La communauté de Taizé : réconcilier l’Europe avec elle-même

, par Clément Maury

La communauté de Taizé : réconcilier l'Europe avec elle-même
Frère Roger en 1974. Crédit : Bundesarchiv, Gräfingholt, Detlef / CC-BY-SA 3.0

Il y a 15 ans jour pour jour, le 23 août 2005, était enterrée, dans un petit village de Bourgogne, en présence notamment du président fédéral allemand Horst Köhler et du Ministre de l’Intérieur français Nicolas Sarkozy, l’une des plus grandes figures européennes du XXe siècle.

Un discret Père de l’Europe

Dans la célèbre liste des « Pères de l’Europe », réunissant les instigateurs politiques chrétiens-démocrates de l’unification du continent, devraient figurer celles et ceux qui ont œuvré plus discrètement et humblement à la paix européenne après des décennies de guerres et de haines mutuelles. Frère Roger, fondateur de la Communauté de Taizé, est sans aucun doute de ceux-là.

Difficile aujourd’hui de discerner l’homme de l’œuvre de sa vie : la création d’une communauté chrétienne œcuménique et européenne, désormais mondialement connue. L’idée prend racine dans l’esprit d’un jeune pasteur vaudois, Roger Schulz, né en 1915 à Provence (Suisse) et entre autres formé à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg. En 1940, à tout juste vingt-cinq ans, il décide de partager le quotidien des populations françaises occupées et s’établit dans le petit village de Taizé où il est accueilli chaleureusement. Aidé de sa sœur Geneviève, il recueille et cache des Juifs, victimes des persécutions jusqu’à être dénoncé anonymement en 1942, une accusation qui le contraindra à demeurer en Suisse jusqu’à la Libération. Récemment ordonné, il revient à Taizé où il vient en aide aux prisonniers de guerre allemands, souvent des adolescents, totalement désorientés dans un monde où leur éducation fanatique s’effondre, envoyés sur un front perdu d’avance par le régime nazi en pleine débâcle. Un acte singulier dans une France encore traumatisée par l’Occupation et le régime collaborationniste.

Ce n’est qu’en 1949 qu’il est officiellement rejoint par sept autres frères. Les règles instaurées mêlent traditions protestantes et catholiques, comme le célibat de ses membres, ce qui n’est pas sans faire grincer quelques dents. Convaincu de l’importance de la réconciliation européenne et chrétienne, Frère Roger poursuit sa route en assistant avec un frère, en tant qu’observateurs non-catholiques, à l’historique Concile Vatican II (1962-1965). « Ah ! Taizé, ce petit printemps ! » se plaisait alors à dire le Pape Jean XXIII. Pleinement actif dans les relations Est-Ouest et Nord-Sud, lauréat des prix Charlemagne (1989) et Robert Schuman (1992) – deux années où le jury ne manquait sans doute pas de choix ! – Frère Roger est certainement l’un des visionnaires du XXe siècle non pas par ses discours prophétiques mais par les actes simples que seul l’humble saurait poser.

Assassiné le 16 août 2005, à quatre-vingt-dix ans, par une jeune femme souffrant d’un déséquilibre psychiatrique, le frère-prieur de la Communauté de Taizé a quitté ce monde non sans laisser un héritage spirituel qui lui survit encore aujourd’hui.

Un pont européen entre Est et Ouest

Ils sont désormais une centaine de frères, installés non seulement en Bourgogne mais également à travers le monde auprès de populations défavorisées du Bangladesh au Brésil. Mais c’est bien en Europe occidentale et, ce dès les années 1950 et 1960, que la Communauté de Taizé se fait historiquement remarquer en recevant la visite inattendue de milliers de jeunes chrétiens. De prime abord surpris par cette affluence, les frères organisent rapidement et efficacement un accueil provisoire, dressant des chapiteaux autour de l’église de la Réconciliation qui accueillera 40 000 jeunes au Concile des Jeunes de Pâques 1970. C’est cette même église qui avait été érigée en 1962 par un groupe de jeunes volontaires allemands venus spécialement à Taizé et à l’initiative d’une fondation outre-Rhin, en signe d’amitié entre les deux pays. Depuis cette date, la Communauté a accueilli chaque année entre 50 000 et 100 000 jeunes de tout le continent, soit trois millions de visiteurs, organisé 41 rencontres européennes réunissant à chaque fois plusieurs dizaines milliers de jeunes à l’occasion du Nouvel An dans une métropole européenne ainsi qu’un grand nombre de plus petits événements à travers le monde (Calcutta, Manille, Kigali, Cotonou, …).

