Il y a comme une incohérence dans la position de David Cameron. Le premier ministre britannique espère trouver un terrain d’entente avec l’Union mais menace dans le même temps d’un référendum sur une éventuelle sortie dès 2017. Une position ambivalente qui rend visible la situation inconfortable dans laquelle se trouve le leadership tory. Conscient des graves dommages qu’une sortie pourrait représenter pour le Royaume-Uni mais débordé par sa base et par la crainte de l’UKIP, les dirigeants du parti conservateur semblent avoir quelque peu perdu la maîtrise des événements.

Assez ironiquement, le Brexit risque pourtant fort de faire perdre au Royaume-Uni ce qu’il avait voulu y recouvrer : son indépendance. Car en quittant l’Union, le pays abandonnerait également son pouvoir d’en fixer les règles. A contrario, les normes décidées à Bruxelles conserveraient un impact fort sur le territoire britannique étant donné le rapport très disproportionné qui s’installerait entre un Royaume-Uni isolé et une Europe unie.

Outre son indépendance, c’est également l’unité du Royaume-Uni, qui pourrait une nouvelle fois être mise à mal. L’Écosse et le Pays de Galle sont bien plus europhiles que la seule Angleterre et pourraient bien se désolidariser d’une politique anglaise d’isolement.

Se posera également le problème de l’Irlande. La République d’Irlande et le Royaume Uni partagent une « zone commune de voyage » depuis 1923. Une sortie du Royaume-Uni ferait de la frontière avec l’Irlande une frontière extérieure de l’Union européenne, ce qui remettrait en cause la libre circulation entre Belfast et Dublin. On assisterait donc à un renforcement de la division entre les deux Irlande, un sujet encore sensible. Pas sûr que les britanniques aient très envie de rouvrir ces blessures encore mal cicatrisées.

Enfin, sans entrer dans les détails, il apparaît clair qu’un Brexit aurait un coût social et économique important. Un récent rapport d’Open Europe conclut ainsi qu’en 2030, en cas de sortie, le PIB britannique pourrait être jusqu’à 2,7% inférieur que ce qu’il aurait été en conservant la situation actuelle. Le think tank estime que le Royaume-Uni pourrait limiter la casse, mais au prix d’une forte libéralisation de son commerce avec le reste du monde, entraînant d’inévitables conséquences sociales. Enfin, il y a fort à parier que nombreux des acteurs de la finance, le cœur de la puissance britannique, choisiraient de se rapprocher davantage de cet immense marché unifié des capitaux que constitue l’Union européenne. Voilà qui explique sans doute le scepticisme avec lequel la proposition de référendum a été accueillie dans la City.

La position des conservateurs britanniques découle surtout d’une logique qui n’est plus adaptée au monde d’aujourd’hui. Que pèse une puissance européenne moyenne comme la Grande-Bretagne dans le monde actuel ? Qui peut croire qu’elle pourrait négocier à armes égales avec les nouveaux géants asiatiques ? Les opinions sont déjà inquiètes aujourd’hui de la tournure que prennent les négociations avec les Américains dans le cadre du TTIP. Qu’en serait-il si nos différents Etats membres devaient négocier seuls face à une partie dix fois plus puissante qu’eux ? Il y a une certaine myopie historique à croire que l’Angleterre pourrait à nouveau régner sur les océans comme au XVIIIe et au XIXe siècles. Seule l’Union européenne garantit aujourd’hui à nos Etats en déclin relatif d’être entendus dans le nouveau concert des nations.

Or, au lieu de contribuer à l’effort commun en vue d’établir une Europe à la fois plus forte, moins complexe, plus lisible pour les citoyens, une sortie britannique fragiliserait une intégration déjà difficile. L’Europe y perdrait la contribution britannique au budget commun (de l’ordre de 14 milliards d’euros), la quatrième en volume dans l’Union après l’Allemagne, la France et l’Italie. Elle y laisserait surtout un appareil diplomatique et militaire, qui, employé seul, sera marginalisé par les puissances émergentes mais qui mis à disposition d’une action extérieure commune, redonnerait aux pays de l’Union européenne le poids qu’ils représentent collectivement.

Pour l’Union, une sortie britannique constituerait un précédent très négatif. Le danger se serait pas tant celui d’autres sorties ultérieures mais davantage l’instauration d’une culture du chantage au sein des institutions européennes : « Donne-moi ceci ou cela ou je quitte le navire ». Encore davantage qu’aujourd’hui, la discussion au conseil ressemblerait à celle de marchands de tapis et le bien commun serait encore moins pris en compte. Bref, ce serait comme une petite mort pour l’esprit communautaire. En conclusion, rappelons que Margaret Thatcher elle-même, dans son célèbre discours de Bruges de 1988 avait défendu l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’Union européenne, refusant une « existence isolée et en marge » pour son pays. L’Europe a déjà montré par le passé qu’elle savait prendre en compte les spécificités britanniques. Il n’y a aucune raison, autre qu’électoraliste, pour que le Royaume-Uni et l’Union européenne ne parviennent à un compromis acceptable pour toutes les parties.