La Slovaquie, une affirmation nationale difficile

, par Samuel Touron

La Slovaquie, une affirmation nationale difficile
Les Tatras, chaîne de montagne des Carpates entre la Slovaquie et la Pologne, est un symbole du pays. Les trois collines azurs de l’écu sur le drapeau de la Slovaquie sont une représentation de ces célèbres montagnes. Source : Pixabay

L’Europe centrale, un espace que nous autres Occidentaux, ne connaissons que trop peu. Entrés pour la plupart dans l’Union européenne à partir de 2004, ces Etats cultivent une appartenance singulière au sein de l’Union. Culturellement occidentaux, la période d’imposition du communisme soviétique par l’URSS a crée un gouffre difficile à combler entre « Est » et « Ouest ». Retard économique, instabilité politique, tensions géopolitiques, questionnements identitaires, inégalités, conflits mémoriels, les défis à relever pour l’Europe centrale et l’UE sont nombreux. Le Taurillon vous propose, cet été, de plonger dans cette si lointaine mais aussi si proche « Europe centrale » où se joue sans doute l’avenir de l’UE.

Petit pays d’Europe centrale d’à peine 5,4 millions d’habitants, la Slovaquie possède la particularité de n’avoir jamais été indépendante si ce n’est dans un interlude de 5 ans, entre 1939 et 1945, tout en étant largement inféodée au IIIe Reich. Unifiée à la République tchèque après des siècles de domination magyare et de magyarisation des élites slovaques, le pays a accédé à l’indépendance, le 1er janvier 1993 à minuit. Cette indépendance a posé, plus qu’ailleurs, la question de ce qu’était l’identité nationale slovaque dans un État (presque) sans nation.

Si l’on devait comparer l’histoire slovaque à celle d’un autre Etat on ne se tournerait ni vers la Pologne ou la Lituanie, où l’Etat-nation a existé et a lutté pour demeurer ; ni vers la République Tchèque et la Hongrie, où l’Etat s’est construit dès le Xe siècle et où l’idée de nation s’est plusieurs fois affirmée, mais davantage vers la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo ou la Macédoine du Nord. De son histoire, jamais, la Slovaquie n’a été indépendante. Sous domination hongroise, austro-hongroise puis liée à la Tchéquie dans l’ancienne Tchécoslovaquie, la Slovaquie n’a connu qu’un bref intermède de 1939 à 1945, où, sous le IIIe Reich, elle jouissait d’un statut d’autonomie avancé similaire à celui de la France de Vichy.

De la fin de la Tchécoslovaquie au « divorce de velours »

Lorsque le bloc de l’Est s’effondre en 1989, l’indépendance slovaque est loin d’aller de soi. Depuis 1913 et la dislocation de l’Autriche-Hongrie, Slovaquie et Tchéquie ne forment qu’un seul Etat, exception faite de l’interlude de la Seconde Guerre mondiale. À la suite de la révolution de velours, Vaclav Havel prend la tête de la Tchécoslovaquie. D’emblée des dissensions apparaissent sur le nom du nouvel Etat post-communiste, donnant lieu à la “guerre du trait d’union”. L’enjeu du nom est de taille car il porte en lui l’égalité de traitement de chaque peuple. Les Tchèques souhaitent conserver le nom « Československo » (Tchécoslovaquie) tandis que les Slovaques souhaitent le changer en “Česko-Slovensko” (Tchéco-Slovaquie) qui soulignerait un traitement égal des deux peuples dans le nom de l’Etat. Incapables de s’entendre sur l’ajout ou non d’un trait d’union, la Tchécoslovaquie devient “République fédérale tchèque et slovaque” constituée de deux Etats fédérés : la République tchèque et la République slovaque. Les prémices du divorce de velours sont posées.

Les deux États n’évoluant plus ensemble, mais côte à côte, la dissolution de la Tchécoslovaquie devenait inévitable .Les forces politiques tchèques et slovaques ont rapidement cessé de collaborer au sein des instances fédérales ; les Tchèques se sont révélés mieux armés pour réussir leur transition dans l’économie capitaliste, provoquant le mécontentement d’une république slovaque qui s’estimait lésée par Prague. Enfin, la division était plus intéressante que l’union pour les personnalités politiques ambitieuses. Le pouvoir central s’avéra incapable de lutter face à ces forces dans un contexte de grave crise économique lié à la transition. En effet, la production industrielle baisse de 40% entre 1989 et 1992 et le chômage atteint 12% dans la partie slovaque contre 4% en Bohème.

