Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères qui, pour le paraphraser, répète « obstinément les mêmes arguments inopérants, suivis après chaque scrutin des mêmes lamentations », vient de signer une nouvelle tribune contre les fédéralistes. Au moment d’y réagir, on est saisi d’un triple doute : cela en vaut-il vraiment la peine ?

D’une part, Védrine développe depuis un certain temps la même analyse : les européistes ont jusqu’ici imposé leur vision de l’Europe, jetant l’anathème de l’euroscepticisme sur tous ceux qui les critiquent. Cette vision de l’Europe passe notamment par le fait que les États sont dépossédés de leur souveraineté au profit de Bruxelles (toute ressemblance avec un argument eurosceptique étant sûrement fortuite). Si la construction européenne est remise en cause, c’est donc à cause des européistes.

Logiquement, cet argumentaire s’est déjà attiré maintes fois les foudres desdits « européistes », notamment sur le Taurillon. Cela vaut-il vraiment la peine d’en remettre une couche, les arguments n’ayant pas changé ? Il faut clairement mettre ce premier doute de côté : oui, à partir du moment où Védrine se répète, il nous faut nous aussi rappeler pourquoi nous sommes en désaccord, sous peine de lui laisser le champ des idées.

Le deuxième doute est lié au premier : lui répondre, n’est-ce pas rentrer dans son jeu de victimisation, et ainsi lui donner de l’importance ? On l’a vu, pour Védrine, les fédéralistes auraient imposé leur discours, une forme de pensée unique, en jetant des anathèmes à tout-va. Lui répondre, c’est finalement lui donner raison : « vous voyez », pourrait-il dire, « ils essayent de me faire taire, ils sont vraiment extrémistes ! » Ainsi va la vie dans le monde de M. Védrine : si l’on n’est pas de son avis et qu’on le dit, on est un terroriste de la pensée. Il lui est alors facile de se présenter en chevalier blanc. La tactique est connue de tout populiste qui se respecte.

Peut-être faut-il alors le répéter : oui, le négociateur du traité de Nice a le droit de penser que ce n’est pas de sa faute mais de celle des fédéralistes si l’Europe va mal. Il a autant le droit de le penser que les fédéralistes ont le droit de penser que son raisonnement est stupide et que c’est au contraire l’euroconservatisme qui est responsable des dysfonctionnements de l’Union européenne. Il ne s’agit pas de museler qui que ce soit, seulement de débattre démocratiquement.

Le troisième doute est plus pernicieux : Hubert Védrine dit-il vraiment des conneries ? Après tout, si l’on reprend à grands traits le développement de sa dernière tribune, beaucoup de fédéralistes pourraient signer des deux mains : l’idée européenne va mal, « la diabolisation du FN a échoué », pour sortir l’UE de l’ornière, il faut sortir des slogans tels « l’Europe c’est la paix », et surtout dépasser les politiques que l’on répète depuis 20 ans et clarifier les compétences.

Mais, et c’est pour cela qu’il faut absolument répondre à sa tribune, M. Védrine dévoie ces arguments qui semblent tomber sous le sens pour mieux tétaniser ses adversaires. Reprenons-les un par un :

Le principal exemple d’argument vain que donne Hubert Védrine est donc « l’Europe, c’est la paix ». De fait, de nombreux fédéralistes conviennent que l’argument ne fonctionne plus, et pour cause : c’est bien beau de vivre en paix avec ses voisins, mais quand on n’a plus d’emploi, ça nous fait surtout une belle jambe. Seulement, dans le monde de M. Védrine, il ne faut pas seulement dépasser cet argument pour aller plus loin et montrer que l’Europe pourrait aussi être la prospérité. Non, dans cette réalité parallèle, l’Union européenne n’a aucunement rapproché les peuples, rendant même impensable l’idée de guerre entre nations membres de l’Union. Tout au plus l’UE est-elle « la fille » de la paix.

