Face au virus, la plupart des pays de la planète ont rapidement pris des mesures de confinement plus ou moins strictes. Pourtant, au sein d’une Europe devenue épicentre de la pandémie, la Suède a décidé de ne presque rien changer. Soulevant un temps l’interrogation, cette stratégie assumée est finalement critiquée de toutes parts alors que le bilan s’alourdit.

« Si nous devions rencontrer la même maladie avec tout ce que nous savons aujourd’hui sur elle, je pense que nous finirions par faire quelque chose entre ce que la Suède et le reste du monde ont fait. » Ces mots, lâchés le 3 juin 2020, sont ceux de l’épidémiologiste suédois Anders Tegnell, à l’origine de la stratégie de non-confinement préférée à la croyance de la responsabilité individuelle. Une stratégie volontairement souple face à la pandémie mais qui n’a pas porté ses fruits alors que le nombre de morts dans ce pays scandinave est élevé.

Un bilan conséquent

Deux mois plus tôt, l’ensemble des observateurs restait surpris des décisions suédoises de limiter les exceptions aux libertés individuelles. Seuls les lycées et les musées ont été fermés, les rencontres sportives annulées et les rassemblements de plus de 50 personnes interdits. Les Suédois âgés de plus de 70 ans ou dans un état fragile ont simplement été invités à rester chez eux. Les bars et restaurants sont restés ouverts, tout comme les parcs. La confiance dans la responsabilité individuelle semble toutefois ne pas avoir porté ses fruits. Le taux de mortalité est l’un des plus élevés au monde, comme le montre la RTBF. Le pays accuse 5 morts par million d’habitants et par jour début juin.

40 803 cas de coronavirus ont été détectés dans le pays depuis le début de la crise, et 4 542 décès sont à déplorer. Un nombre « vraiment trop élevé » pour Anders Tegnell, de l’Agence de santé publique (ASP). Mercredi 3 juin, le Suédois a reconnu que l’approche adoptée par son pays sur ses conseils n’était pas exempte de reproches. Il n’est pas le premier scientifique à regretter le manque de restrictions imposées dans le royaume scandinave. Le 19 mai, Annika Linde, ancienne épidémiologiste en chef à l’ASP n’avait pas mâché ses mots : « Je crois qu’on aurait dû fermer le pays beaucoup plus fermement au début. On aurait dû savoir à quel point les secteurs des soins et de l’aide aux personnes âgées étaient mal préparés. Une fermeture nous aurait permis de nous préparer, de réfléchir et de réduire la contamination au maximum. » Les pays voisins, la Norvège (230 morts au 3 juin), la Finlande (320) et le Danemark (580) affichent un nombre de décès bien inférieur à celui de la Suède. Tant et si bien que les Etats scandinaves décident de rouvrir leurs frontières… en excluant la Suède.

Des critiques scientifiques, politiques, et civiles

L’opposition dénonce notamment les carences en matière de tests. Le consensus était réel dans un premier temps en Suède, mais cet accord sur la marche à suivre s’effrite. Tant et si bien que le Premier ministre Stefan Löfven a dû se résoudre à lancer une commission d’enquête avant l’été.

Les citoyens aussi changent d’opinion. Si tout le modèle de cette « exception suédoise » reposait sur la confiance réciproque entre gouvernants et gouvernés, des manifestations ont eu lieu ces derniers jours en Suède. Le désaveu n’est pas encore là, mais l’unité s’évapore. La Suède a créé l’étonnement du monde entier, suscitant même parfois l’admiration face à la discipline de sa population. Mais les critiques, notamment à l’intérieur du pays, se multiplient. Elisabeth Asbrink, auteure et journaliste indépendante suédoise, n’hésite pas à dénoncer les limites de cette exemplarité : «  Il y a des gens qui sont vraiment assidus et qui font exactement ce qu’ils doivent faire, mais il y en a aussi trop qui ne le font pas. »

Par ailleurs, cette politique libertaire n’est pas non plus la source d’une réussite économique. Même si le PIB suédois a mieux résisté que celui des autres pays européens au premier trimestre (+0,1%), la récession guette et pourrait s’élever à plus de 7% d’après la Riksbank. De son côté le taux de chômage a progressé, passant de 7% en début d’année à 8,4% mi-mai. Les Suédois ont tout de même appliqué les recommandations gouvernementales et diminué leurs sorties. Cependant l’économie du pays repose largement sur les exportations, ainsi, l’Etat scandinave pâtit tout de même des conséquences de la pandémie. Certes, les libertés ont encore une fois été plus préservées en Suède qu’ailleurs, mais à quel prix ? S’il est encore trop tôt pour dresser un bilan complet des stratégies nationales prises à travers le monde, il semble que le pays du nord de l’UE n’avait pas anticipé de telles conséquences.