La question de l’adhésion de la Turquie revient régulièrement dans les médias et à chaque fois, certains ne manquent pas de faire appel à l’argument géographique pour justifier leur refus d’une adhésion. Quid des pays du Maghreb ? Une question absurde ? Peut-être pas si on se souvient de la demande de candidature du Maroc en 1987, que l’UE a rejeté gentiment, le Maroc « n’étant pas en Europe ».

La question des limites géographiques de l’Europe a toujours posé problème. Quel obstacle majeur arrêterait l’Europe à l’Es t ? Le mont Narodnaïa, point culminant de l’Oural, et ses 1894 mètres ? Pas vraiment. Il y a pourtant une cohérence géographique à l’espace européen me direz-vous. Oui, bien sûr. La cohérence de l’Europe tient à sa continuité, parce que c’est bien de ça dont il s’agit, la géographie s’occupe essentiellement de continuité et de discontinuité.

La mer Méditerranée dans ce cas constitue-t-elle une discontinuité géographique ? On peut répondre sans trop se risquer : pas plus que la mer Baltique ! N’était-ce l’île de Sjælland (DK), le détroit de Gibraltar (15 km) rivaliserait aisément avec les détroits du Cattégat et du Skagerrak qui séparent le Danemark de la Suède. Pourtant qui a déjà nié l’appartenance de la péninsule scandinave à l’Europe ?

Comme pour la mer Baltique, la densité humaine de certaines voies de passage de la Méditerranée est supérieure à la densité humaine de certains départements en France. Si on continue notre aventure vers le Sud de la Méditerranée, on trouvera là une vraie barrière qui rompt la continuité de l’espace géographique : le désert du Sahara. L’Europe ne serait il pas finalement un espace de peuplement homogène d’environ un milliard d’habitants, cerné par trois déserts : le Sahara, le désert d’Arabie et les steppes russes ? Rappelons au passage qu’en tant que départements français, l’Algérie a été cinq ans dans la CEE sans que personne ne s’en offusque.

Une Unité de fait

La Méditerranée n’ayant jamais été un obstacle, l’intégration du Maghreb dans l’Union Européenne pourrait se justifier par un socle culturel commun antique. Les limites de l’Union Européenne à venir pourrait très bien ressembler d’assez près à celles de l’Empire romain à son apogée au IIème siècle après JC.

Les détracteurs de l’entrée de la Turquie et donc a priori du Maghreb, avancent souvent le facteur culturel pour étayer leur argumentation : la différenciation au Moyen-Âge entre une Europe chrétienne contre un Maghreb, ou une Turquie, musulmane. Cette opposition doit, sur le terrain, fortement se nuancer dans l’histoire quand on sait l’importance que l’Empire ottoman a pu avoir dans une partie des Balkans (l’Albanie dont personne ne peut nier l’appartenance à l’Europe est à majorité musulmane), et si l’on rappelle qu’un bon tiers de l’Espagne a été musulman durant 800 ans.

De plus, certes, l’influence des religions chrétiennes et juives dans le destin historique européen est indéniable, mais l’Europe est également à l’époque moderne la fille des Lumières et d’autres mouvements qui se sont battus pour faire de l’Europe un espace de liberté religieuse, de liberté de pensée (sans mentionner les grecs et les romains), de valeurs humanistes. Les valeurs que l’Europe fait sienne comme la solidarité n’ont pas à être marquées du sceau indélébile de la religion, ce sont les valeurs de tous les européens, elles ne peuvent avoir de référent religieux. Les Lumières, la sécularisation des sociétés, et le fait que l’Église n’a pas à avoir le monopole des valeurs européennes, font que le christianisme ne peut être au cœur d’une identité européenne, ce que la commission européenne a d’ailleurs reconnu en refusant de retenir les racines chrétiennes de l’Europe.

Par ailleurs, à l’époque contemporaine, le Maghreb, influencé par 80 à 130 ans de domination coloniale européenne au XIXème reste fortement imprégné de culture européenne. Le système administratif, judiciaire, l’université provient en Tunisie du modèle français, la jeunesse tunisienne parle couramment le français et éventuellement l’italien, et apprend au lycée l’anglais et l’allemand.

Au delà de la culture et de l’Histoire, l’unité entre le Maghreb et l’Union Européenne est dans le présent, d’abord économique et humaine. Des centaines de milliers d’Européens vivent au Maghreb (90 000 Français) et 4 millions de Maghrébins vivent en Europe, soit l’équivalant de la population de l’Irlande et plus que celle les pays baltes ou la Slovaquie. Les échanges économiques entre le Maghreb et l’Europe représentent 30 milliards d’Euros par an, ce qui est égale, à titre de comparaison, au quart du budget de l’Union Européenne, et si 70% du commerce maghrébin se fait avec l’Europe, le Maghreb est une destination privilégiée des touristes européens (8 millions par an), des entreprises européennes, (notamment dans le textile ou l’automobile). La moitié du commerce africain français se fait avec le Maghreb et en nombre d’entreprises françaises commerçant avec un pays étranger, le Maroc et la Tunisie en 2009 étaient devant 20 des 26 autres pays de l’Union Européenne.

L’espace méditerranéen représente donc une zone économique homogène, tout comme d’autres régions européennes : la Baltique, l’Europe Centrale. Le marché communautaire est la somme de ces zones économiques particulières, et non pas un seul grand ensemble où tout le monde échange avec tout le monde sans distinction, pourquoi ne pas intégrer donc la région méditerranée entière ?