En mai 1992, Tchèques et Slovaques sont dos à dos. Lors des élections législatives, l’ODS (Parti démocratique civique) de Vaclav Klaus souhaitant accroître les réformes néo-libérales, remporte les élections en République tchèque. En Slovaquie, c’est le HZDS (Mouvement pour une Slovaquie démocratique), conservateur et nationaliste, dirigé par le très polémique Vladimir Meciar qui remporte les élections. Souhaitant prendre deux directions opposées, les deux présidents de gouvernement s’entendent rapidement pour disloquer la Tchécoslovaquie. En juillet 1992, le Parlement slovaque adopte la déclaration d’indépendance de la nation slovaque et, à Bratislava, le 23 juillet 1992, Vladimír Mečiar et Václav Klaus s’entendent pour diviser l’Etat. Entre-temps, le 20 juillet, Vaclav Havel ne souhaitant pas voir le pays se diviser, démissionne de son poste de président de la Tchécoslovaquie, plus isolé que jamais. Le 31 décembre 1992 à minuit, la Tchécoslovaquie disparaît.

Un peuple sans nation ?

Au-delà de la problématique de la simple création administrative et juridique d’un Etat, une question plus importante s’est posée à la Slovaquie naissante. Qui sommes-nous en tant que nation ? Peuple slave ayant franchi les Carpates au Ve siècle, les Slovaques furent unis aux Tchèques dès le VIIe siècle au sein du Royaume de Samo. Deux siècles plus tard, ils sont unis aux Tchèques, aux Sorabes et aux Braslaves dans la Grande-Moravie. Si les Slovaques constituent un peuple slave occidental, ils ne forment alors pas une nation. La culture slovaque n’est presque pas distincte de celle des autres peuples slaves de la région. Unis au sein d’Etats rassemblant plusieurs peuples slaves, les Slovaques n’ont conscience ni de leur unité ni de leur volonté de vivre ensemble. La Grande-Moravie, conquise par les Magyars au Xe siècle, conduit à près de dix siècles de domination hongroise sur les Slovaques.

C’est très tardivement que l’identité nationale slovaque s’affirme, quoique toujours difficilement. Il s’agit d’abord d’une appartenance ethnique, les Slovaques sont Slaves et non pas Magyars comme les maîtres de leurs terres. La langue slovaque, non codifiée et uniquement orale, constituée de différentes langues régionales slaves peu discernables les unes des autres, rappelle l’appartenance au monde slave, mais complique la construction d’une nation. La première tentative de codification littéraire du slovaque est le fruit d’un prêtre catholique, Anton Bernolak, qui, en 1787, publie le Dissertatio philologico-critica de litteris Slavorum. Sa tentative s’avère infructueuse pour deux raisons : il traite du dialecte de Slovaquie occidentale dans son ouvrage, or, cette langue n’est pas celle de l’ensemble des Slovaques, d’ailleurs un certain nombre ne la comprennent pas. Ensuite, les protestants slovaques restent attachés à la langue tchèque afin de maintenir le lien étroit qui unit ces deux peuples slaves sous domination de peuples non-slaves. Il fallut attendre le travail de Ľudovít Štúr pour voir naître, en février 1843, une langue slovaque standardisée et codifiée, se basant sur le slovaque central.

Cette codification d’une langue slovaque jusqu’alors exclusivement orale a permis de diffuser son apprentissage et sa connaissance, de créer aussi, un embryon de littérature nationale. Cette langue ne jouit cependant que d’un très faible prestige. Une partie des slavophiles souhaitant s’émanciper de la tutelle autrichienne et hongroise lui préfèrent le tchèque tandis que les élites slaves font le choix de se magyariser ou de se germaniser, selon leurs intérêts propres.

