Leur disparition n’est pas inévitable, mais le devient quand l’Union se contente de les célébrer sans les soutenir. L’Europe compte aujourd’hui 36 langues officielles et plus de 70 langues minoritaires. Ces dernières ne concernent que 7 % de la population, mais représentent 89 % de sa diversité linguistique. Autrement dit, une poignée de locuteurs porte le poids de tout un continent.
La résolution du Conseil de l’Union Européenne de 2008 affirmait que la diversité linguistique et culturelle est constitutive de l’identité européenne. Pourtant, la promesse est restée lettre morte.
Depuis la fin du XXe siècle, la construction des États-nations et la mondialisation ont effacé les langues locales. Le gallois, le frioulan, le romani, le corse, le catalan, le breton ou encore le sarde sont de moins en moins transmis. Comme le résumait Meirion Prys Jones dans son rapport : “Les politiques d’uniformisation ont nui à toutes les langues qui n’ont pas été adoptées comme langues nationales.”, l’école, l’administration, les médias ont servi d’outil à cette assimilation, certes lente, mais implacable. Aujourd’hui, la mondialisation numérique achève le travail : l’anglais s’impose dans les algorithmes, les logiciels, les réseaux, et les langues minoritaires deviennent invisibles à l’ère de l’hyper digitalisation.
Même les langues régionales les plus parlées connaissent un déclin sans précédent. Le réseau META-NET classe le basque et le catalan parmi les langues à “haut risque numérique”. En Catalogne, seuls 32,6 % des habitants utilisent encore le catalan dans leur vie quotidienne, contre 46 % en 2003. La chute est vertigineuse ; Videsott parle de “désertification linguistique”, une métaphore écologique plus que jamais pertinente : comme la nature, les langues ne meurent pas par accident, mais par négligence.
Une Europe bavarde, des États muets
L’Europe a pourtant les outils. En 1992, le Conseil de l’Europe adoptait la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, censée garantir leur usage dans l’éducation, l’administration et les médias. Mais 30 ans plus tard, c’est un traité peu utile : seulement 18 États l’ont ratifiée, trois l’ont signée sans suite, et plusieurs, dont la France, refusent toujours de la ratifier entièrement sous prétexte d’une incompatibilité constitutionnelle.
En France, la très médiatisée loi Molac de 2021 fait pâle figure et sert une fois de plus à se vanter de vouloir protéger le patrimoine linguistique sans effectivité réelle. Présentée comme une victoire, elle a été partiellement censurée par le Conseil constitutionnel, rendant illégale l’immersion linguistique intégrale dans les écoles. Autrement dit, on célèbre la langue bretonne à Quimper, mais on interdit de l’enseigner.
Pendant ce temps, d’autres avancent et tentent d’éviter la mort d’une partie de leur patrimoine. En Irlande, une stratégie nationale sur vingt ans (20-Year Strategy for the Irish Language 2010-2030), a permis de relancer l’usage du gaélique, notamment grâce aux médias et au numérique. En Espagne, les langues co-officielles comme le catalan ou le basque bénéficient de chaînes de télévision, de journaux, d’outils numériques et d’un enseignement obligatoire.
L’Union, elle, se dédouane en invoquant la répartition des compétences : les langues relèvent des compétences des États membres. En 2001, la suppression de la ligne budgétaire spécifique pour les langues minoritaires a porté un coup sévère. La Commission européenne a préféré “intégrer” cette question dans ses programmes de multilinguisme, autrement dit, la diluer. Certes, quelques initiatives ont vu le jour : le programme MELT, qui soutient la transmission préscolaire des langues minoritaires ; le NPLD (Network for Promoting Linguistic Diversity, réseau européen d’acteurs locaux ; ou encore les financements ponctuels du programme Creative Europe. Mais l’impact reste marginal.
Le rapport Alfonsi proposait déjà en 2013 un début de cadre de suivi européen, avec des indicateurs mesurant la vitalité de chaque langue. 12 ans plus tard, aucune avancée majeure, aucun recensement homogène, aucun indicateur partagé, aucun plan d’action coordonné. Le rapport Videsott (2023) le dit sans détour : l’Union doit opérer un changement important, à l’image de la protection de l’environnement car faute d’action, elle subira une désertification linguistique et culturelle. Or, pour beaucoup d’États, reconnaître officiellement une langue minoritaire, c’est ouvrir la boîte de Pandore identitaire. Mais la peur des politiciens est-elle une excuse suffisante pour laisser mourir une langue, une culture ? Dans une Europe ébranlée par les idéologies nationalistes, la diversité se transforme trop souvent en simple vitrine : on finance des festivals, on restaure des pancartes bilingues, mais on laisse les écoles mourir.
Le numérique : espoir ou illusion ?
Le XXIe siècle ne tue pas les langues minoritaires à coup d’interdictions, mais à coup d’indifférence algorithmique. Une langue qui n’existe pas dans les bases de données, sur les claviers ou dans les interfaces est une langue qui n’existe plus. La décennie internationale des langues autochtones (2022-2032) proclamée par l’UNESCO a replacé le sujet sur la scène mondiale, mais sans changement concret en Europe. Les recommandations du Parlement sont claires : il faut promouvoir la présence numérique des langues minoritaires, standardiser leur linguistique et soutenir leur intégration dans des outils d’intelligence artificielle. Pourtant, les politiques européennes restent en retard des deux dernières décennies.
Les grandes plateformes et modèles linguistiques, y compris ceux utilisés par les institutions, fonctionnent sur un biais structurel : plus une langue est utilisée, plus elle devient performante dans les algorithmes. C’est pour cela que l’anglais, le français, l’allemand et l’espagnol prospèrent pendant que les autres disparaissent dans le vaste océan de codes et d’algorithmes. Quelques territoires montrent qu’une autre voie est possible… Au Pays de Galles, le gouvernement investit massivement pour faire du gallois une langue en ligne, avec influenceurs, applications et campagnes Tik Tok. En Bretagne, des start-ups développent des jeux vidéo et des claviers numériques en breton. Mais ces réussites locales ne peuvent masquer le manque de considération au niveau européen. Comme le note Prys Jones, “La plupart des langues en danger sont parlées dans des zones rurales défavorisées, mal desservies par les transports et délaissées par les politiques publiques“. La fracture numérique devient donc une fracture linguistique.
Pourtant la question des langues pourrait devenir un levier d’innovation et de cohésion. Le multilinguisme apporte une plus-value tant sur le plan individuel que collectif : identité, culture, employabilité, économie, tourisme, coopération transfrontalière. L’Europe a fait de l’environnement un pilier de son action politique. Pourquoi ne pas faire de la diversité linguistique son équivalent culturel ? Ce serait reconnaître que les langues ne sont pas que des vestiges, mais une chance. Car chaque langue qui disparaît emporte avec elle une manière unique de voir le monde. L’Union européenne affiche publiquement l’image d’une entité “unie dans la diversité”. Encore faudrait-il qu’elle n’enterre pas cette devise sous le silence de ses langues vivantes, vouées à mourir si rien ne change dans les politiques menées.
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