L’hypocrisie de Guy Verhofstadt

L’histoire de l’ALDE, de « l’Etat parallèle » et de Georges Soros

, par Radu Dumitrescu, traduit par Théophile Rospars

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L'hypocrisie de Guy Verhofstadt
Guy Verhofstadt est député européen depuis 2009 et préside le groupe parlementaire Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ADLE). Photo : European Parliament - CC BY-NC-ND 2.0

Au Parlement européen, Guy Verhofstadt est le héraut de l’unité européenne et de l’intégration. Le leader de l’ADLE – l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe – s’exprime contre le nationalisme, les discriminations liées à l’identité sexuelle, les exactions des autocrates comme le président russe Vladimir Poutine et le président vénézuélien Nicolas Madura, contre les bavures de différentes autorités nationales, et condamne la politique étrangère catastrophique de Donald Trump. Il oublie cependant de mentionner le fait que de tels leaders existent au sein du groupe ADLE – et au sein de partis qui reprennent même ce nom.

Un champion de l’Europe

Guy Verhofstadt est depuis des années une voix positive à Bruxelles et à travers l’Europe, récompensé de titres haineux par la presse antieuropéenne dont les articles ne vous décevront jamais si vous souhaitez rire un peu – “Arch-federalist Verhofstadt calls for MORE integration as EU bloc crumbles away.” Nommé négociateur en chef par le Parlement européen sur le dossier du Brexit, Guy Verhofstadt s’est affirmé comme un champion pour le projet européen, tout en condamnant le populisme et les tendances dictatoriales de leaders tels le premier ministre hongrois, Viktor Orban.

Pour toutes ces raisons, Guy Verhofstadt est devenu l’un des chouchous des groupes proeuropéens, et fédéralistes. Il a gagné l’aura d’un homme qui sert l’Europe plutôt qu’un pays ou un groupe d’Etats privilégiés. Sa famille politique au sein du Parlement européen, l’ADLE, profite massivement de cette image. Ce groupe est composé de 60 partis libéraux, centristes ou progressifs qui ne se reconnaissent ni dans le Parti populaire européen (PPE), ni chez les sociaux-démocrates, et a utilisé son poids pour sauvegarder le projet européen et pour s’opposer aux groupes extrémistes. L’ADLE réunit en son sein notamment le Parti du Centre suédois (Centerpartiet), les Espagnols de chez Ciudadanos, les LibDems britanniques, en France l’UDI et bien d’autres. Mais c’est aussi le groupe du parti roumain ALDE – Alianta Liberalilor si Democratilor, l’unique parti national en Europe qui reprend le sigle ADLE (en anglais, Alliance of Liberals and Democrates for Europe) mais qui opportunément retire la fin du nom du groupe européen, « pour l’Europe » dans son propre nom.

Les valeurs portées par l’ADLE de Guy Verhofstadt incluent notamment « une Europe plus transparente, démocratique et davantage responsable », promouvant des « solutions européennes » à travers le principe de subsidiarité. Le parti croit également que « l’Europe est basée sur les principes libéraux fondamentaux que sont la liberté, la démocratie, l’état de droit, les droits humains, la tolérance et la solidarité » et se fixe pour objectif d’avoir une société « libérée de la pauvreté, de l’ignorance et de la discrimination », avec notamment la promotion du « droit pour les personnes de même sexe de se marier ». Un homonyme corrompu

L’ALDE roumaine, en principe, est censée partager ces mêmes valeurs – mais seulement en principe. En réalité et dans leurs discours, les deux partis ne sauraient être plus éloignés, le parti roumain défendant notamment :
- La décriminalisation de la corruption et la mainmise du politique sur le judiciaire ;

- L’inscription dans la constitution de la définition du mariage comme étant uniquement l’union entre homme et femme ;

- La transformation anticonstitutionnelle de la Roumanie en régime de facto parlementaire en retirant ses pouvoirs au président

- L’irresponsabilité budgétaire de ses partenaires de coalition gouvernementale, le parti social-démocrate roumain (PSD) qui a fait exploser l’inflation dans le pays allant jusqu’à 5% en seulement un an.

