État-nation, État-civilisation, même combat. Les deux se rejoignent en ce qu’ils laissent penser que les Cités ne sont viables que si elles partagent un fond culturel et historique commun. Ils s’inscrivent donc dans une démarche nationaliste. Pourtant la réalité dément ces affirmations qui ont tendance à conférer aux différentes cultures et civilisations une certaine immanence alors qu’elles sont toujours le fruit d’une construction culturelle pourvue d’une certaine historicité. La civilisation européenne est en effet tout aussi artificielle que les nations qui la composent.

Le patrimoine historique européen, un simple artifice idéologique

Les euro-nationalistes (ceux qui légitiment le projet européen en se fondant sur une identité européenne) ont tendance à plébisciter deux éléments pour fonder les origines du patrimoine identitaire européen. Il s’agit généralement de l’Antiquité gréco-romaine et le judéo-christianisme. Mais rappelons simplement que ni le christianisme, ni le judaïsme ne sont nés en Europe. Tous deux sont importés du Proche-Orient. L’Europe n’a fait qu’intérioriser une culture originellement étrangère.

Quant à la civilisation gréco-romaine, l’instrumentaliser pour nous affirmer afin de mieux nous différencier des autres cultures est un exercice tout aussi acrobatique en ce que celle-ci n’a jamais vécu en autarcie et qu’elle s’est au contraire construite en nouant d’intenses liens d’interdépendances culturelles, politiques, scientifiques et économiques avec notamment la Perse, l’Égypte et plus généralement les civilisations mésopotamiennes.

De plus la plupart des peuples germaniques et slaves en Europe n’ont jamais connu la domination romaine, même si la christianisation du continent a contribué à propager la culture latine en ce que l’Église catholique en était fortement imprégnée. Mais cela ne dément pas l’existence de liens d’interdépendances culturelles entre l’Orient et l’Occident. Alexandre le Grand a pu le constater lors de son avancée vers l’Est, avancée qui a accéléré l’absorption des connaissances orientales par les Grecs, les plus significatives étant celles relatives à l’astronomie par exemple.

D’autres figures historiques comme Antiochos Ier, un des successeurs d’Alexandre, Roi de Syrie né en -325 et mort en-261 ou encore Cléopâtre VII, Reine d’Égypte née vers -69 et morte en – 30, par leurs origines grecques, confirment le métissage des civilisations et rendent leur « typologie naturelle » impossible. D’ailleurs Antiochos n’a pas manqué de faire un geste rendant hommage à sa double filiation gréco-persane. Il se fit construire sur le Mont Nemruk (Turquie) un tombeau accompagné de statues qui représentent des divinités grecques et persanes, les premières regardant vers l’Ouest et les secondes vers l’Est. On pourrait multiplier les anecdotes par centaines. Celles-ci ne font qu’attester le caractère fictif de l’immanence occidentale.

L’immanence occidentale, une fiction à abattre

Croire en une civilisation européenne qui se suffirait à elle-même est une profonde erreur quand celle-ci s’est construite en intériorisant les flux étrangers. La mondialisation est trop souvent observée à travers le seul prisme de l’économie de marché capitaliste alors que l’accroissement des liens d’interdépendances entre les peuples est un phénomène au moins aussi vieux que la révolution néolithique partie du Proche-Orient pour se diffuser notamment en Europe. C’est à ce moment là que l’Homme découvre l’agriculture et se sédentarise. L’écriture naît aussi au Proche-Orient qui a toujours constitué un carrefour vital entre l’Est et l’Ouest.

On oublie souvent que c’est en premier lieu la civilisation arabo-musulmane qui pendant son âge d’or s’est appropriée l’héritage de l’Antiquité gréco-romaine pour la travailler et la rediffuser, permettant à l’Europe de sortir de l’obscurantisme médiéval afin d’amorcer ce qu’elle appellera plus tard sa Renaissance. Le peintre italien Raphaël rend d’ailleurs hommage au philosophe arabe Averroès, « le commentateur », en le peignant dans sa célèbre École d’Athènes. Il n’est plus nécessaire de présenter les joyaux architecturaux européens hérités de la civilisation arabo-musulmane comme le centre historique de Cordoue en Espagne.

L’orientalisme et l’exotisme aux 18 et 19èmes siècles sont d’autres exemples de l’appropriation de la culture orientale par les Européens. La Mort de Sardanapale et Les Femmes d’Alger d’Eugène Delacroix symbolisent l’orientalisme pictural tandis que Les Orientales de Victor Hugo, les Lettres Persanes de Montesquieu ou encore le Voyage en Orient de Gérard de Nerval consacrent son triomphe en littérature. Loin d’être immanentes et auto-suffisantes, les civilisations sont par essence cosmopolites.

