La bataille pour représenter l’UE à l’Est

, par Emma Ziche

La bataille pour représenter l'UE à l'Est
(source : pixabay)

Les protestations contre le gouvernement de Loukachenko en Biélorussie qui ont débuté en juillet après la réélection de ce dernier ont trouvé une Union européenne hésitante à prendre des mesures. La difficulté claire de l’UE à dialoguer avec les pays de l’Est interroge la représentation de l’UE dans cette région, on se demande si un seul État pourrait prendre en charge cette représentation. Quel État peut émerger comme négociateur compatissant, compétent et légitime ? La bataille pour créer un pont entre les deux extrémités du continent a donc commencé.

La Pologne, un grand négociateur sur fond d’hypocrisie

Le grand bond de 2004 – l’intégration de 10 pays de l’Est de l’Europe à l’Union européenne – a été fortement critiqué, et l’est encore aujourd’hui. Pour certains, on peut relier le Brexit à cette décision, qui aurait mis les Britanniques face à la peur d’une immigration massive, en oubliant que tous les pays de l’UE de 2004 ont imposé des restrictions au mouvement libre des citoyens des nouveaux membres (5 ans de restrictions pour la France, exemptant les étudiants). Parmi ces pays, la Pologne a historiquement négocié au nom de l’UE à l’Est.

Les négociations entre la Pologne et l’UE ont débuté dès 1989 et le référendum sur l’adhésion à l’UE a conclu à la victoire du « oui » avec 77,5% des votes. L’UE représentait alors non seulement une prospérité économique mais surtout l’aboutissement des aspirations du mouvement Solidaire polonais qui avait libéré le pays de l’emprise de l’URSS. Connu comme « l’État le moins soviétique du bloc » aux nombreux conflits avec la Russie, la Pologne permet un véritable lien entre l’UE et les États orientaux. Lors de la révolution orange en Ukraine en 2004, c’est bien la Pologne qui poussait l’UE à agir, reconnaissant la chance que représentait le mouvement mené par Viktor Yuschenko et condamnant une UE trop hésitante. Le président polonais d’alors, Aleksander Kwasniewski, participe aux négociations, avec le premier Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Javier Solana. Mr. Kwasniewski émerge comme l’un des meilleurs négociateurs du conflit, notamment grâce aux liens historiques et culturels entre l’Ukraine et la Pologne, et à sa maîtrise de la langue russe. Dix ans plus tard, lors de la révolution d’Euromaïdan en 2014, la Pologne avait à nouveau soutenu les efforts d’européanisation de l’Ukraine.

La Pologne et la Finlande sont également à l’origine du Eastern Partnership, partenariat oriental en français, une organisation qui vise à rapprocher six pays (l’Arménie, la Moldavie, la Biélorussie, la Géorgie, l’Ukraine et l’Azerbadjan) de l’UE. Si la Eastern Partnership ne prévoit pas explicitement d’intégration des pays à l’Union, le président polonais s’était montré très favorable à cette éventualité.

En ce qui concerne spécifiquement la Biélorussie, la Pologne s’engage auprès du mouvement démocratique biélorusse depuis plus d’une décennie. En effet, ces deux pays partagent des siècles d’histoire et une frontière de 400km de long. Le gouvernement polonais a également créé en 2006 un programme de bourse permettant aux étudiants biélorusses privés d’éducation en raison de leurs opinions politiques d’étudier dans toute la Pologne. Pourtant, l’arrivée au pouvoir en 2016 du parti Droit et justice marque un tournant. Le gouvernement actuel de Andrzej Duda a engagé en mai un dialogue avec Loukachenko, omettant toute exigence de démocratie, alors que ce litige était présent dans toutes les autres rencontres auparavant et Aleksander Loukachenko s’était empressé en 2018 de féliciter Andrzej Duda, dans l’espoir de construire une relation nouvelle basée sur la confiance. Après de longues années de soutien porté au mouvement démocratique biélorusse, celui-ci semblait remis en question.

Mais le mouvement d’opposition récent a renouvelé les ambitions de la Pologne d’être le leader du soutien aux Biélorusses démocratiques, et ce au nom de l’UE. Le président polonais a demandé à Charles Michel, président du conseil européen, dès le lendemain des élections de tenir un sommet sur la Biélorussie, et a soutenu financièrement la Russie blanche avant l’UE à hauteur de 11,3 millions d’euros. À côté du milliard et demi promis par Poutine à Loukachenko, la somme peut paraître dérisoire, et c’est pourquoi la Pologne, soutenue par la Hongrie, la Lituanie et l’Ukraine, a proposé à l’UE un « nouveau plan Marshall » d’au moins 1 milliard d’euros pour soutenir la Biélorussie, lors du conseil européen fin septembre.