Ce paragraphe est proprement ahurissant, au point que Védrine prend exemple du plan Marshall pour montrer qu’union et paix n’ont rien à voir. Il est curieux que le diplômé de l’ENA taise le fait que ce plan Marshall était conditionné à l’entente entre Nations. Curieux aussi que, pour lui, de toute façon, aucune nation ne pensait à faire la guerre après la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, la Première avait déjà donné lieu à un pacifisme profond. 20 ans après le Traité de Versailles, l’Europe replongeait dans la guerre. On peut comprendre que l’équation Europe = Paix ne fasse plus recette. Il n’empêche que cette équation est vraie.

« Tout est à l’avenant ». Pour Hubert Védrine, la diabolisation du FN consistait manifestement à répondre au discours du parti d’extrême-droite, et non à considérer que, « le FN étant hors du champ républicain », il ne fallait pas débattre avec lui. Ainsi, les fédéralistes, qui, dans le domaine européen, ont sans cesse répondu aux arguments europhobes du FN, sont logiquement responsables du… En fait, on ne sait pas trop de quoi. Dans le monde de M. Védrine, la lutte contre le FN a alimenté en voix ce parti, mais en fait le FN n’a pas gagné de voix, alors probablement tout va bien. Contradiction, quand tu nous tiens…

Passons sur les erreurs de calcul politique de l’ancien ministre socialiste, car là n’est pas la question. En effet, celui-ci insinue que s’opposer au FN, avec des arguments, c’est le faire monter. Il n’y a qu’un pas, franchi allègrement dans la tribune, de cette idée à celle selon laquelle, pour faire baisser le FN … Il faudrait aller dans son sens.

Soyons totalement juste : les solutions avancées par Védrine ne sont pas les mêmes que celles du FN. Ces solutions se résument à l’idée d’une pause – logique : comme il le fait remarquer, l’Union européenne fonctionne mal, c’est donc le meilleur moment pour ne surtout rien changer à son fonctionnement. Par ailleurs, M. Védrine sait se remettre en cause : « pas de nouveau traité », écrit l’ancien conseiller de Mitterrand et ancien ministre des affaires étrangères, il faut arrêter ce « processus aveugle et inarrêtable qui vampirise identités et souveraineté »… Sauf que, dans le monde de M. Védrine, il n’a eu aucune influence sur Maastricht, il n’a pas négocié le funeste traité de Nice. Et donc, il ne porte aucune responsabilité dans l’Union telle qu’elle s’est construite dans les 20 dernières années.

On touche là au cœur de la contradiction védrinienne : lui qui propose une « réorientation radicale » semble atteint d’amnésie et d’aveuglement : d’amnésie, car il est l’emblème de la politique européenne des 20 dernières années ; d’aveuglement, car, il semble ignorer que ce ne sont pas les fédéralistes qui sont au pouvoir, et que donc sa révolution est dans la continuité totale de ce que font actuellement les États.

Finalement, je commence à bien l’aimer, le monde de M. Védrine : un monde où les européistes sont au pouvoir et, depuis 20 ans, construisent une Europe fédérale. Un monde où les gens comme M. Védrine n’ont jamais eu l’occasion de construire l’Europe intergouvernementale du traité de Nice, sans jamais assumer les rares transferts de souveraineté, mais en les présentant toujours comme des « abandons » dommageables aux États.

Hubert Védrine a bien le droit de raconter ce qu’il veut. Il a bien le droit de prétendre que l’idée de « Sénat européen », où les nations européennes seraient représentées, vise à abolir les gouvernements nationaux. Il a bien le droit de refuser de se remettre en cause. Il a bien le droit de prétendre que son intergouvernementalisme renforce la subsidiarité. Mais qu’il ne s’étonne pas de trouver des personnes pour le ramener à la réalité de « l’Europe, ce projet nécessaire (le contraire d’un rêve !) ».