Le « Mouvement 5 étoiles » vers les élections européennes, en balance entre fédéralisme et nationalisme

, par Antonio Longo

Le « Mouvement 5 étoiles » vers les élections européennes, en balance entre fédéralisme et nationalisme

La rédaction Europace de Peacelink interroge Antonio Longo de la direction nationale du Movimento Federalista Europeo sur le choix récent du Mouvement 5 étoiles de participer aux élections européennes.

NV Dans un post récent publié sur son blog, Beppe Grillo a dénoué le nœud sur les élections européennes en affirmant que le M5S participerait aussi. Ceci après une période où l’on avait redouté la possibilité qu’il reste en dehors. Selon toi, qu’est-ce qui a fait pencher l’aiguille de la balance vers la participation aux européennes ?

AL : Le M5S ne peut rester en dehors de l’élection européenne sans en payer un prix très élevé : l’insignifiance d’une force politique qui parle seulement de la politique nationale et n’a rien à dire sur l’Europe. Les prochaines élections européennes ne seront pas comme celles que nous avons connues jusqu’ici.

Les alternatives se manifesteront sur deux clivages. Le premier concernera la compétition entre les deux plus importants groupes (le PPE et le PSE) pour obtenir au Parlement européen la majorité qui assurera la présidence de la Commission.

Le deuxième concernera l’alternative entre européisme et anti-européisme. Les forces anti-européistes accuseront l’Europe pour la crise sociale et économique, tandis que d’autres s’exprimeront en faveur de l’unité européenne ou d’une Europe fédérale, avec un gouvernement démocratique légitime. C’est pour ces raisons que le M5S ne pourra pas rester en dehors du jeu électoral européen, il devra choisir sur le thème de l’alternative européisme/anti-européisme.

NV  : Grillo propose une autre Europe, c’est-à-dire qu’il veut changer la politique actuelle de l’UE et de la BCE en demandant « un processus démocratique normal » qui ôte le pouvoir aux « bureaucrates et aux banquiers » qui décident à la place des citoyens. Il veut remettre en question l’euro, les directives de la BCE et le Pacte budgétaire.

AL  : Grillo part d’une observation de sens commun : cette Union européenne n’assure pas un processus décisionnel démocratique. Les citoyens européens ont vu les mesures économiques de l’UE comme une sorte d’intrusion par le haut, par des organes techniques que personne ne contrôle. Dans l’imaginaire collectif, le Pacte budgétaire est apparu comme l’archétype d’une pratique technocratique, néo-libérale et la manifestation d’un commandement de la finance qui dépouille les peuples de la souveraineté nationale et de la démocratie.

Mais quand on dit qu’il faut remettre en question l’euro, la BCE ou le Pacte budgétaire, on n’aborde pas les termes réels du problème. La souveraineté nationale n’existe plus en Europe depuis la fin de la seconde guerre mondiale, avec le passage de certains pays sous l’hégémonie américaine et d’autres sous l’hégémonie soviétique. L’unification européenne représente le processus par lequel les peuples du Continent peuvent retrouver leur souveraineté, mais en tant que citoyens européens, pas en tant qu’Italiens, Espagnols, Grecs, Français ou Allemands. Nous avons une monnaie unique entre 18 pays, c’est-à-dire une politique monétaire gérée par une Banque centrale comme cela se passe dans n’importe quel Etat souverain. Mais nous n’avons pas de gouvernement démocratique qui puisse faire une politique économique, fiscale et sociale comme cela se passe dans tout Etat souverain.

Telle est la contradiction fondamentale à laquelle on devrait pouvoir remédier en créant le gouvernement européen pour qu’il fasse la politique économique et sociale européenne que 18 gouvernements nationaux ne peuvent pas faire. C’est de la souveraineté européenne dont nous avons besoin pour mettre l’euro en sécurité, pas de le remettre en cause.

Au contraire, les gouvernements nationaux ont réalisé un renversement de la réalité européenne avec un « chef d’œuvre » médiatique. Ils n’ont pas voulu créer un gouvernement politique européen, mais ils ont décidé les fonds de sauvetage des Etats, la politique de la Troïka, le Six-pack et le Two-pack, le Pacte budgétaire. Puis ils ont « vendu » à l’opinion publique l’idée que toutes ces choses « c’est l’Europe qui les a demandées ». Ils ont aussi vendu l’idée que la politique d’austérité a été imposée par la BCE, alors qu’il est clair qu’ils ont donné comme leçon que chacun devait se sauver par soi-même en faisant ‘ses devoirs à la maison’, au lieu de promouvoir l’émission de titres européens de dette publique (eurobonds)

Donc, ceux qui veulent changer cette Europe doivent savoir que le véritable adversaire à combattre n’est pas la BCE, mais nos gouvernements nationaux qui s’obstinent à défendre une pseudo-souveraineté dans le domaine économique et fiscal, quand il est clair que ces domaines nécessitent un « décideur » politique européen légitime.

