Le multiculturalisme dans les marchés libres

Comprendre l’impact des marchés libres sur les sociétés multiculturelles

, par Konstantin Manyakin, Traduit par Pauline Warroquiers

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Le multiculturalisme dans les marchés libres
CC 123rf.com Le regard perdu d’un migrant à travers la fenêtre d’un bus à Obrenovac, Syrie. Ce dernier tentait de rejoindre Belgrade. 17 janvier 2017

Le déclin d’une histoire nationale et la montée d’un marché libre multiculturel

L’ouverture des frontières et l’afflux de migrants sont les conséquences de nouvelles décisions politiques favorables au marché, prises dans les années 80. Ce changement dans la politique du multiculturalisme fut stimulé par l’entrée dans une nouvelle phase de globalisation et par la création du marché unique. L’effondrement de l’Union soviétique n’a fait que précipiter cette transition, donnant la possibilité aux sociétés transnationales de s’étendre au-delà de leurs frontières, rendant ainsi possibles d’énormes vagues migratoires. Ce processus a mené Leveau, Mohsen-Finan et de Wenden à affirmer que « la globalisation implique davantage d’immigration ». [1] Durant cette période, les pays développés ont permis l’immigration aux ressortissants des pays du tiers-monde, afin d’accumuler des profits illimités par l’exploitation de cette main-d’œuvre comparativement bon marché ; cette stratégie est un trait caractéristique du néolibéralisme.

Cette demande de main-d’œuvre bon marché coïncidait avec la mise en place de politiques d’immigration qui libéralisaient les règles de migration, facilitant même le processus d’acquisition de nationalité. Cela est particulièrement vrai pour la Belgique, pays qui (depuis les années 80) a vu des pans entiers de populations d’immigrants acquérir la citoyenneté à travers le processus de naturalisation. Cela reflétait le fait que la globalisation avait diminué l’importance et le rôle de l’Etat nation, alors que simultanément, les ressortissants du tiers-monde assimilaient la culture de leur pays d’accueil. Le monde entier est en effet devenu un « village mondial » où la libre migration est stimulée par les sociétés transnationales. Alors que les politiques d’immigration ouvertes de Tony Blair soumettaient les migrants à certaines vérifications d’identité, celles-ci n’étaient pas effectuées dans le but de restreindre les entrées, mais afin d’interdire l’entrée aux migrants impliqués dans des affaires de crime ou de terrorisme. [2]

Finalement, la globalisation néolibérale a adopté une rhétorique de gauche faite de diversité et de tolérance. Initialement, les systèmes néolibéraux s’opposaient à cette politique, la qualifiant d’idéologie sociale libérale encourageant l’aide sociale pour les immigrants moins privilégiés et leurs enfants, et abusant dans le même temps de la notion de liberté individuelle. Cependant, la globalisation a fini par adopter certains aspects de la doctrine multiculturelle dans le souci de mener des affaires avec des entreprises dirigées par des personnes aux origines culturelles différentes, et de trouver un langage d’interaction entre des individus de couleurs différentes. [3] Le multiculturalisme néolibéral a également servi l’objectif de promotion du consumérisme. Des clients blancs, vivant dans des Etats d’Europe occidentale, peuvent acheter des produits à très large échelle, en interagissant et en faisant preuve de tolérance (ou d’indifférence) envers le vendeur, peu probablement blanc, portant un habit traditionnel caractéristique, et/ou parlant avec un accent (la « nouvelle classe ouvrière » de Tony Blair).

Au fur et à mesure des stades de développement économique, les civils d’origine non européenne ont été considérés comme une « sous-classe », confrontée à des opportunités d’emploi restreintes, à une moindre qualité de vie, et à une moins bonne éducation que celle reçue par la population autochtone. Par exemple, selon Enjah (qui a interagi avec diverses diasporas en Belgique), « la grande majorité de Marocains ayant obtenu la nationalité belge font partie de la classe ouvrière, ils travaillent de longues heures durant et réalisent des tâches très difficiles pour de faibles salaires. Leur situation est précaire. Nombre d’entre eux sont sans emploi, dépendent de l’aide sociale et passent le plus clair de leur temps au café ». [4] Enjah a découvert que la citoyenneté était accordée aux membres de la diaspora marocaine afin qu’ils soient « considérés plus positivement par les sociétés d’accueil ». [5] En outre, les deuxièmes et troisièmes générations de ces migrants réussissent toujours moins bien que leurs homologues autochtones en ce qui concerne l’éducation et l’emploi. [6]

