La laïcité turque, un modèle à bout de souffle

, par Samuel Touron

La laïcité turque, un modèle à bout de souffle
L’intérieur de l’ancienne église Sainte-Sophie devenue mosquée en 1453 lors de la chute de Constantinople, Mustafa Kemal en fit un musée en 1934. En 2020, le Conseil d’État turc la transforme à nouveau en mosquée.

Laïcité et positivisme ont constitué les deux matrices du projet kémaliste de fondation idéologique de la République de Turquie. En imposant la « laïcité » comme projet de modernisation politique, la Turquie a imposé un nouveau modèle de société dans un pays profondément musulman. Longtemps appréhendée comme une condition de la modernité en France comme en Turquie, la laïcité est aujourd’hui en crise dans ces deux pays.

C’est hors de l’Europe que le modèle laïque de la IIIe République et les théories positivistes du philosophe montpelliérain, Auguste Comte, se sont le mieux exportés. Le Brésil arbore comme devise « Ordem e progresso » (Ordre et progrès), le Mexique et la Turquie ont adopté après leur fondation, le principe de laïcité, nombre d’Etats africains désormais indépendants (Guinée, Gabon, Côte d’Ivoire, Burundi, Angola, Burkina Faso, Sénégal…) et certains Etats communistes comme Cuba ont également adopté ce principe. Mais qu’est-ce que la laïcité ? Il s’agit de la séparation des cultes et de l’État, dans un État laïque, celui-ci ne s’adosse à aucun culte pour gouverner. La sécularisation, elle, signifie davantage l’indifférence de l’État pour la religion sans que celui-ci ne s’en sépare officiellement.

La laïcité se pense comme un projet politique tandis que la sécularisation est une évolution jugée « naturelle » de l’État vers une perte de pertinence des religions dans l’action étatique. Ainsi, la laïcité s’impose, la sécularisation se produit, irrémédiablement. Le laïcisme considère lui la religion comme aliénante et nuisible, l’État doit mener une lutte antireligieuse, registre vers lequel les modèles laïques français et turcs auront parfois tendance à tendre, non sans paradoxes.

Aux origines de la laïcité turque

Lorsque Mustafa Kemal s’empare du pouvoir et fonde la République de Turquie en 1923, il hérite d’un pays profondément musulman mais avec d’importantes minorités religieuses à la fois catholiques, orthodoxes et juives. L’Empire Ottoman était en effet profondément multiconfessionnel et multiethnique. En-dehors du plateau anatolien, les Turcs constituent souvent une minorité face aux Grecs, aux Arméniens, aux Kurdes et même dans certaines villes, aux Juifs, venus massivement d’Espagne à partir du XVIe siècle. La création d’un État-nation turc imposait d’assimiler les minorités et d’éliminer celles qui résisteraient. « Türkiye Cumhuriyeti » signifie littéralement « République du pays des Turcs » ainsi, dans son nom, la Turquie exclut, sur le modèle de l’État-nation occidental, tout élément non-turc. Pour les minorités, une seule option : la conversion à l’islam sunnite et l’adoption de marqueurs identitaires signifiant son appartenance à la nation turque. Alors, il faut se poser la question suivante : qu’est-ce qu’un turc ? En-dehors des habitants de l’Anatolie, nombreux sont les non-Turcs s’assimilant aux Turcs en adoptant un nom de famille à consonance turc (sous l’Empire Ottoman, le concept du nom de famille n’existe pas) et en se convertissant à l’islam sunnite. Les minorités musulmanes de l’ancien Empire effectuent aisément cette assimilation forcée. Les bosniaques, les albanais, les nombreuses minorités slaves islamisées ou peuples originaires du Caucase s’assimilent rapidement à la nouvelle nation turque. Au contraire des non-musulmans, ils ne constituaient pas un « millet » (une nation étrangère), sous l’ancien Empire Ottoman facilitant leur assimilation.

Bâtir un état-nation unifié et puissant n’a rien de simple dans un État multiethnique et multiconfessionnel. S’inspirant du centralisme et du jacobinisme français qui, sous la IIIe République, a soumis et assimilé durablement les minorités ethniques françaises, Mustafa Kemal lance une féroce politique de turquisation. Tout ce qui n’est pas turc représente une menace et l’appartenance à l’islam constitue le marqueur principal de cette appartenance, le point de départ de la turquisation. L’usage public de toute autre langue que le turc est interdit fragilisant les minorités grecques, juives et arméniennes. Sans conversion à l’islam, l’assimilation à la société turque est impossible car si la laïcité est un principe fondateur de la nouvelle République kémaliste, la nation turque naissante possède l’islam comme marqueur identitaire.

