L’UE et le casse-tête libyen

, par Florian Laur

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L'UE et le casse-tête libyen
Source : Flickr (Magharebia)

La mort de Mouammar Kadhafi, le 20 octobre 2011, a mis fin à 40 ans de régime dictatorial en Jamahiriya arabe libyenne. Cette chute a laissé place à une forte instabilité politique et militaire, renforcée par un jeu d’alliance complexe des différentes forces en présence. Cette situation semble donc bloquée d’autant plus que la communauté internationale tarde à respecter ses engagements et à se mettre d’accord sur une solution au conflit. C’est dans ce cadre que l’Union européenne a annoncé le 31 mars dernier le lancement de l’opération IRINI au large des côtes libyennes.

Une polarisation de la crise libyenne

À la suite de la chute du régime de Mouammar Kadhafi à l’automne 2011, la Libye n’est jamais parvenue à construire un régime stable et unifié sur l’ensemble de son territoire. En effet, ce territoire, deux fois et demi plus grand que la France, est sous le contrôle de différentes milices qui ont des positionnements divergents sur l’avenir du pays. Ce qui a conduit à une situation de guerre civile permanente depuis 2011.

Pourtant dès le 7 juillet 2012, la Libye a organisé la première élection démocratique de son histoire, amenant à la création du Congrès général national (CGN), une assemblée de 200 membres chargée de rédiger la nouvelle Constitution de la Libye.

Néanmoins, les violences ont subsisté, le gouvernement central de Tripoli ne parvenant pas à asseoir son autorité et sa légitimité sur le reste du pays. C’est dans ce climat particulier que de nouvelles élections se sont tenues début 2014 pour remplacer le CGN par la Chambre des représentants (CDR). Mais ce vote n’est pas reconnu par les partis islamistes qui ont perdu de nombreux sièges lors de cette seconde élection et qui bénéficiaient d’une influence certaine dans la première Assemblée. Ils ont donc décidé le rétablissement du CGN.

La CDR se voit donc dans l’obligation de fuir à Tobrouk, dans le Nord-est du pays. L’accord de paix de Skhirat est signé le 17 décembre 2015 soutenu par les Nations unies pour mettre fin aux hostilités entre les deux assemblées concurrentes. L’accord prévoit notamment la création d’un gouvernement d’union nationale, présidé par Fayez el-Sarraj et d’un parlement bicaméral (la CDR deviendrait le Parlement de Libye et le CGN le Haut Conseil d’État). Néanmoins la CDR, basée à Tobrouk revient sur son engagement. Elle est en effet sous l’influence du Général Khalifa Haftar, ancien soutien de Kadhafi qui a rapidement pris ses distances avec le régime et qui s’est exilé aux États-Unis en 1990. Lors de la première guerre civile (en 2011 pour faire tomber le régime) il est revenu en Libye pour soutenir l’insurrection. Par la suite il est promu commandant en chef de l’Armée nationale libyenne qui contrôle l’est libyen.

La situation actuelle s’est donc polarisée entre deux hommes. D’un côté Fayez el-Sarraj à la tête du gouvernement d’union nationale mis en place par la communauté internationale mais non élu. Il ne contrôle plus que Tripoli et une faible partie de l’ouest libyen. De l’autre côté, le général Haftar, qui apparaît comme l’homme fort de Libye. Avec l’aide de l’Armée nationale libyenne, il a repris une grande partie du territoire et a lancé le 3 avril 2019 une grande offensive sur la capitale.

Les ingérences étrangères : un obstacle à une réelle union nationale

La première guerre civile libyenne qui a conduit au renversement du régime de Mouammar Kadhafi fut en grande partie le résultat du soutien apporté par la coalition internationale et plus principalement de l’OTAN aux différentes forces armées du Conseil national de transition opposé à Kadhafi. À l’inverse Kadhafi n’a pas disposé lui de réel soutien militaire et logistique d’autres grandes puissances internationales.

Cette unité de la communauté internationale s’est décomposée au fil de l’avancement de la seconde guerre civile libyenne et de l’opposition entre le gouvernement d’union nationale de Fayez el-Sarraj et l’Armée nationale libyenne du général Haftar. La Libye aiguise en effet l’appétit de ses voisins et des puissances internationales notamment pour avoir accès à ses ressources naturelles. Elle bénéficie des plus grandes réserves de pétrole d’Afrique et des 5èmes réserves mondiales de schiste bitumeux pouvant fournir du pétrole et du gaz combustible.

Les deux protagonistes bénéficient donc du soutien diplomatique officieux ou officiels de puissances étrangères. L’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, l’Égypte, la Russie et plus récemment les États-Unis soutiennent notamment le général Haftar. À l’inverse la Turquie et le Qatar offrent un soutien au gouvernement d’union nationale d’el Sarraj. Ce rapport de force entre les puissances est visible par le soutien militaire ou politique concurrent apporté lors de l’offensive de l’armée nationale libyenne sur Tripoli.

Les puissances européennes se rangent officiellement derrière le Conseil de sécurité des Nations-Unies qui avait mis en place dès 2011 par la résolution 1970 un embargo « pour empêcher la fourniture, la vente, ou les transferts directs ou indirects » d’armes, de munitions et de matériel connexe et avait appelé en 2015 à la mise en place de négociations politiques.