NV  : Le problème de l’Europe est alors celui du déficit démocratique de ses institutions. C’est un terrain de confrontation avec les mouvements qui veulent dépasser l’Europe ‘des gouvernements’. Que demandent les fédéralistes ?

AL  : Le pouvoir de décider pour les Européens ne peut plus être exercé par Madame Merkel, Monsieur Hollande, Monsieur Letta et ainsi de suite. Chacune de ces personnes ne répond que devant son propre électorat. Ils ne peuvent pas avoir le pouvoir de décider pour les Européens. Ce pouvoir doit passer par un organe politique doté de légitimité démocratique, à partir de la prochaine élection européenne. La Commission européenne doit être issue du Parlement européen, sur la base des résultats électoraux. Le Parlement européen doit avoir le pouvoir d’initiative dans le domaine législatif. Au Conseil il faut éliminer le droit de veto des Etats sur la politique extérieure, la défense et la fiscalité.

NV  : Beppe Grillo affirme être « favorable à une Europe solidaire qui aide les pays en difficulté ». Il parle d’une Europe qui mise sur le développement plutôt que sur la croissance. Quel pourrait être le prochain pas pour aller dans cette direction ?

AL  : Si l’Europe veut sortir de la plus grave récession de son histoire, elle doit penser à un modèle de développement durable du point de vue environnemental et social, capable de produire des biens communs européens. L’Europe a besoin d’un « Plan européen extraordinaire pour le développement durable et pour l’emploi ». Et c’est ce que les fédéralistes européens s’apprêtent à lancer avec l’Initiative des citoyens européens, sur la base de l’article 11 du Traité de Lisbonne, avec laquelle 1 million de citoyens peuvent présenter à la Commission une proposition allant dans ce sens.

Notre proposition prévoit des investissements de 400 milliards d’euros sur trois ans, dans la recherche scientifique, les énergies renouvelables et les infrastructures, les télécommunications, la protection de l’environnement et du patrimoine culturel, dans l’agriculture écologique. Ils ne doivent pas être financés par les Etats mais par des « ressources propres » de l’Union qui peuvent provenir de la taxe sur les transactions financières (TTF) et sur la ‘taxe carbone’. Il s’agit de pénaliser ceux qui polluent et ceux qui spéculent pour détourner les ressources qui en découlent vers un développement différent et durable dans le temps.

Si nous réussissons à mettre en avant ce projet extraordinaire, le processus politique européen changera de caractère parce que pour la première fois, un nouveau sujet politique sera entré en jeu : le peuple européen. Et rien ne sera plus comme avant.

Il serait extrêmement utile de connaître l’opinion de Grillo et du M5S à cet égard.

NV  : Alors que Enrico Letta définit la croissance du populisme comme « le premier problème social et politique » Beppe Grillo devient le chevalier du populisme en le définissant comme « une attitude ou un mouvement politique, social ou culturel qui tend génériquement à l’élévation des classes les plus pauvres ». Quelle est ta pensée à cet égard ?

AL  : Ce qu’on appelle ‘populisme anti-européen’ est en grande partie la conséquence d’un ‘projet européen’ trahi par les classes politiques nationales qui ont utilisé l’Europe pour conserver le pouvoir pour eux-mêmes. Il est clair que le vieux rêve d’Altiero Spinelli est resté inachevé. L’alternative reste la même : soit on va vers une fédération avec un gouvernement démocratique et légitime, soit on régresse dans le nationalisme, dans l’illusion de restaurer les Etats nationaux.

Le Manifeste de Ventotene (écrit en 1941) nous aide à comprendre le moment que nous sommes en train de vivre. « Si la lutte restait demain limitée au champ national traditionnel, il serait très difficile d’échapper aux anciennes apories…Les forces réactionnaires se proclameront amoureuses de la liberté, de la paix, du bien-être général et des classes les plus pauvres …et le point sur lequel elles chercheront à peser sera la restauration de l’Etat national. …Si ce but était atteint, la réaction aurait gagné. ».

La partie des élections européennes se joue donc sur un fil ténu : pour la Fédération européenne, ou bien pour la restauration nationale, qui est la véritable substance du populisme. Au milieu il y a ceux qui n’ont pas compris l’enjeu et ne pensent qu’aux votes. Ils risquent d’être les serviteurs stupides de la réaction. Le M5S ne peut pas se soustraire à cette alternative. S’il voit dans la perspective d’une Europe fédérale la clé pour répondre à la crise de la démocratie et s’il mobilise les citoyens sur ce front il sera le ‘Garibaldi de l’unité européenne’. Si, au contraire, il reste barricadé dans une vision purement nationale il finira comme la Ligue du Nord, à la remorque de l’extrême droite européenne. Le moment du choix est en train d’arriver.

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