commis des crimes durant la Seconde Guerre mondiale. Pour ce faire, le gouvernement peut compter sur les services secrets américains, qui par l’opération Gladio, recrutent d’anciens militants et combattants de la république de Salò (République fantoche fasciste) pour réprimer les partisans de gauche. Ce climat de tensions, provoqué en grande partie par la guerre froide, est un des éléments déclencheurs d’évènements futurs tels que la contestation étudiante, la révolte de l’ouvrier-masse et la lutte armée.

Une république ensanglantée par l’échec politique

La « période rouge de deux ans » marque le sommet des tensions entre néo-fascistes et l’extrême gauche avec l’attaque de la Piazza Fontana (1969) à Milan tuant 16 personnes. Ce massacre s’inscrit dans une série d’attentats liés à la « stratégie des tensions » menée par l’extrême droite pour semer la terreur et accuser les anarchistes à leur place. Dans un contexte de grande pauvreté en Italie, tant les tenants de l’ordre fasciste que les groupes de gauche renforcent leur service d’ordre armé. Face à la répression, la lutte armée s’organise au sein de la gauche avec la naissance des Brigades rouges en 1970. De son côté, l’État italien, alignéavec les États-Unis dans la lutte contre le communisme, ferme les yeux sur la terreur perpétrée par l’extrême droite et favorise l’émergence d’un État autoritaire. Au même moment, les contestations pleuvent au sein de la classe ouvrière et ainsi que chez les étudiants. Des grèves s’organisent tout comme l’occupation des universités à Milan et Rome qui vont modifier en profondeur la société italienne.

En 1973, un choc pétrolier frappe l’Occident et aggrave les problèmes liés à la pauvreté, au chômage et à l’inflation provoquant la fermeture d’usines dans tout le pays. La même année, le coup d’État du général Pinochet au Chili bouscule la classe politique italienne qui s’inquiète de voir une augmentation de la violence d’extrême gauche. Pour apaiser les tensions nationales et internationales, Enrico Berlinguer, secrétaire général du PCI, propose le compromis historique : une alliance avec la Démocratie chrétienne pour éviter un coup d’État et mettre un terme aux divisions politiques et sociales. Aux élections législatives de 1976, le PCI grimpe en popularité (34,4 %), face à la DC (38,7 %). Par la suite, le PCI accepte de soutenir le gouvernement de la DC sans y participer directement dans une logique de solidarité nationale.

Malheureusement, le compromis historique prend fin brutalement en 1978 avec l’enlèvement d‘Aldo Moro, dirigeant de la DC, par les Brigades Rouges (BR). Ce groupe d’extrême gauche revendique une lutte armée contre l’État considéré à l’origine des maux de la société italienne. Concrètement, ils souhaitent mettre fin au compromis historique et dénoncer la violence d’État. D’abord cantonné à des actions de propagande dans le milieu ouvrier, le mouvement se radicalise avec cet enlèvement qui secoue toute l’Italie. Malgré la gravité de la situation, la DC et le PCI refusent de négocier avec les BR pour sauver la vie d’Aldo Moro. Ce refus de coopération mène à l’exécution d’Aldo Moro un mois plus tard. Sa mort a provoqué un choc dans l’opinion publique italienne et marque l’événement le plus important de ces années de plomb. C’est aussi la fin du mouvement des BR : ses membres sont traqués et emprisonnés par milliers.

L’héritage des années de plomb

Si les années 1980 tournent la page des grandes idéologies, le chapitre des années de plomb laisse un lourd héritage dans la vie politique italienne. Des figures politiques comme Silvio Berlusconi font leur apparition et bousculent les codes. L’homme d’affaires et homme d’État italien construit un véritable empire médiatique avant de créer son parti politique Forza Italia (1994). Nous pouvons affirmer qu’il se place en tant que précurseur du télé-populisme à une époque où les affaires de corruption des partis politiques font polémique et l’ombre des années de plomb plane sur l’Italie. On découvre alors que bon nombre des partis politiques sont financés à l’aide de pots-de-vin comme le Parti socialiste, touchant 7 millions d’euros pour qu’on lui octroie un marché public. C’est ainsi que les mouvances de gauches extraparlementaires disparaissent tout comme le PCI qui devient le Parti démocrate. Ce terrain d’effritement du clivage gauche/droite est un terreau parfait pour de nouveaux partis politiques souhaitant avancer des idées populistes qui rencontrent encore aujourd’hui un grand succès.

Les années de plomb laissent une mémoire troublée et encore débattue aujourd’hui. C’est dans cette trajectoire que Giorgia Meloni, Première ministre italienne actuelle, issue du post-fascisme, dirige le pays d’une main de fer, mélangeant populisme et vision identitaire nationaliste. Son ascension témoigne d’un basculement où les marges idéologiques d’hier sont devenues le cœur du pouvoir.

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