L’exemple le plus criant de ce divorce entre l’ADLE de Guy Verhofstadt et son homonyme roumain résulte dans la personne du président de ce parti Calin Popescu Tariceanu, ancien Premier ministre roumain et fondateur de l’ALDE Roumanie. Son parti a été créé entièrement autour de sa personne, en débauchant des membres du Parti National Libéral (PNL), la principale force d’opposition. Le discours de Calin Popescu Tariceanu est un mélange d’euroscepticisme, de nationalisme simpliste et de la conviction de l’existence d’un « Etat parallèle », reprenant ainsi un discours à la Orban et Erdogan.

Avant de poursuivre, une petite rétrospective de la politique en Roumanie est nécessaire. En 2016, Calin Popescu Tariceanu a été poursuivi pour des faits de corruption dans le cadre du processus de rétrocession des terres confisquées par le régime communiste. Les procureurs chargés de l’affaire étaient membres de la Direction Nationale Anti-corruption (DNA), le principal contrepouvoir à la corruption de la classe politique roumaine. Dès lors, il n’a eu de cesse de chercher à démanteler cette institution grâce à sa position de Président du Sénat roumain. Pour cela il s’est allié avec le tsar du parti au pouvoir, le président Social-démocrate de la Chambre des députés, Liviu Dragnea, lui-même condamné pour trafic d’influence dans le cadre d’un référendum national. Les deux comparses, poursuivis par la DNA ont tenté de remodeler le système judiciaire durant l’année 2017, allant jusqu’à tenter de révoquer la procureure en chef de la DNA, Laura Codruta Kovesi. Dans cette entreprise, ils ont modifié le régime politique de la Roumanie, jusque-là semi-présidentiel, en retirant au Président toute forme de pouvoir décisionnel à travers des ordonnances d’urgence passées en séance de nuit, avec le soutien de la Cour constitutionnelle.

Élus sur un discours anti-Soros, Calin Popescu Tariceanu et Liviu Dragnea ont changé de bouc-émissaire pour s’attaquer à « l’Etat parallèle », un groupe secret d’espions chargés d’intégrer l’appareil d’Etat roumain afin d’interdire à la Roumanie de prospérer. Ainsi la DNA et le Président seraient des représentants de cet « Etat parallèle », lequel recevrait le soutien actif de la Commission européenne et des multinationales.

Ainsi tout comme ses amis socialistes, Calin Popescu Tariceanu présente un double discours : à Bruxelles, conciliant et pro-européen, et en Roumanie, devant les électeurs, un discours digne d’un roman d’espionnage portant sur un complot international destiné à voler les richesses de la Roumanie. La Roumanie est habituellement présentée comme étant l’un des rares pays sans parti antieuropéen. Et en effet, officiellement, tous les partis parlementaires sont censés soutenir la construction européenne. La situation semble dès lors idyllique à la surface, mais la réalité est différente. Sous pressions à cause des enquêtes de corruption, le PSD et l’ALDE, les partis de la coalition gouvernementale actuelle, adoptent un discours offensif vis-à-vis de l’Union européenne en raison du soutien de cette dernière à la DNA. En attaquant l’ancien premier ministre roumain et ancien Commissaire européen à l’agriculture, Dacian Ciolos, Calin Popescu Tariceanu affirme que la Roumanie ne devrait pas se satisfaire de sa position en tant que « colonie de l’Europe » et que Dacian Ciolos est plus disposé à servir la « Sublime Porte » de Bruxelles que sa propre patrie. La référence à la Sublime Porte ottomane n’est pas anodine dans un pays où les seigneurs devaient obéir et rendre hommage à l’Empire ottoman.

