L’Union face aux drones

Les annonces du Discours sur l’état de l’Union à la loupe 1/4

, par Mathis Puyo

L'Union face aux drones
©Pixabay

La défense de l’Europe est sur toutes les bouches des représentants des États membres. Réunis à Copenhague le 1er et 2 octobre pour un simulacre de Conseil européen, la Commission européenne a mis en avant un « mur anti-drones », colonne vertébrale du Eastern Flank Watch (“Surveillance du flanc est”). Ce dernier est revenu sur le devant de la scène lors du discours sur l’état de l’Union d’Ursula von der Leyen, d’autant plus après l’apparition de drones au-dessus de plusieurs bases militaires et aéroports de l’Union européenne. Les soupçons se tournent vers la Russie, suscitant les moqueries de Vladimir Poutine sur la panique légitime ou exagérée du Vieux Continent. Si l’utilisation du mot drone permet d’englober un nombre incalculable d’objets volants sans pilote dans une seule catégorie, il reste symptomatique de l’impréparation des Européens face aux évolutions du champ de bataille constatées en Ukraine.

Une menace russe ?

Chronologiquement, la Pologne a été la première à détecter des drones dans son ciel entre le 9 et 11 septembre. Si ces derniers n’ont pas survolé spécifiquement des aéroports et bases militaires, ils ont provoqué la mobilisation de la défense aérienne polonaise mais aussi le décollage de chasseurs roumains et néerlandais, accompagnés par un avion ravitailleur A330 MRTT. 3 drones ont été abattus et 19 violations de l’espace aérien ont été identifiées. Rapidement, des interrogations sont apparues sur l’origine de ces objets volants identifiés comme “Gerbera”, drone russe inspiré du drone iranien “Shahed”. Les accusations se sont ainsi tournées vers l’est, oscillant entre volonté de déstabilisation de la part de la Russie ou défaillance technique. Certains drones ont été retrouvés à 250 kilomètres de la frontière ukrainienne, à Mniszków ou encore à Gdańsk. Les drones Gerbera sont préprogrammés, entachant l’hypothèse d’une défaillance simultanée de plusieurs drones en cours de vol. Une autre hypothèse plausible est celle d’un brouillage par les forces ukrainiennes déviant involontairement la trajectoire initiale des drones sur la Pologne.

Le 13 septembre, des avions de combat F-16 roumains ont poursuivi un drone non identifié dans le comté de Tulcea, proche de la frontière ukrainienne. S’il n’a pas été abattu, il a traversé la frontière pendant plus de 10 kilomètres sans être abattu, pour des raisons de sécurité.

Ainsi, si les pays membres ont répondu efficacement à la menace à travers une coordination rapide et réussie, les moyens déployés appellent à une réflexion sur le long terme. En effet, mobiliser des avions de combat et utiliser des missiles dont les prix se comptent en millions d’euros face à des drones produits à moindre coût interroge, surtout si l’objectif est de tenir plus longtemps que l’adversaire. Le projet d’Eastern Flank Watch prend dans cette logique tout son sens. Il est par ailleurs l’un des piliers de la Defence Readiness Roadmap révélée par la Commission européenne mi-octobre.

La multiplication des vols suspects effraie les capitales européennes

Le Danemark a identifié entre le 22 et 27 septembre plusieurs survols nocturnes de drones non identifiés au-dessus des aéroports d’Aalborg, Esbjerg, Sønderborg, Karup et de la base militaire de Skrydstrup. Des fermetures temporaires ont été décrétées tandis que les autorités danoises ont dénoncé des attaques hybrides, avec la Russie en ligne de mire. Des accusations accentuées par la présence du pétrolier de la flotte fantôme russe, le Borokay, dans les eaux danoises au moment des faits.

Le 26 et 27 septembre, la Norvège a détecté des drones au-dessus de la base militaire d’Ørland, où stationnent les F-35 norvégiens. Le 2 et 3 octobre, c’est l’aéroport de Munich qui a fermé temporairement après une alerte aux drones. Enfin, la Belgique mène une enquête à la suite de vols de 15 drones au-dessus de la base militaire d’Elsenborn. À cela s’ajoutent les vols de trois MiG-31 russes dans l’espace aérien de l’OTAN en Estonie le 19 septembre.

L’ensemble de ces vols interroge sur la doctrine de l’OTAN et de l’UE en cas de menace d’engins aériens légers modestes en apparence, mais susceptibles d’être porteurs d’une puissance destructrice redoutable.