L’importance de la langue pour les partisans d’une autonomie slave voire, pour une minorité, d’une autonomie slovaque, résulte dans le fait que le peuple slovaque n’a rien d’autre que la langue pour se distinguer des autres peuples slaves de l’Autriche-Hongrie. Pas d’histoire prestigieuse ni même, tout simplement, d’Etat slovaque indépendant à mettre en avant ; pas de grand centre urbain prestigieux ; pas de culture diffusée largement en Occident ; pas d’élites nobiliaires ou bourgeoises. Les Slovaques, soumis au servage jusqu’en 1785, restent un peuple pauvre, de tradition rurale et paysanne. L’intelligentsia slovaque, comme le rappelle très justement Antoine Marès, “est issue des couches moyennes ou pauvres” [1]. Son champ d’action est donc limité, de même que la portée de ses actes.

La longue et pénible marche vers l’affirmation nationale

Tout comme le reste de l’Europe, la Slovaquie est balayée par le Printemps des peuples de 1848. Portés par Ľudovít Štúr, les patriotes slovaques s’organisent au côté des Tchèques et des Croates pour donner aux peuples slaves, une reconnaissance et une plus large autonomie au sein de l’Autriche-Hongrie. Le 11 mai 1848, depuis l’Église de Saint-Nicolas de Liptov, ils publient les Demandes de la Nation slovaque, un texte de quatorze points dans lequel les Slovaques demandent “leur reconnaissance nationale au sein du Royaume de Hongrie”. Les patriotes slovaques furent immédiatement déclarés hors-la-loi et pourchassés. Depuis Prague, Ľudovít Štúr, comme résigné, déclare alors : “Vous, frères tchèques, vous avez été, par votre science et par votre Université, l’étoile polaire de l’Europe au Moyen-âge, par votre pensée et par vos actions, soyez aujourd’hui l’étoile polaire du monde slave.” Terrible aveu d’impuissance pour le mouvement slovaque.

Le Printemps des peuples toucha aussi les Hongrois qui, au sein du Royaume de Hongrie, se lancent alors dans une magyarisation de la Haute-Hongrie (l’actuelle Slovaquie). Si l’enseignement du slovaque à l’école primaire est possible, la pression sociale fait que le hongrois devient de plus en plus important au sein de la population slovaque. Ainsi, malgré un taux d’accroissement naturel plus important pour les Slovaques que pour les Magyars, le nombre de personnes se déclarant Slovaques dans la population est en baisse jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale. La magyarisation garantit une carrière plus facile aux bacheliers et une ascension sociale plus aisée aux ambitieux, et se conjugue à l’ensemble des stéréotypes dénigrant l’ethnicité slovaque (peuple vaincu et dominé par les Magyars depuis des siècles, soumis à la féodalité et à la corvée). De 1867 à 1914, plus de 750.000 Slovaques partent tenter leur chance de l’autre côté de l’Atlantique, provoquant un dépeuplement de la Haute-Hongrie.

De l’Autriche-Hongrie à la Tchécoslovaquie

C’est finalement la chute de l’Autriche-Hongrie en 1918 qui a permis à la nation slovaque, unifiée à la nation tchèque, au sein d’un nouvel Etat : la Tchécoslovaquie, de s’affirmer. À la magyarisation et à la germanisation - jusqu’en 1918, le nom de Bratislava est Presbourg - succède une “tchéquisation” ou une “tchécoslovaquisation” de la Slovaquie. La cause slovaque comme la cause ruthène, elle aussi sans État et sans nation affirmée, se noie dans la cause de l’ensemble des minorités slaves de l’Empire qui luttent pour la reconnaissance de leur identité ethnique. Incapable d’accéder à la reconnaissance ou de s’affirmer durablement, la cause nationale slovaque n’accède à l’indépendance que dans un Etat tchécoslovaque dominé depuis la “riche” Bohème par une élite tchèque et allemande.

La défaite austro-hongroise, l’action des émigrés aux États-Unis où la naissance de la Tchécoslovaquie est négociée progressivement auprès de Washington, celle combinée de Tomas Masaryk et d’Edvard Beneš, acquis à la cause tchécoslovaque et à la naissance d’un État rassemblant Bohème, Moravie et Haute-Hongrie, donne naissance, le 28 octobre 1918, à la Tchécoslovaquie. Cet État, largement slave, est composé des Tchèques - majoritaires, des Slovaques et de minorités allemandes, hongroises et ukrainiennes, Le nom initial, “Tchéco-Slovaquie”, est changé en “Tchécoslovaquie”, montrant la prééminence des Tchèques dont l’identité nationale est plus affirmée.

