La restitution des biens coloniaux, un nouvel enjeu européen ?

Le Courrier d’Europe

, par Anja Antic, Le Courrier d’Europe

La restitution des biens coloniaux, un nouvel enjeu européen ?
Image d’illustration ©Michael Noel (Pexels)

Le 9 mai 2026, la France adopte une nouvelle loi destinée à faciliter la restitution aux États étrangers de biens culturels issus de collections publiques et acquis de manière illicite. Cette démarche s’insère dans une dynamique grandissante de la part des anciennes nations colonisées, lesquelles revendiquent désormais le retour de pièces majeures et d’objets d’art qu’elles estiment indispensables à la préservation de leur patrimoine culturel. La convention de l’UNESCO de 1970 a posé les bases de la lutte contre le trafic illicite des biens culturels en mettant en place le Comité intergouvernemental chargé du « Retour et de la Restitution » afin de faciliter les négociations entre États. Ses recommandations ne sont toutefois pas juridiquement contraignantes, ce qui a conduit chaque État à développer ses propres dispositifs juridiques pour concilier restitution des œuvres et contrôle patrimonial. Suite à l’initiative française, il est intéressant de s’interroger sur les dispositifs instaurés par d’autres États, tout en questionnant l’existence d’un débat à l’échelle européenne.

Les politiques distinctes mises en place par les États européens

Le débat sur la restitution de l’art pillé lors de la période coloniale a touché plusieurs pays européens ces dernières années. Certains États ont mis en place des initiatives pour restituer les biens à la demande de nombreux pays.

La France est le pays au sein duquel le débat est le plus visible politiquement. En novembre 2017, le président Macron expliquait que « le patrimoine africain doit être exposé en Afrique » et s’engageait à des restitutions dans les cinq ans à venir. Concrètement, depuis 2017, sur 90 000 objets africains conservés dans les musées français, seulement quelques dizaines ont été restituées. En 2021, 26 œuvres pillées lors du sac du palais d’Abomey en 1892 sont retournées au Bénin et en 2025 un tambour-parleur des Ébriés a été restitué à la Côte d’Ivoire.

Pendant des années, l’enjeu était essentiellement d’ordre juridique puisque la règle d’inaliénabilité des collections publiques françaises constituait le principal obstacle en rendant les sorties de biens exceptionnelles. Avec la nouvelle loi promue en mai 2026, la procédure de restitution devrait être facilitée, cependant, il reste à voir si les initiatives et les négociations suivent. Parmi les demandes encore en attente, l’Algérie réclame des effets personnels de l’émir Abdelkader, le Mali des pièces du trésor de Ségou, et le Bénin souhaite que la France étudie d’autres demandes au-delà des 26 objets déjà restitués.

L’Allemagne de son côté s’est lancée dans une vaste politique de restitution. En 2019, la déléguée fédérale à la Culture, la Conférence des ministres de la Culture des Länder et les associations des communes ont adopté les “Eckpunkte” (“les points clés”) sur les biens issus de contextes coloniaux : un texte non contraignant affirmant une disponibilité de principe à restituer.

C’est sur ce fondement qu’a été signée à Berlin, en 2022, la Déclaration commune transférant au Nigeria la propriété de 1 130 bronzes du Bénin issus de cinq musées allemands ; une vingtaine ont été remises à Abuja en décembre 2022. De plus, en avril 2026, l’Allemagne a dévoilé un projet visant à créer un organisme chargé de rapatrier des œuvres d’art, des artefacts et des restes humains acquis dans un contexte colonial.

Le cas de la Belgique témoigne d’une forme d’ambivalence, pionnière européenne par l’adoption d’un cadre législatif dès 2022, elle n’a pourtant pas encore procédé à des transferts officiels. Le principal frein demeure la nécessité préalable d’un traité bilatéral avec l’État demandeur.