L’étude de la linguistique sur le continent eurasiatique est à cet égard très révélatrice. Elle fait voler en éclat l’hypothèse de cultures immanentes, fussent-elles nationales ou continentales. Les Européens ont tous une origine linguistique commune. Leurs langues sont classées dans la familles des langues dites « indo-européennes ». Toutes les langues européennes ? Non ! Le maltais ne fait pas partie de celles-ci. C’ est une langue sémitique très proche de l’arabe même si elle comporte des influences françaises, italiennes et anglaises. Le hongrois et le finnois ne sont pas non plus des langues indo-européennes mais dites « ouraliennes ». En ce sens les Iraniens et les Indiens ont bien plus de racines linguistiques communes avec les Français que n’en ont les Finlandais et les Hongrois en ce que le persan et l’hindi sont des langues indo-européennes, ce que le finnois et le hongrois ne sont pas.

Identité et Politique n’ont rien à faire ensemble

Ni l’Europe, ni les Nations qui la composent ne peuvent revendiquer une exclusivité culturelle et historique. Le« patrimoine historique commun » est entièrement élastique. Il relève de considérations exclusivement idéologiques. Pour peu que l’on s’attache à citer les faits adéquats, un peuple aura toujours une histoire commune avec un autre. La route de la soie reliant l’Europe et la Chine, la colonisation du nouveau Monde et de l’Afrique par l’Europe, l’évangélisation des peuples, les guerres etc.

Ce n’est pas notre génération qui vit à l’heure des médias dont internet et les réseaux sociaux qui démentira l’existence d’interdépendances culturelles planétaires. Dans ces conditions que fait-on ? Comment s’en sortir face à un tel récit qui brouille un peu plus les frontières identitaires telles que l’on nous les a toujours présentées ? On s’en sort en séparant une bonne fois pour toute l’identité et la politique au même titre que l’on a dissocié démocratie et religion.

Le fondement de la sécularisation et de la laïcisation du politique réside dans l’universalité de la démocratie. Celle-ci doit permettre l’émancipation et l’humanisation des individus indépendamment des considérations religieuses. C’est ainsi que les régimes dits démocratiques, s’ils ne sont pas forcément laïcs, ne fondent pas pour autant la citoyenneté sur un quelconque culte, ce qui permet au citoyen de ne pas partager l’identité religieuse officielle (lorsqu’il y en a une) tout en participant à la vie politique de la Cité dans laquelle il réside. Il est grand temps d’appliquer un raisonnement analogue pour tous les particularismes, pour toutes les identités, qu’elles soient religieuses, nationales ou continentales.

Si rien n’empêche une collectivité de promouvoir une certaine culture (ou plusieurs), fonder la citoyenneté sur celle-ci revient à l’assujettir à des considérations identitaires, ce qui bride l’universalité de la démocratie et par conséquent la dénature. Personne n’envisage aujourd’hui d’assujettir l’obtention de la citoyenneté à l’allégeance à une identité religieuse. Cette hypothèse serait immédiatement considérée comme relevant d’une autre époque et liberticide. Il est pourtant tout aussi anormal de l’assujettir à une identité nationale ou continentale.

Tout comme nous laissons les individus jouir de leurs identités religieuses, laissons les également jouir de leurs autres identités culturelles au sens large. C’est pourquoi l’Europe politique ne doit pas se fonder sur un patrimoine historique mais uniquement sur des principes universels tels que la démocratie, l’État-de-droit et les droits de l’Homme. Il en résulte que la question des limites de l’élargissement de l’UE et de la définition de ses frontières extérieures est un faux problème.

Cette question a en plus tendance à marginaliser voire insulter nos concitoyens issus des régions ultrapériphériques (RUP), et des pays et territoires d’outre-mer (PTOM) dont l’assimilation à l’Europe est la conséquence directe du passé colonial de celle-ci, ce qui au passage dilue encore un peu plus l’hypothèse d’une civilisation européenne aux contours bien définis. Doit-on en effet rappeler que l’Union européenne est aussi en Afrique, dans les Amériques et en Asie -Pacifique ?

L’irrédentisme n’a pas sa place en politique tant que la Cité se doit de considérer la raison humaine avant toute chose. C’est valable pour nos États tout comme pour l’Europe. Elle n’a pas vocation à se fonder sur d’autres valeurs que la démocratie, l’État-de-droit et les droits de l’Homme qui demeurent les seuls principes universels. En ce sens, faire de l’essentialisme culturel en fondant notre projet politique sur une prétendue identité exclusive est impertinent et répréhensible tant que cela n’est pas conforme à la vérité.