Une déclaration du Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne du 13 mai 2019 à la suite de l’offensive sur Tripoli « rappelle [notamment] qu’il n’existe aucune solution militaire à la crise libyenne et demande instamment à toutes les parties de renouveler leur engagement en faveur du dialogue politique mené sous l’égide des Nations unies ». Mais cette neutralité de façade, qui reste une grande habitude des déclarations du Conseil fait en réalité place à un intérêt disparate des États européens sur la question. En effet, l’Italie, ancienne puissance coloniale en Libye, dispose de forts liens avec le pays principalement dans le domaine pétrolier. France 24 rapporte que l’Italie reste neutre pour gérer au mieux son positionnement sur le marché pétrolier. La France occupe, elle, une place importante sur la scène Libyenne. En effet lors de la première guerre civile en 2011, Nicolas Sarkozy, alors président de la République, fut un des plus fervents de l’intervention de la coalition internationale en faveur des rebelles. Depuis la partition de la Libye entre el-Sarraj et le général Haftar, la présidence française se positionne en état neutre et rappelle l’importance du dialogue des Nations Unies comme l’a fait Jean-Yves Le Drian, ministre des affaires étrangères dans une interview début 2020 au quotidien sud ouest.

Emmanuel Macron a par ailleurs organisé une rencontre inter-libyenne en présence des deux protagonistes Haftar et el-Sarraj le 20 juillet 2017 à La Celle Saint-Cloud, en région parisienne. Mais cette position est critiquée car la France est accusé de jouer un double jeu soutenant tour à tour l’une des parties ; en témoigne notamment une information du New-York Times qui révèle la présence de missiles appartenant à l’armée française aux mains du général Haftar.

C’est dans ce contexte de tensions et d’ingérences étrangères que s’est déroulée la conférence de Berlin sur la Libye le 19 janvier 2020. Cette réunion en présence de nombreux pays et instances internationales a voulu rappeler l’importance du respect de l’embargo décidé en 2011 et de l’Accord politique libyen de 2015 (résolution 2259)..

La mission IRINI : nouvelle venue dans la gestion de la crise libyenne

L’Union européen, à travers son service européen pour l’action extérieure (SEAE), organe chargé de mettre en œuvre la politique étrangère de l’Union, assure un soutien financier régulier en termes d’aide humanitaire et d’aide au développement. L’Union européenne a alloué plus de 100 millions d’euros pour supporter la Libye, notamment dans le domaine médical et la société civile..

Mais l’Union européenne intervient aussi directement sur le terrain. Depuis 2013, la mission d’assistance pour une gestion intégrée des frontières en Libye (EUBAM Libya) est en cours. Cette opération civile a pour objectif de soutenir les autorités libyennes dans l’amélioration de la sécurité aux frontières. Face à la situation actuelle en Libye, la mission a été délocalisée en Tunisie. Elle a donc été réduite et se contente d’assurer une mission de formation et de conseil.

Le Conseil européen vient d’annoncer le lancement de l’opération IRINI (EUVNAFOR MED) le 31 mars dernier. Cette mission vient remplacer la mission Sophia qui avait pour but premier la lutte contre l’immigration clandestine à travers une surveillance accrue dans la région méditerranéenne. La mission Sophia avait aussi pour objectif de venir secourir les migrants en détresse et d’aider la Libye dans la gestion de cette crise. Mais elle a été limitée début 2019 à la demande de l’Italie qui refusait que l’opération prenne en charge des sauvetages en mer..

La nouvelle mission IRINI qui s’inscrit toujours dans la politique de sécurité et de défense commune est une opération militaire en mer méditerranée qui vient recentrer l’objectif sur la veille au respect de l’embargo sur les armes décidé par les Nations-Unies. D’une durée d’un an pour l’instant, elle aura aussi pour but de prévenir l’exportation illicite de pétrole ou encore de former la marine et les garde-côtes libyens pour mettre fin au trafic d’êtres humains.

Pour mener à bien cette mission, l’Union européenne va mettre en place des moyens aériens, satellitaires et maritimes. Elle sera dirigée par le vice-amiral italien Fabio Agostini et sera basée à Rome. Cette mission reste néanmoins critiquée. Le Gouvernement d’union national (GNA) d’el Sarraj regrette en effet que cette mission ne soit pas déployée sur les frontières terrestres de Libye et permet donc au général Haftar de pouvoir faire transiter ses armes à travers des pays qui lui sont plus favorables, comme l’Égypte. Le GNA, principalement allié de la Turquie et du Qatar, se voit, sans soutien maritime, coupé d’une partie de l’aide qui lui était fournie.

Mais cette mission est aussi critiquable d’un point de vue humanitaire, le journal Jeune Afrique titre en effet : « Libye : l’opération IRINI est conçue pour ne pas sauver de vies ».. Ce titre fait référence à une disposition de la mission qui prévoit que si la présence de navires de la force IRINI crée un appel d’air pour les migrations venant de Libye, alors la mission peut être redéployée dans une autre zone. Cette disposition a été ajoutée pour avoir l’aval de l’Italie qui ne voulait pas accueillir d’autres migrants sur son sol suite à des opérations de secours.

De manière symbolique, revenir sur le nom de la mission Sophia, qui faisait référence à la naissance d’un enfant en 2015 à bord d’un navire de la marine allemande suite à un secours en mer, démontre bien une volonté de rupture par rapport à la mission précédente de ne plus venir en aide aux migrants. En se plaçant ainsi l’Union européenne revient en partie sur ses valeurs fondamentales d’accueil et de respect des droits humains.

L’Union européenne joue donc un rôle de surveillance et de supervision des activités en Libye en se positionnant militairement aux abords de celle-ci pour assurer un contrôle de l’embargo et des activités illégales. La mission IRINI et la mission de soutien EUBAM Libye ne semblent néanmoins pas apporter réellement de solutions au conflit car elles ne mettent pas en place un cessez le feu sur le terrain et ne permettent donc pas l’ouverture de réelles négociations entre les différentes parties en présence.

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