L’Espagne et le Portugal se montrent eux plus réticents quant aux restitutions du patrimoine colonial. L’Espagne arbore une position officielle de refus puisque Madrid a rejeté en 2019 une demande du président mexicain et n’a jamais répondu à la demande colombienne de mai 2024 sur le Trésor Quimbaya, 122 pièces précolombiennes en or données à l’État espagnol il y a plus de deux siècles.

En 2020, l’Assemblée nationale portugaise a voté contre un projet de loi qui visait à restituer des œuvres d’art aux anciennes colonies. Le Portugal a cependant exprimé récemment sa volonté de “payer les coûts”, selon les mots du président portugais Marcelo Rebelo de Sousa, des crimes commis par le passé colonial mais sans cadre légal ni politique de restitution mis en place.

Ainsi en comparant ces différentes approches, il est possible de faire un constat clair : il n’existe, à ce jour, pas de "voix européenne" sur un sujet qui touche pourtant une grande partie des États de l’UE.

La question de la restitution au sein de l’Union européenne

Alors que le mouvement de “décolonisation des musées” gagne du terrain en Europe, le sujet ne semble pas impulser une véritable ambition de définir une politique commune à l’échelle de l’Union européenne. En effet, la restitution des objets culturels relève de la compétence des États membres et est une question sur laquelle l’UE n’interfère pas puisque la culture est une compétence exclusive des États. Cependant, nombreux politiques et experts demandent que les lignes directrices de l’UE soient harmonisées pour favoriser la restitution des objets culturels. Jürgen Zimmerer, spécialiste de l’histoire coloniale allemande, a déclaré que « Nous avons besoin d’un cadre transnational, car tout comme le colonialisme était un projet européen, le vol des œuvres d’art l’était aussi ».

Les lignes directrices de l’UE pourraient aider à combler le vide qui persiste dans les lois européennes et nationales et pourraient jouer un rôle crucial dans la réconciliation avec les anciennes colonies. Pendant le colonialisme, les œuvres d’art pillées par les puissances coloniales européennes étaient souvent échangées et se retrouvaient éparpillées dans différents pays. De ce fait, de nombreux de États africains peinent encore à localiser précisément leur patrimoine dispersé dans les institutions occidentales. S’ils ont la certitude que ces objets sont conservés au sein d’institutions occidentales, l’identification précise des établissements concernés leur fait encore défaut.

Ainsi des lignes directrices européennes pourraient garantir une meilleure transparence des collections européennes tout en encourageant les nations moins actives sur le sujet à développer une politique de restitution. De plus, les pays du Sud bénéficieraient d’un cadre européen commun plutôt que d’avoir à négocier le retour des objets avec des nations ou des musées individuellement. Selon l’ancienne eurodéputée Salima Yenbou (Verts/ALE), le rapatriement des œuvres d’art devrait devenir une question européenne « afin de calmer le jeu, d’éviter l’hystérie et de prendre le recul nécessaire, ce qui est souvent impossible dans les États membres les plus concernés par la question ». Cette approche européenne permettrait également de dépolitiser partiellement les débats nationaux.

Néanmoins, certaines initiatives ont été mises en place comme la création en 2024 d’un fonds franco-allemand de recherche de 2,1 millions d’euros pour étudier la provenance des objets culturels africains dans leurs institutions nationales. Parallèlement, des établissements tels que le Musée de l’Afrique à Bruxelles instaurent déjà des programmes destinés à renforcer les capacités des musées africains, un projet qui à terme pourrait être soutenu financièrement par l’Union européenne.

Au-delà des cadres législatifs nationaux et des débats sur une harmonisation européenne, la question de la restitution des biens coloniaux pose une interrogation fondamentale sur l’avenir des musées et la redéfinition du patrimoine à l’échelle mondiale. L’enjeu n’est plus seulement juridique ou diplomatique, mais éthique et mémoriel, engageant une réflexion sur la réparation historique et la construction de relations culturelles équitables.

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