Une laïcité imposée par le-haut

Principe fondateur de la République de Turquie, la laïcité turque vise à maintenir la religion musulmane dans la sphère privée et à la turquifier. En témoigne, les nombreuses mesures prises en ce sens par les kémalistes. L’enseignement de l’arabe et du persan à l’école est interdit. L’alphabet arabe de la langue ottomane est changé en alphabet latin d’une langue ottomane purgée de ses nombreux apports arabes. En 1932, pour la première fois, l’appel à la prière est fait en turc. Le jour férié hebdomadaire devient le dimanche à la place du vendredi. Le port des habits à caractère religieux devient strictement restreint et est interdit dans l’administration et les institutions. La polygamie est interdite et le droit, fondé sur la charia, est remplacé par un droit européen, d’inspiration française et suisse. Comme en France, la laïcité turque se veut universaliste en inscrivant la Turquie dans le camp des puissances occidentales, avancées, car sécularisées.

À partir de la Révolution française et surtout durant le XIXe siècle, la République française impose la laïcité comme principe fondateur et marqueur d’appartenance identitaire à la nation dans une société profondément catholique. La République de Turquie imite ce modèle. Elle crée un État-nation et la laïcité devient une arme permettant d’unifier. Le Kurdistan est ainsi renommé « Région de l’Anatolie du Sud-Est » et les Kurdes deviennent « les Turcs des montagnes » niant ainsi leur identité. La France adopta une politique similaire, l’Occitanie historique le Languedoc et la Provence de l’Ancien Régime devinrent le Midi et ses habitants, les Méridionaux niant également leur identité. La laïcité permet en Turquie de signifier son appartenance à la nouvelle nation turque kémaliste. En France, elle permet de montrer sa fidélité à la République et aux principes révolutionnaires. Nous sommes dans un processus d’imitation.

La laïcité comme moyen de domination du champ social

L’élite de la nouvelle nation turque est profondément nationaliste, laïque, elle s’est accaparée par la violence ou par opportunisme les outils de production détenus en 1923 en quasi-totalité par les Grecs, les Arméniens, les Juifs et les Occidentaux. Développer une économie nationale signifie dès lors éliminer « les éléments étrangers » à la nouvelle nation turque qui les détiennent. Surtout, l’enseignement devient l’Éducation nationale, sur le modèle français, et impose l’apprentissage de la laïcité à la nouvelle génération turque qui n’a connu que la République. L’avènement de l’État-nation s’accompagne de la centralisation de l’État et la formation d’une nouvelle génération laïque qui comprend les règles du nouveau champ social crée par la révolution.

La laïcité turque ne s’est pas limitée à organiser le temps et l’espace d’une nouvelle manière plus occidentale mais se pense aussi comme un moyen de dominer le champ social. Elle permet d’une part de contrôler un islam dominant dans une société qui a vécu des siècles en se sachant gardienne de Jérusalem, de la Mecque et de Médine. Les confréries religieuses et partis islamistes peuvent représenter une menace importante pour la République kémaliste et son pouvoir, tout comme en France, les milieux catholiques et royalistes ont constitué une menace forte pour le pouvoir républicain jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale. D’autre part, il vise à créer un islam national, soumis aux règles de la République. Les femmes vont être les premières concernées par l’adoption du principe de laïcité. En 1935, elles obtiennent le droit de vote, presque dix ans avant leurs consoeurs françaises. Le code civil turc définit d’emblée et avec rigueur les droits des femmes à la fois dans la sphère privée et publique rompant drastiquement avec la loi islamique.

L’accès à la citoyenneté se pense en Turquie par l’accès des femmes à celle-ci. Inexistante dans la loi islamique, la laïcité leur permet d’obtenir des droits, d’avoir accès à l’éducation, de s’émanciper. Elles sont le symbole de la nouvelle nation turque libérée de « l’obscurantisme religieux ». En Turquie comme en France, la laïcité est pensée comme l’accès à la modernité bien plus qu’à la démocratie. D’ailleurs, jusqu’en 1905, la laïcité française ressemble beaucoup à la laïcité turque de l’ère « kémaliste autoritaire » de 1923 à 1946, elle s’impose à l’espace public qu’elle souhaite contrôler, s’affranchissant de la démocratie au nom du progrès. L’influence positiviste est ici très forte.

