Le Brexit, le thé et ton profil Tinder

« Mon pays est en crise d’identité. Moi aussi », un blog par Madelaine Pitt - Episode 5

, par Madelaine Pitt

Le Brexit, le thé et ton profil Tinder

En Angleterre, si tu te trouves chez une famille où il y a théière et surplus de politesse, alors sache qu’il y a deux manières de se faire une tasse de thé. On peut soit verser l’eau chaude infusée de thé dans la tasse et rajouter le lait après (oui, le lait, mes amis continentaux, le lait), soit mettre le lait avant le thé. Ça peut sembler être un débat anodin, mais en Angleterre, on ne rigole pas avec le thé. En Angleterre, accuser quelqu’un de faire du thé trop dilué est une insulte, empruntée, par exemple, par des manifestants avec des pancartes particulièrement imaginatives condamnant la visite de Trump au Royaume-Uni.

En tant que personne qui a toujours versé le thé avant le lait, je n’arrive absolument pas à concevoir pourquoi on préférerait commencer avec le lait. Comment savoir quelle quantité mettre, si on ne sait pas à quel point le thé est infusé et fort ? Et pourquoi voudrait-on commencer avec un liquide froid, à cause duquel le thé perd plus rapidement sa chaleur ? Si tu te retrouves parmi les gens qui, comme moi, commencent avec le thé, tu ne seras jamais convaincu par les arguments de l’autre côté, qui te paraissent dénués de toute logique.

« Être un Remainer ou un Brexiteer, c’est n’est pas qu’un simple avis politique : c’est l’expression de nos valeurs et de notre identité »

Mes amis se moquent de mes métaphores liées au Brexit (ils ont bien raison), mais je maintiens que celle du thé est une manière un peu plus légère de représenter la profondeur de la division qui existe entre les « Remainers » et les « Brexiteers ». Les Remainers ne comprennent pas du tout pourquoi les Brexiteers souhaitent que notre pays se replie sur lui-même, se ferme au monde. Les Brexiteers ne voient absolument pas pourquoi nous approuvons le fait qu’une organisation extérieure (l’Union européenne) ait une influence sur nos lois et pourquoi nous devons contribuer financièrement à son développement, car nous sommes partie entière de son évolution. Et il n’y a pas de juste milieu entre les deux. Des compromis politiques il peut y en avoir, mais il n’y a aucun compromis en termes de mentalités ; entre ces pôles, un abîme de mépris, de manque de compréhension, de peur et, de plus en plus, de colère. C’est bien la raison pour laquelle les gens commencent à préciser « Remainer » ou « Brexiteer » quand ils s’inscrivent à un site de rencontre. Ce n’est pas qu’un avis politique ; c’est une expression de valeurs et d’identité.

Je n’oublierai jamais le 24 juin 2016, lorsque je me suis réveillée, dans une auberge de jeunesse quasiment vide à Strasbourg, à cinq heures du matin, pour regarder les résultats du référendum sans pour autant arriver à croire ce que voyais sur l’écran de mon portable. Je n’oublierai jamais non plus le 24 juin 2016 pour une autre raison ; j’ai eu mes résultats d’examen de ma licence ce même jour. Je vous promets qu’apprendre que vous allez perdre votre citoyenneté européenne ne vous donne guère envie de vous auto-féliciter pour vos quatre années de travail.

A la place, je suis allée, de façon mélodramatique sans doute, sur le pont qui rejoint la France et l’Allemagne, cette frontière anciennement lieu de guerre et provocatrice de disputes éternelles entre les grandes puissances européennes de l’époque, qui est aujourd’hui, grâce à l’Union européenne, une ligne sur une carte qu’on peut traverser pour faire ses courses. J’y ai pleuré. J’avais l’impression de perdre une partie de moi-même, mais j’étais aussi atterrée et attristée par ce que je voyais comme un message de rejet, d’égoïsme et de haine, alors que j’avais cru connaître un pays ouvert, tolérant et plein d’espoir. C’était un aperçu de la face cachée de l’identité et de la société britanniques que j’ignorais avant. J’ai compris que tout allait changer.