Problèmes de chapelles

Lorsqu’il commentait le plan « Stop Soros » de la Hongrie en 2015, Guy Verhofstadt critiquait le Parti populaire européen, estimant que celui-ci cautionne le scénario de science-fiction construit par Viktor Orban pour justifier ses attaques contre le tout-puissant George Soros, un financier américain d’origine hongroise, fondateur de nombreuses ONG à travers le monde. Comme le FIDESZ de Viktor Orban est membre du groupe PPE au Parlement européen, Guy Verhofstadt exigeait des comptes de la part de celui-ci.

Au même moment, Calin Popescu Tariceanu, dans le cadre de sa campagne pour les législatives de 2016, reprenait avec l’ALDE Roumanie le même discours anti-Soros, l’accusant lui et les ONG de tous les maux de la Roumanie, et identifiant ses agents dans les partis d’opposition et la société civile. Dans une publication de 2015, Guy Verhofstadt rapportait de son entrevue avec Calin Popescu Tariceanu, alors leader du Parti réformiste libéral roumain, qu’ils étaient « d’accord qu’une réelle séparation des pouvoirs en Roumanie était fondamentale. L’exécutif, le législatif et la justice doivent s’équilibrer, et nul ne doit dominer ». Tout juste trois ans plus tard, Calin Popescu Tariceanu est en train de détruire l’état de droit en Roumanie, transformant le pouvoir judiciaire en larbin des partis au pouvoir, tandis que toute législation et tout acte du gouvernement est décidé dans les méandres des QG du PSD et de l’ALDE.

Malgré son soutien public au mouvement de protestation pour la sauvegarde de la justice et de l’état de droit en Roumanie, #Rezist, Guy Verhofstadt ne s’est toujours pas exprimé sur les méfaits de son partenaire roumain, ni sur les discours europhobes de son président. Il condamne le Viktor Orban de Hongrie, mais néglige de condamner le Orban de l’ALDE.

Mais pourquoi l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ADLE) tolèrerait-elle l’eurosceptique et paranoïaque ALDE Roumaine dans ses rangs, lequel est d’ailleurs le seul parti européen à reprendre l’acronyme du groupe ? Selon le sondage CURS poll en Roumanie datant de janvier, l’ALDE pourrait atteindre 9% aux élections européennes de 2019, après avoir péniblement dépassé le seuil des 5% aux législatives. On attend ainsi que le parti double son nombre d’eurodéputés en passant à six.

Dans le nouveau Parlement européen, en 2019, la République En Marche d’Emmanuel Macron représentera une menace existentielle à l’ADLE qui pourrait chuter à 57 membres s’il n’y a pas d’alliance entre les deux. Alors dans ce scénario, tout siège comptera, et tant pis pour les alliances obscures... Actuellement, la Roumanie est représentée par 32 députés européens. Le parti national ALDE et ses apparentés disposent de trois sièges et sont membres du groupe parlementaire de Guy Verhofstadt, l’ADLE. D’ailleurs, parmi eux, deux sont d’anciens membres de la liste du Parti national libéral (PNL) de Roumanie qui siège quant à lui au sein du Parti populaire européen.

Ironie de l’histoire : Renate Weber, députée européenne roumaine de l’ALDE et proche de Calin Popescu Tariceanu, a présidé la Fondation Soros en Roumanie entre 1998 et 2007. Vous avez dit « Etat parallèle » ?

Pour éviter toute confusion : L’article publié initialement en anglais met en avant les incohérences entre le groupe au Parlement européen nommé « Alliance of Liberals and Democrats for Europe » en anglais donc ALDE, et « Alliance des Démocrates et des Libéraux pour l’Europe » en français, donc ADLE, avec le parti roumain membre de ce groupe parlementaire, lui intitulé « Alianta Liberalilor si Democratilor », (ALDE). Dans la version française de l’article, nous faisons référence au groupe parlementaire par « ADLE » et au parti politique roumain par « ALDE ».

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