Une laïcité aujourd’hui sous tension

L’arrivée au pouvoir de l’AKP a mis fin à l’invisibilisation d’une partie des femmes turques, musulmanes, portant le voile. Ce sont d’ailleurs elles qui forment une partie de la base électorale conservatrice fidèle à Recep Tayyip Erdogan. En outre, le régime kémaliste, en nationalisant l’éducation et en érigeant la laïcité en principe fondateur de la République avait fait des femmes non-voilées, les élites de la République. Renoncer à la religion, se dévoiler, entrer sur le marché du travail signifiait accéder à des positions élevées dans la nouvelle Turquie. Le vote AKP et le retour en force de l’islamisme est venu sonner la revanche de celles qui ont été exclues de ces positions par le kémalisme.

Cette analyse, Recep Tayyip Erdogan l’a faite, en mettant fin à une sécularisation à marche forcée de la Turquie. La laïcité turque n’a jamais signifié une séparation stricte du pouvoir avec le religieux mais plutôt la soumission du religieux au politique, comme c’était le cas en France, avant la loi de 1905. Recep Tayyip Erdogan continue de soumettre le religieux au politique mais sert dans son discours politique, un discours islamo-nationaliste dont s’accommode la Diyanet, l’administration des affaires religieuses. En s’appuyant sur un pouvoir religieux soumis au politique pour gouverner, l’AKP s’est ainsi attiré les voix des oubliés du kémalisme. Alors que deux-tiers des femmes turques portent le voile, la décision de l’actuel président turc d’autoriser le port du voile à l’université en 2008 a permis de donner aux femmes voilées l’occasion d’aller à l’université sans renier ses croyances. Politiquement, cela permet à l’AKP de répondre à ses opposants qui l’attaquent sur les atteintes aux droits des femmes, garantit l’électorat musulman pratiquant et promeut la vision d’une « génération pieuse » chère aux islamo-nationalistes.

France et Turquie partagent une vision en partie commune de la laïcité, leurs États-nations respectifs se sont en tout cas constitués autour de ce principe, fondateur de leurs républiques. Dans ces deux pays, leur rapport à la laïcité est aujourd’hui essentiellement constitué par leur rapport à l’islam. La cristallisation des débats sur le port du voile islamique est révélateur de cette tension. Les musulmanes de Turquie et de France, formées dans les institutions républicaines et portant le voile peuvent être perçues comme une menace pour l’ordre républicain car elles montrent leur appartenance religieuse sur un espace public pensé comme laïc. Cette visibilité de l’islam, les femmes de la première génération immigrée en France ne le portaient pas sur l’espace public étant contraintes de rester dans la sphère privée. En Turquie, les champs sociaux du pouvoir et du savoir étaient fermés aux femmes voilées, ces dernières étaient donc contraintes de rester dans la sphère domestique ou en marge des espaces publics de la modernité républicaine.

L’AKP a mis au premier plan l’image de la femme voilée comme corollaire de la modernité afin de montrer sa rupture avec la sécularisation forcée qu’impose la laïcité turque. En France, le glissement sémantique qui s’est opéré de « foulard » vers « voile » à la suite de l’affaire de Creil en 1987 a montré les tensions que l’apparition de l’islam sur l’espace public pouvait provoquer sur la laïcité et la mission « civilisatrice » que se donne la République. Paradoxalement, la création du conseil français du culte musulman, bien plus révolutionnaire sur le rapport de l’islam à la laïcité n’a pas déclenché de débats. Alors que l’islamisme se définit aujourd’hui par sa dimension transnationale, la France et la Turquie ont cherché à apporter des réponses nationales au travers d’un principe de laïcité qui s’avère bien difficile à expliquer et à défendre. L’AKP, tente pour sa part de créer un islamisme turc, nationalisé, la laïcité, permettant au politique de contrôler le religieux. En France, les majorités gouvernementales successives ont tenté de créer un « islam de France » jugé « compatible » avec les valeurs de la République. Dans les deux cas, le rapport à l’islam public questionne la laïcité républicaine et le fondement séculier de ces Etats. Reste à voir quelle réponse sera adoptée.

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