De nombreux économistes perçoivent davantage les sociétés multiculturelles de manière hiérarchique qu’égalitaire. Ils affirment que les agents économiques sont « différenciés par les revenus, la classe sociale, des goûts différents en matière de produits, les incitations à travailler, la réussite scolaire, les compétences professionnelles, etc. » [7] En effet, cette société universelle est encore racialement hiérarchique. Au Royaume-Uni, les groupes ethniques composés d’Européens occidentaux blancs et riches y ont un statut plus élevé que les autres minorités, y compris les Britanniques blancs (Anglais, Ecossais, Gallois et Irlandais), les autres populations blanches, et les Britanniques noirs et sud-asiatiques. En France, ce sont les Français catholiques blancs (parfois qualifiés de Gaulois) qui jouissent d’un statut social plus privilégié que les minorités du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et du Vietnam. Quant à la Belgique, les Belges blancs (Wallons et Flamands) se considèrent supérieurs aux minorités congolaise, turque et marocaine. De plus, les ressortissants des pays du tiers-monde (et leurs descendants) sont plus vulnérables aux catastrophes économiques, comme la récession globale de 2008-2015. Les populations d’origine immigrée, comme les Marocains, ont été les plus impactés par la récession économique, car ils travaillaient dans les secteurs qui ont été les plus fortement touchés. [8] Depuis décembre 2009, il est devenu extrêmement clair qu’une des réponses majeures face à la crise a été de réduire les dépenses du gouvernement (avec des réductions particulièrement drastiques de l’aide sociale). En effet, un bref coup d’œil aux PIIGS (Portugal, Italie, Irlande, Grèce, Espagne) démontre « qu’après que les gouvernements européens aient été forcés de renflouer les banques systémiques, la crise financière a été redéfinie comme une crise de prodigalité fiscale, requérant une austérité dure et prolongée » [9]. Cette restructuration de la crise, et maintenant l’obsession omniprésente d’éliminer les déficits budgétaires, a mené à l’adoption du Pacte Budgétaire européen pro-austérité.

Crash et crise néolibérale

La crise la plus récente a, une fois de plus, changé la direction de la politique européenne d’immigration. Le crash financier a en effet mené à au durcissement des mesures relativement laxistes qui caractérisaient le début des années 2000. Le chômage des jeunes nationaux, l’afflux de migrants européens, et « l’économie en difficulté et les discussions intensifiées menant à la formation de l’Union européenne ont aussi encouragé la croissance de mouvements d’extrême droite comme le Front National ». [10] Ceci a peut-être également influencé les politiciens à tourner le dos aux résidents hors UE, en déclarant l’échec du multiculturalisme. En effet, la hausse de popularité d’une extrême-droite eurosceptique propageant et instaurant des mesures anti immigration a eu une influence considérable sur les décideurs politiques. Alors que la récession mondiale a frappé le continent européen, les conditions économiques ont empiré, le chômage a grimpé, et l’aide sociale a été impactée, provoquant une hausse du nombre de citoyens cautionnant l’argument que, dans l’ensemble, l’immigration doit être réduite et contrôlée [11].Par conséquent, la lutte politique s’est amplifiée et beaucoup de partis traditionnels ont commencé à adopter des messages anti-immigration, et même anti-multiculturalisme, pour empêcher les eurosceptiques et l’extrême droite de gagner des votes. De cette manière, le Parti Conservateur a pu gagner les élections générales du Royaume-Uni en 2015. En plus de cela, les conservateurs français ont eu de bons résultats aux élections locales et partielles en 2015, après avoir pris conscience de la manière de déjouer leurs homologues populistes. En effet, les conservateurs britanniques et français ont appris comment lutter contre le caractère attrayant du Front National et de UKIP qui leur avait permis de gagner la majorité des sièges lors des élections européennes de l’année précédente. De plus, les conditions économiques influencent également l’opinion publique quant au type d’immigrants désirés. Aujourd’hui, le migrant idéal est « jeune, hautement qualifié et formé dans un domaine pertinent, ou bien un investisseur avec un capital à la fois commercial et financier, capable de créer de l’emploi et de contribuer à la stimulation de la croissance économique ». [12]