Pourtant, les efforts de diplomatie de la Pologne ne sont plus aussi crédibles qu’ils l’étaient lors de la Révolution orange notamment. Actuellement, le pays est fortement critiqué par l’UE via l’action de la Cour de justice européenne notamment. Elle critique la chambre disciplinaire des juges, qui dispense des sanctions aux juges (par exemple en termes de salaire), et dont l’action n’est pas encadrée ou contrôlée. Lorsque la Cour suprême polonaise a appliqué les décisions de la Cour européenne, la chambre disciplinaire a tout simplement réduit de 40% le salaire du juge portant cette décision – ce qui souligne les graves problèmes d’indépendance judiciaire. À la lumière du sentiment anti-LGBT croissant dans le pays, les juges polonais peuvent se montrer réticents à appliquer le droit et défendre les droits de la communauté, par peur de subir des sanctions. Une histoire diplomatique peut-elle justifier que la Pologne garde ce rôle ? Là où de nombreux pays de l’ex-bloc soviétique aspirent à une européanisation, la Pologne semble s’en éloigner, ce qui semble la délégitimiser auprès de ces pays. Le président français avait estimé en février lors d’une visite en Pologne que ce n’était pas à la France de se mêler des affaires intérieures polonaises, mais qu’il s’agissait d’un problème européen ; mais l’action de l’Union sans soutien massif des pays est limitée. Et une Pologne contestée par l’Union peut-elle la représenter ? Les valeurs portées par l’Europe sont portées par les opposants biélorusses, et ce n’est certainement pas la Pologne actuelle qui peut les incarner et accompagner la Biélorussie vers la démocratisation.

La Lituanie, le bon interlocuteur ?

La Lituanie a été le premier pays de l’URSS à se rebeller contre elle, déclarant son indépendance en mars 1990, à la suite de quoi des troupes soviétiques ont envahi le pays et tenté d’en reprendre le contrôle, coûtant la vie à quatorze personnes. La Lituanie a très vite engagé des négociations pour entrer dans l’UE, qu’elle a rejoint en 2004 avec le soutien de 91% de la population, motivée par l’espoir d’une situation financière bénéfique et les valeurs européennes du pays. La Lituanie a adopté la monnaie unique et est membre de la zone Schengen, ainsi que de l’OTAN. Le pays était vu, dans le cadre de la chute de l’URSS, comme un lien entre l’Europe et la nouvelle Russie, avec qui les relations diplomatiques étaient difficiles. Si elles n’ont fait qu’empirer depuis 2004, la Lituanie reste un élément précieux pour l’UE.

Dans le cadre du conflit biélorusse, la Lituanie semble émerger au détriment de la Pologne, plus crédible et plus démocratique surtout. Svetlana Tikhanovskaïa réside actuellement à Vilnius, mais des centaines d’opposants au régime biélorusse ont fui le pays et sont dispersés en Europe de l’Est, dont beaucoup en Lituanie, mais aussi en Ukraine et en Pologne. Condamnant dès le lendemain les élections frauduleuses du 9 août, la Lituanie est allée jusqu’à reconnaître Tikhanovskaïa comme présidente légitime. Le pays des cigognes continue d’assister la résistance biélorusse, ouvrant il y a quelques semaines une enquête sur l’emploi de la torture en Biélorussie, et la population a continuellement apporté son soutien à l’opposition. C’est notamment l’énorme chaîne humaine formée en août qu’on retient – elle rappelle la même initiative mise en place le 23 août 1989, anniversaire du pacte germano-soviétique, qui traversait l’ensemble des pays baltes. D’un pays de l’ex-URSS à un autre, le dialogue s’engage plus facilement peut-être, l’histoire partagée joue son rôle, et la feuille de route de la Lituanie servira peut-être à la Biélorussie.

On dénonce souvent le fait que les pays de l’Est ne s’intègrent pas à la même « vitesse » que l’Ouest, que leurs valeurs et leurs histoires divergent trop, qu’ils seraient un poids. Mais le cliché de la richesse de la diversité sonne vrai aujourd’hui. Sans l’histoire partagée par la Lituanie et la Biélorussie, sans son expérience, le dialogue serait assurément plus compliqué avec l’opposition. Et dans ce dialogue se joue actuellement le futur démocratique du pays.

Vos commentaires

  • Le 18 janvier à 12:48, par Guyon En réponse à : La bataille pour représenter l’UE à l’Est

    Je tiens à félicité l’auteur de cet article pour son impartialité.

    Plus sérieusement cet article est une aberration, qui êtes vous pour dire aux gens quoi penser ?..

  • Le 22 février à 19:45, par Dufaud En réponse à : La bataille pour représenter l’UE à l’Est

    Je ne comprends pas le commentaire de @Guyon. Pouvez-vous développer si ce n’est pas trop vous demander ? En quoi cet article est-il impartial ? Il présente une opinion développée et structurée en plusieurs paragraphes, structure argumentative que votre commentaire ne semble pas vraiment adopter.

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