Un intérêt pragmatique à inclure le Maghreb

Le vieillissement de la population européenne fait la une de l’actualité avec le débat sur les retraites. Rappelons que le nombre de plus de 80 ans va être multiplié par six entre 1970 et 2030. Dans ces conditions, deux démarches paraissent judicieuses : d’une part adapter notre économie à un nouveau marché, celui des personnes âgées, d’autre part, revoir nos politiques en matière d’immigration, et, pour des raisons pratiques intégrer davantage de pays plus jeunes sur le plan démographique, le Maghreb restant un espace où 30% des habitants ont moins de 15 ans (contre moins de 20% en France). Des milliers d’emplois méritent d’être créés en matière de service à la personne par exemple et la complémentarité humaine et démographique entre l’Europe et le Maghreb mérite d’être mieux prise en compte.

Le baril de pétrole était de 20 dollars en 2000. Il est maintenant à environ 80 dollars, après être monté à 130. Il va régulièrement continuer à augmenter dans les prochaines années, notamment après 2013. Plus le coût du transport augmente, plus le périmètre de la vie des populations se restreint. Dans ces conditions, faire partie d’un même ensemble politique, et échanger davantage avec des pays situés à quelques dizaines de kilomètres des côtes siciliennes ou des côtes espagnoles se révélera sans aucun doute de plus en plus intéressant. La restriction du périmètre de l’économie européenne passera par des liens de plus en plus forts avec des pays au voisinage de l’Union Européenne.

On pourrait ajouter que si l’Union Européenne ne profite pas du potentiel des pays du Maghreb, d’autres pays le feront à sa place. Alors que les échanges de la France avec le Maghreb stagnent, les échanges commerciaux du Maghreb avec les États-Unis ont été multipliés par quatre en six ans, et si l’élargissement à l’est avait été un moyen de contrer les ambitions de pays extérieurs à l’Union Européenne, celui au sud se justifierait de la même manière.

Ouvrons un débat sans a priori

Deux obstacles sont indéniables quant à l’intégration immédiate des pays du Maghreb dans l’Union Européenne : la richesse de ces pays, et la forme politique de certains régimes. Le PIB par habitant des pays du Maghreb reste bien inférieur à celui de l’Europe occidentale mais est néanmoins comparable à celui de la Roumanie et la Bulgarie, membres de l’UE, et devance l’Ukraine, l’Albanie ou la Serbie, candidats potentiels. Quant à l’argument politique, si des progrès méritent indéniablement d’être faits (même si en terme de laïcité par exemple, un pays comme la Tunisie est bien plus en avance que la Grèce), on peut espérer que la transparence va gagner du terrain, comme elle a pu le faire en Roumanie ou en Bulgarie avant leur adhésion en 2007.

Évidemment, une intégration des pays du Maghreb dans l’Union Européenne ne peut être immédiate, ni même réelle à moyen terme. Mais on pourrait envisager de les inscrire dans les candidats potentiels pour les dispositifs de pré-adhésion pour l’exercice 2013-2020, afin d’aider ces pays à se mettre au niveau d’une part, et d’autre part d’imprégner les acteurs européens de l’idée que cette union est aussi une façon de concevoir l’Europe, que sans nécessairement la souhaiter, il serait bon de ne pas rejeter a priori du revers de la main. De même que la perspective de l’intégration à l’UE a indéniablement fait progresser les droits de l’homme en Turquie, on peut imaginer qu’il pourrait en aller de même avec le Maghreb, dont certaines zones ont besoin de progresser sur ce plan et aussi en terme de démocratie.

En résumé, tous les moteurs de l’expansion européenne, à savoir un plus grand marché, le progrès de la démocratie peuvent s’appliquer au Maghreb. Ni l’argument géographique ni l’argument culturel contre un tel projet ne sont indiscutables. Et à l’éternel argument du trop grand nombre de membres dans l’UE, nous pouvons répondre simplement : fédéralisme. Ce fédéralisme dont on entend parler de moins en moins au moment où la crise économique et d’autres facteurs crient sa nécessité. L’inclusion du Maghreb dans l’Union Européenne pourrait être à terme l’occasion d’envisager une gouvernance davantage pragmatique, ne reposant plus sur la nécessaire approbation des 27 pays.

L’Union de la méditerranée et le processus de Barcelone sont de bonnes choses, mais il n’est pas impossible d’aller plus loin. Alors que notre inconscient collectif est pénétré de l’idée d’un occident vieillissant, deux fois moins peuplé qu’une Chine en pleine croissance et impuissant sur le plan international, une union d’un milliard d’habitants, rivalisant démographiquement et surtout économiquement avec le reste du monde, si elle reste dans l’immédiat assez utopique, pourrait être un jour un bel aboutissement. Saint-Simon, visionnaire en son temps, écrivait déjà "La Méditerranée a été une arène, un champ clos où, durant trente siècles, l’Orient et l’Occident se sont livrés des batailles."

Désormais la Méditerranée doit être comme un vaste forum sur tous les points duquel communieront les peuples jusqu’ici divisés » (De la réorganisation de la société européenne, 1814), un programme intéressant et un bel idéal auxquels il vaut la peine de réfléchir. En définitive nous n’affirmons pas que la question de savoir si l’intégration possible ou souhaitable du Maghreb a déjà une réponse claire, mais nous pensons que les décideurs européens et surtout les peuples de l’UE doivent rester ouverts à la question, débattre, proposer. La question pourrait se poser plus vite qu’on ne le pense.