Adapter l’UE à la menace des drones avec le projet Eastern Flank Watch

Si les pays visés par les survols ont annoncé des mesures drastiques telles que la fermeture des aéroports ou la destruction pure et simple des appareils, l’enjeu reste aussi de ne pas céder à une psychose. En effet, des enquêtes ont été lancées pour connaître l’origine de ces survols. Néanmoins, ces événements mettent en lumière la menace des drones dans l’espace aérien européen quelle que soit leur origine ou leur objectif. Dès le 26 septembre, les ministres de la Défense de plusieurs États membres de l’UE se sont réunis. Issus du front oriental, les Pays baltes, la Finlande, la Pologne, la Roumanie, la Bulgarie, la Slovaquie ainsi que le Danemark ont entamé les premières discussions sur le projet du mur anti-drones.

Défendu par le Commissaire à la Défense et à l’Espace, Andrius Kubilius, et la Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, l’Eastern Flank Watch doit permettre de faire face aux nouveautés du champ de bataille. Il s’agit de multiplier les capteurs à la frontière de l’UE pour réagir plus rapidement en cas d’intrusion. L’objectif est de mieux intercepter et de protéger le territoire européen via des armes anti-drone variées, allant du rapace au laser en passant par un drone de contact entrant en collision avec la menace. Le projet s’établirait le long de la frontière russe et biélorusse, de la Finlande aux côtes de la mer Noire. Toutefois, il est important de noter que la Hongrie n’a pas participé à la réunion du 26 septembre.

Dès lors, le projet de l’Eastern Flank Watch pourrait se résumer à une ligne “Maginot européenne”. De plus, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a dénoncé le 26 septembre le survol de drones de reconnaissance hongrois à l’ouest de l’Ukraine. Kiev a accusé la Hongrie de repérer le potentiel industriel ukrainien pour le compte de la Russie.

La faisabilité du projet d’Eastern Flank Watch fait débat

Le 1er et 2 octobre, les représentants des États membres de l’UE se sont réunis à Copenhague pour évoquer les sujets de défense, dont le mur anti-drones, mais aussi l’utilisation des avoirs russes en Europe pour financer l’effort de guerre ukrainien. La France et la Suède ont par ailleurs fait preuve de leur solidarité envers le Danemark en participant à la lutte anti-drones pour sécuriser le ciel danois le temps du sommet européen.

Toutefois, le projet de mur anti-drones suscite des remous chez certains États membres. Les pays baltes et les pays de l’Est souhaitent une solution rapide. Cette dernière pourrait s’inspirer du « Baltic drone wall », qui consiste en un système de surveillance le long de la frontière des Etats baltes avec la Russie. En 2024, 910 millions d’euros du Fonds européen de Défense ont été alloués à 62 projets de lutte anti-drones. Comme l’a souligné Ursula von der Leyen dans son discours de rentrée, l’Union doit répondre « à l’appel de nos amis baltes ». De leur côté, la France et l’Allemagne mettent l’accent sur l’achat conjoint d’armement européen et le développement de systèmes de surveillance. Le Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, veut éviter une focalisation des efforts de l’Union sur le seul flanc oriental au détriment du voisinage sud de l’Europe.

Enfin, la participation de l’Ukraine est aussi au cœur du mur anti-drones. En effet, elle possède une expertise accumulée sur le champ de bataille. Début septembre, l’Union européenne et l’Ukraine ont signé un accord de 6 milliards de dollars pour améliorer la production de drones. Le 23 octobre, les chefs d’État des pays membres se sont réunis à nouveau avec une focalisation sur les « capacités antidrones et défense aériennes ».

Car le mur anti-drones présente plusieurs défis. L’Union européenne accuse un retard sur la lutte anti-drones tandis que l’espace géographique à couvrir nécessite une coordination méticuleuse. Emmanuel Macron a notamment rappelé lors du Sommet de Copenhague la difficulté de couvrir près de 3000 kilomètres de frontières. Ainsi, la possibilité de voir naître un “dôme de fer”, en référence au système de défense aérien isralélien, pour l’est de l’Europe n’est pas faisable selon le Président français. Cela nécessiterait également un partage de l’information et une transparence entre les systèmes de chaque pays. Plusieurs pays ont reproché à la Commission européenne de trop s’insérer dans les problématiques de défense des Etats membres.

De plus, la notion de drones est hétéroclite. En effet, la taille, la portée, la charge utile varient autant que les missions attribuées aux drones. La question du financement se pose aussi. Les bénéficiaires du plan SAFE utiliseront-ils les montants alloués pour un mur anti-drones ? L’investissement sera tourné vers les matériels jugés propriétaires par l’OTAN avec une focalisation sur les systèmes de défense anti-aérienne. Mais le projet “Epervier” récemment lancé par l’Agence de l’Innovation Défense française pour la neutralisation de drone FPV (First Person View) servira-t-il les intérêts baltes s’il se réalise ? Ursula von der Leyen a promis que « L’Europe défendra chaque centimètre carré de son territoire ».

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