Les différences entre Tchèques et Slovaques sont cependant nombreuses. La Slovaquie est rurale, pauvre et très catholique tandis que la Tchéquie est urbanisée, plus éduquée, industrialisée et bien moins religieuse. C’est sur ces différences que les nationalistes slovaques jouent pour déclarer l’indépendance de la Slovaquie - sous pression d’Hitler qui menace de rattacher le pays à la Hongrie - et déclarent l’indépendance du pays le 14 mars 1939. Dirigé par Jozef Tiso, prêtre catholique ultra-nationaliste, l’Etat slovaque, durant sa courte existence est un Etat satellite de l’Allemagne nazie, déportant d’elle-même ses citoyens juifs et roms vers les camps d’extermination. Durant l’été 1944, l’action de la résistance tchécoslovaque finit par faire tomber le régime avec l’aide de l’Armée Rouge qui entre dans Bratislava le 4 avril 1945. Les résistants tchécoslovaques demandent le rattachement immédiat de la Slovaquie à la Tchécoslovaquie.

La naissance de la Slovaquie, un accident ?

La “tchécoslovaquisation” de la Tchécoslovaquie, traduite dans les décrets Beneš, crée un État homogène ethniquement dans lequel vivent deux peuples slaves : Tchèques et Slovaques. L’idéal post-national socialiste ainsi que l’homogénéisation du niveau de vie en Tchéquie et en Slovaquie permet d’effacer toute revendication indépendantiste slovaque. Si en 1969, la Tchécoslovaquie devient un Etat fédéral avec une République socialiste tchèque et une République socialiste slovaque, dans les faits, ce changement ne s’accompagne pas d’une plus grande autonomisation de la Slovaquie.

C’est presque par accident que la Slovaquie finit par naître suite à la disparition de la Tchécoslovaquie. En retard économiquement sur son voisin tchèque, politiquement différente, les disparités culturelles avec les Tchèques, bien que minimes, furent habilement exploitées par Vladimir Meciar et le Mouvement pour une Slovaquie démocratique. Alors que le Parlement tchécoslovaque avait rejeté une motion indépendantiste en juillet 1992, Vladimir Meciar passe directement un accord avec Vaclav Klaus pour acter la partition de la Tchécoslovaquie. Figure controversée mais brillant orateur, Vladimir Meciar cultive le culte de l’Etat-nation face à la démocratie, “suffisant à lui seul au bonheur du peuple”. La candidature slovaque à l’entrée dans l’UE est d’ailleurs rejetée dans un premier temps pour “manquement à la démocratie”.

Encore aujourd’hui, l’identité slovaque repose avant tout sur la langue et l’ethnie. Les politiques slovaques à l’égard des minorités sont la cible de critiques fréquentes notamment à l’égard de la minorité rom. Ayant eu du mal à s’affirmer identitairement, les Slovaques ont un rapport craintif à l’étranger qui est perçu comme l’oppresseur d’hier. Les discours irrédentistes de Viktor Orban ne sont pas pour arranger les choses. Les subventions hongroises en Slovaquie sont nombreuses et abondent les partis politiques, infrastructures sportives, clubs sportifs, événements culturels, et autres journaux. La Hongrie n’hésite pas à rappeler que durant dix siècles, la Slovaquie s’appelait Felvidék ( littéralement “Haut-Pays”, comprenez “Haute-Hongrie”), mettant sous tension une nation et une identité slovaque toujours sous-tension.

Notes

[1Antoine MARES, Histoire des Tchèques et des Slovaques, Perrin, coll.Tempus, 2005

Vos commentaires

  • Le 28 juillet à 10:42, par Emmanuel En réponse à : La Slovaquie, une affirmation nationale difficile

    Article très intéressant. Il faudrait ajouter que la Slovaquie comprenait moins de slovaques que de hongrois et d’allemands en 1918. Le traité de Trianon a entraîné l’exode de nombreux hongrois notamment dans la partie sud du pays. La minorité hongroise reste très importante le long de la frontière séparant les deux états.

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