Cette intense activité en faveur de la paix et de la jeunesse ne s’est en effet pas limitée à la seule Europe de l’Ouest. Marqué comme ses contemporains par la division entre l’Est et l’Ouest, frère Roger voyage autant que possible dans les pays du bloc soviétique, avec l’autorisation tacite et précaire des régimes autoritaires en place. Surveillé et souvent privé de prises de paroles, il déclarait aux organisateurs des rencontres : « je me tairai avec vous ». Une communion dans le silence devenue, avec les chants méditatifs et polyglottes, une marque de fabrique de la Communauté. Privée de voix politique, ce sont justement des chants de Taizé qui sont utilisés comme slogans par une partie de la jeunesse d’Allemagne de l’Est comme en témoignent les photographies de l’époque, affichant des psaumes en décalage total avec l’athéisme d’État d’alors.

Quand le rideau de fer se déchire enfin, la Communauté organise plusieurs rencontres européennes au sein des pays de l’ancien bloc soviétique, bénéficiant d’un accueil grandiose. Celles, plus confidentielles à Lviv (Ukraine) en 2018, dans une région où les jeunes hommes sont encore largement envoyés au front, témoigne des plaies béantes qui lacèrent toujours le continent.

Réconcilier les chrétiens, réconcilier l’Europe

En France, où la proportion de catholiques pratiquants atteint désormais péniblement les 5%, l’on pourrait être tentés de minimiser l’un des acquis principaux acquis de notre siècle : la réconciliation de l’Europe chrétienne avec elle-même. Mais si le XXe siècle fut celui de l’athéisme républicain ou communiste mais surtout des nationalismes où les religions étaient tantôt marginalisées, tantôt exaltée pour des intérêts guerriers, nombre de guerres majeures des siècles précédents (Guerre de Trente Ans puis de Sept Ans) trouvèrent bien un certain fondement dans les schismes exacerbés du christianisme. En Alsace subsiste encore la trace des villages réformés et catholiques entre lesquels les métissages étaient largement condamnés à l’époque de nos grands-parents voire de nos parents.

« N’y a-t-il pas un moment où il faudrait avoir le courage de nous mettre ensemble sous le même toit sans attendre que toutes les formulations théologiques soient pleinement harmonisées ? » lançait Frère Aloïs en décembre 2013, lors de l’une de ses méditations des rencontres européennes à Strasbourg, avant d’être applaudi – une première lors d’un tel événement ! – dans les différents halls de prière. A un mot près, de telles paroles résument l’esprit qui anime la construction européenne depuis des décennies : les différences, nationales comme régionales, ne doivent pas nous condamner à la division. Dans le miraculeux petit village de Taizé, la fatidique question de la confession est désormais bien secondaire, posée bien souvent presque pour l’anecdote, mais sans renier ni l’importance primordiale de l’expérience commune, ni celle de la sensibilité des convictions personnelles parfois intimes. En signe d’accueil et d’ouverture vers l’Est, l’église de la Réconciliation est désormais ornée de bulbes orthodoxes.

Aujourd’hui encore, la Communauté de Taizé est en quelque sorte à l’image de la construction européenne. Si les convictions œcuméniques y sont profondément ancrées, le message de paix toujours audible et l’adhésion forte, les accusations et anathèmes en néo-protestantisme ou crypto-catholicisme ne manquent pas. Sur la ligne de crête, l’héritage de Frère Roger demeure néanmoins une source d’inspiration pour qui aspire à rassembler ceux qui hier encore se déchiraient.

Vos commentaires

  • Le 2 septembre à 01:15, par Sœur Thérésa En réponse à : La communauté de Taizé : réconcilier l’Europe avec elle-même

    Merci Clément pour ce bel bon article sur Taizé et l’Europe que l’ai vraiment bien apprécié, il fallait y penser et le dire ! Oui Frère Roger, le fondateur de la communauté œcuménique de Taizé était un visionnaire, un réconciliateur et un pont entre l’Est et l’Ouest de l’Europe, ce continent lui tenait vraiment à cœur et il mérite notre admiration et notre reconnaissance. J’ai passé ton article à des jécistes qui me demandaient, mais c’est quoi Taizé ? Et une très intéressante et étonnante discussion s’en est suivie, par exemple l’idée de poursuivre la construction de l’Europe a été lancée et pratiquement tous ont trouvé que tu faisais très difficile du bon boulot. Chez certains l’idée à germé de s’engager davantage pour l’Europe, d’organiser un séjour à Taizé, bref de vraiment s’engager...Vraiment ce texte ne laisse pas i,différent !

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