Le Brexit est un rêve toxique qui dresse les gens les uns contre les autres

On pourrait croire que, suite aux révélations sur ce que signifie réellement quitter l’Union européenne, beaucoup d’électeurs auraient regretté leur choix. Nous avons maintenant une idée claire, nette et concrète des conséquences du Brexit ; nous les subissons déjà. J’ai des amis qui font des stocks d’EpiPens, par peur qu’il en manque si le scénario du « no deal » se profile. Nissan a choisi de ne pas fabriquer son tout nouveau modèle dans son usine du Nord de l’Angleterre, l’incertitude étant trop grande. Cette semaine, Honda a annoncé la fermeture de son usine à Swindon, prétendant haut et fort que la décision n’a rien à voir avec l’imminent départ de l’Union européenne (même si, personnellement, je trouve ça un peu poussé). L’Agence européenne des médicaments est en train de faire ses valises à Londres et les posera bientôt à Amsterdam. L’université où je fais mon Master se prépare à la perte de dix millions de livres sterling par an en financement de recherches. Nous savons que ce sera plus difficile et plus cher pour nous de voyager et travailler dans les pays de l’Union européenne. Logiquement, on pourrait croire que, maintenant que nous sommes confrontés à tous ces risques et difficultés, nous n’en aurions plus très envie.

Mais pendant toute cette histoire, les dangers réels et tangibles ont toujours été relégués au deuxième plan. Ces dramatiques conséquences ne font que convaincre toujours plus les Remainers que notre place est au sein de l’UE. Mais ce n’est qu’un miroir des « Leavers », qui, quant à eux, sont pour la plupart encore plus véhéments également. « Tout ça, ce n’est que de l’alarmisme ! » m’assure un monsieur à qui j’avais essayé de donner un tract dans la rue il y a deux semaines. « Le Royaume-Uni, c’est un pays génial. Believe in Britain ! Croyez au Royaume-Uni ! » Malheureusement, je suis le genre de personne qui trouve la réponse que j’aurai aimé lui adresser, cinq heures plus tard. Ce soir-là, je me suis demandée ce qui se serait passé si je lui avais demandé de croire au Père Noël.

En même temps, ses paroles m’ont rappelé le débat thé d’abord/lait d’abord, et le manque mutuel de compréhension. Ce monsieur ne s’intéressait pas à mes arguments ; les siens ne me semblaient pas pertinents. Je n’ai jamais été douée en débats, mais avec le recul, j’ai honte d’avouer que je ne sais toujours pas comment lui faire comprendre mon point de vue. Il est trop fier de son pays pour accepter que je me sente européenne, pour m’écouter quand je dis le Royaume-Uni a besoin de ses voisins. Pour lui, une identité nationale intransigeante et une image d’un Royaume-Uni indépendant, puissant et dominant ont tellement d’importance que mes arguments plus pragmatiques lui paraissaient sans intérêt. Pour certains « Leavers », le Brexit est même un défi passionnant, un contrôle de caractère ; s’il y a des difficultés, des manques de médecines ou de nourriture, des pertes d’emplois, la victoire et la liberté seront d’autant plus satisfaisantes.

Tout le monde n’a pas un avis si prononcé. Comme je le racontais dans mon dernier article, beaucoup de personnes s’en lassent. Mais ceux qui, déjà en juin 2016, avaient un avis, ressentent leurs convictions encore plus intensément. Le Brexit est un rêve toxique qui dresse les gens les uns contre les autres, des gens qui auraient pu s’entendre ou au moins discuter tranquillement ensemble. Le Brexit déchire le tissu de la société britannique.

Alors, si tu as un profil Tinder, je ne te déconseillerai pas d’indiquer « Remainer » ou « Leaver » dans ta description. Je ne dis pas qu’il est impossible que un « Remainer » et un « Leaver » puissent être amis ou plus ; dans la mesure du possible, il faut éviter de juger et essayer de comprendre. Mais si une discussion politique tendue dans la rue avec un inconnu n’est pas facile, une discussion politique tendue avec un ami, petit ami, ou quelqu’un dont tu es proche, l’est encore moins.

Je sais de quoi je parle. Mon père a voté « Leave ». Pire encore, pour se faire du thé, il commence toujours avec le lait.

Et si vous n’avez pas encore vu cette désormais célèbre vidéo : « Tea bag analogy ». Comme quoi le thé est vraiment la meilleure métaphore pour expliquer le Brexit.

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