Dans un futur proche, à part de la crise économique, les politiques d’immigration pourraient être façonnées par l’impact de la technologie moderne et innovatrice sur l’économie. Certains journalistes allemands sont conscients que des robots pourraient potentiellement remplacer les travailleurs, cadres comme ouvriers, car ils peuvent être plus performants, plus compétents, et pourraient coûter moins cher que d’employer des êtres humains. En effet, « dans des industries comme l’agriculture, des robots, comme une machine autonome de récolte, pourraient effectuer les tâches qui reviendraient autrement aux travailleurs migrants » [13]. Selon Bowles, chercheur économique, « ces nouveaux développements pourraient aussi atténuer l’immigration de travailleurs non qualifiés, car les machines deviendront moins chères que les travailleurs, et ce plus rapidement dans les pays riches que dans les pays pauvres » [14]. Ce facteur est en passe de devenir réalité, pas seulement en Allemagne, mais également en Belgique, en France et au Royaume-Uni.

Les marxistes avaient raison d’affirmer que les politiques d’immigration sont influencées par les intérêts du capitalisme (qui nécessite la force de travail de migrants non européens pour accumuler de la valeur ajoutée). Peu importe l’efficacité ou le taux d’insertion sociale dus au multiculturalisme, ces immigrants et leurs descendants demeurent en général plus pauvres que les populations autochtones de leur pays d’accueil. Il est important de reconnaître que les règles et la nature de l’immigration, ainsi que les politiques du multiculturalisme, ont changé au fur et à mesure du développement du mode général de production. Finalement, il est plus probable que les étrangers soient exclus et/ou renvoyés dès que certains indicateurs montrent que l’immigration apporte davantage de pertes que de bénéfices pour les pays et les entreprises qui les emploient.

Notes

[1Leveau, R., Mohsen-Finan, K. and de Wenden, C.W. (2002) New European Identity and Citizenship. Page 5. Burlington : Ashgate Publishing Limited.

[2Shadid, W.A. and Koningsveld, P.S. (1996) Political Participation and Identities of Muslims in Non-Muslim States. Page 210. Kampen : Pharos.

[3Kymlicka, W. (2013) ’Neoliberal Multiculturalism ?’ in Hall, P.A. and Lamont, M. (ed.) Social Resilience in the Neo-Liberal Era. pp.107-108. Cambridge University Press.

[4Ennaji, M. (2014) Muslim Moroccan Migrants in Europe : Transnational Migration in its Multiplicity. Pages 140, 141, and 43] New York : Palgrave Macmillan.

[5Ennaji, M. (2014) Muslim Moroccan Migrants in Europe : Transnational Migration in its Multiplicity. Pages 140, 141, and 43] New York : Palgrave Macmillan.

[6Vertovec, S. and Wessendorf, S. (2010) The Multiculturalism Backlash : European discourses, policies and practices. Page 9. New York : Routledge.

[7Braun, H. and Klooss, W. (1995) Multiculturalism in North America and Europe. Page 74. Wissenschaftlicher Verlag Trier.

[8Ennaji, M. (2014) Muslim Moroccan Migrants in Europe : Transnational Migration in its Multiplicity. Pages 140, 141, and 43] New York : Palgrave Macmillan.

[9Hemerijck, A.C. and Vandenbroucke, F. (2012) ’The Welfare State After Great Recession’. 2012 CEPS Conference Room. DOI : 10.1007/s10272-012-0422-y.

[10DeGroat, J. (2001) ’To be French : Franco-Maghrebians and the Commission de la Nationalité’ in Cornwell, G.H. and Stobbard, E.W. (ed.) Global Multiculturalism : Comparative Perspectives on Ethnicity, Race and Nation, page 77. Lanham : Rowman & Littlefield Publishers

[11Blinder, S. (2014) UK Public Opinion toward Immigration : Overall Attitudes and Level of Concern. Disponible ici : http://www.migrationobservatory.ox.ac.uk/sites/files/migobs/Public%20Opinion-Overall%20Attitudes%20and%20Level%20of%20Concern.pdf

[12Muchowiecka, L. (2013) ’The End of Multiculturalism ? Immigration and Integration in Germany and the United Kingdom’, Student Pulse, Vol. 5, # 6.

[13Overdorf, J. (2015) ’Robots, not immigrants, could take half of German jobs’. The Week. February 10. Disponible ici : http://theweek.com/articles/534851/robots-immigrants-could-take-half-german-jo

[14Overdorf, J. (2015) ’Robots, not immigrants, could take half of German jobs’. The Week. February 10. Disponible ici : http://theweek.com/articles/534851/robots-immigrants-could-take-half-german-jo

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