Le nationalisme et le sport, une histoire tumultueuse

, par Volkan Ozkanal

Le nationalisme et le sport, une histoire tumultueuse
Image : Ganossi / Pixabay

De tous temps, le sport a toujours été une matrice essentielle pour bon nombres de pays ou d’empires passés dans leur quête de pouvoir ou de grandeur. En guise d’affirmation face à l’adversité, de puissance grandissante ou de paix sociale au niveau national, chaque Etat aura levé avec acuité ce levier pour soulever les foules. Pour le meilleur ou le pire en fonction des époques et des objectifs assignés et qui font que le sport est un puissant levier politique, social et culturel.

Le sport, entre puissance affirmée et propagande outrageuse

L’ancien président français François Mitterrand, dans sa tournée d’adieu aux chefs d’états européens en 1995 et devant le Parlement européen à quelques mois de la fin de son double septennat (1981-1995), l’avait souligné en son temps avec force : « le nationalisme, c’est la guerre ! ». Une affirmation nourrie par son histoire personnelle, lui qui naquit durant les convulsions de la Première Guerre mondiale (1916), connut la Seconde (1939-1945) et qui vécut son entrée dans l’âge adulte au moment de la mise en place de l’Allemagne nazie en 1936 à Berlin.

Le nationalisme est difficilement mesurable dans un paramètre sportif puisque, par essence, la frontière est ténue entre le fait de soutenir son pays avec force ou utiliser le sport comme moyen de pression ou de propagande à des fins calculées. En effet, justement à l’occasion des XIe Jeux Olympiques, à Berlin, le monde assiste avec crainte et des interrogations grandissantes à l’apogée du régime hitlérien qui prend le sport comme facteur véhiculant son idéologie mortifère.

Théâtralisés, scénarisés et mis en lumière notamment par la réalisatrice attitrée du régime, Leni Riefenstahl, ces Jeux olympiques furent véritablement les premiers à être autant mis au service d’une cause, aussi néfaste fut-elle pour l’humanité. Un prélude à la grande catastrophe et le début de la Seconde Guerre mondiale, à peine trois ans plus tard.

Si le nazisme, en Europe, a été dans l’utilisation outrancière du sport à des fins de propagande, l’idée a depuis lors été largement reprise par d’autres régimes ou pays. Chaque nation cherche à mettre en place des activités sportives permettant d’accueillir le plus grand nombre de pays. Il n’y a dès lors qu’à voir la liste de candidats lors des attributions des grandes compétitions pour se faire à l’idée que le sport dépasse les enjeux stricts du terrain. Elle permet, dans l’histoire récente, également de fédérer sa population en allant ou non vers un nationalisme outrancier.

L’exemple le plus criant en Europe a été les Jeux Olympiques en Grèce en 2004 qui ont permis de rassembler tout un pays pour une cause commune, prélude à une catastrophe économique cachée et qui éclatera au grand jour en 2008 avec la crise des « Subprime ». Ou alors, la Chine, toujours en 2008, avec ses J.O., qui a étalé la toute-puissance de Pékin dans l’organisation avec une gigantesque machine à propagande en mondovision.

« La Suisse ne se reconnaît pas dans le fait de marquer des buts lors d’un Mondial, même si cela fait plaisir. Elle se reconnaît par sa neutralité politique qui a été mise à mal. » - Marie-Hélène Miauton, chroniqueuse pour Le Temps, expliquant les réactions, en Suisse, après le geste de Shaqiri en Coupe du monde.

Indirectement parfois, certains pays tiennent également le haut du pavé avec des affrontements flattant l’ego national. À l’instar du conflit larvé en ex-Yougoslavie entre les Albanais et Kosovars d’une part et les Serbes de l’autre et qui font régulièrement la une de l’actualité sur un même terrain. Comme en 2014 où un… drone a survolé, en marge des éliminatoires pour l’Euro 2016 de football, la rencontre entre la Serbie et l’Albanie. Ce qui constitue, outre une bagarre salée entre les joueurs, un incident diplomatique majeur entre les deux pays. Belgrade accusant l’Albanie d’avoir envoyé le drone sur le terrain par l’intermédiaire du… frère du premier ministre albanais de l’époque.

Plus récemment, en 2018, en Russie, les Suisses d’origines kosovars Xherdan Shaqiri et Granit Xhaka miment « l’Aigle albanais » après que le premier cité ait marqué le but de la victoire (2-1) face à la… Serbie… Ce qui démontre que les implications entre pays sont toujours vives entre propagande, provocations et liens historiques non soldés.

« Soft-Power », alternative récente au nationalisme de masse

Certes, les nations n’aiment rien tant que de mettre en avant leur volonté grandissante de puissance et d’attractivité mais ces dernières années, d’autres moyens furent utilisés pour mener à bien ces projets clinquants. Des pays y ont eu un intérêt politique et stratégique croissant, notamment la France, l’Angleterre ou l’Espagne.

L’exemple le plus frappant dans sa fulgurance comme sa déchéance est à mettre au crédit d’un pays du Caucase qui fut sous le feu des projecteurs récemment en raison de son conflit au Haut-Karabagh avec son voisin arménien. En effet, l’Azerbaïdjan, à travers un de ses ressortissants, Hafiz Mammadov, a investi dans le football auprès de l’Atletico Madrid, de Sheffield Wednesday ou, en France, au R.C. Lens. Club mythique dans l’histoire du Championnat hexagonal, les Lensois affichent donc une publicité sur leurs maillots « Sang et Or » vantant les mérites de ce pays : « Land of Fire ». Une énorme opération de promotion faite à travers les maillots mais pour un résultat final quelque peu décevant voire affolant.

Ayant des pertes considérables dans son pays, Mammadov trouvera une porte de sortie et se retire de son expérience footballistique avec pertes et fracas. Ironie de l’histoire, le R.C. Lens qui battait pavillon azéri est actuellement détenu par une société luxembourgeoise détenue par Joseph Oughourlian d’origine… arménienne. Les deux hommes n’ayant pu faire affaire pour les raisons historiques et conflictuelles seront passés, indirectement, par l’ancien président du club, Gervais Martel.

Un autre exemple de cet « entrisme » sportif sera validé, une nouvelle fois en France, via le Qatar dont l’investissement auprès du club de la capitale, le PSG, a été une extraordinaire opération de communication pour ce pays d’à peine un million et demi d’habitants. Et une belle opération de rachat pour un pays souvent accusé, à tort ou à raison, de frayer avec le terrorisme international. Ce « soft-power » permet donc à ce petit pays, grâce des investissements réels ou supposés de se mettre en avant en se faisant connaître mondialement avec la marque « Paris » et ses vedettes Neymar, Kylian Mbappé ou Angel Di Maria.

L’idée étant que le retour sur investissement le soit grâce à des compensations financières, des investissements ou de nouveaux débouchés ainsi que des liens politiques raffermis. Dans ces cas, le nationalisme, s’il y en a un, ne peut être déduit qu’à travers la flatterie de posséder des clubs européens de premier plan. C’est une stratégie mûrement réfléchie et sans émotion pour permettre de grandir et sécuriser ses acquis.

Le « nationalisme festif », un moyen de créer du lien ?

Il y a un peu plus de deux ans maintenant, à quelques jours du sacre, en finale de la Coupe du monde, de l’Equipe de France de football, en Russie, face à la Croatie (4-2), le sociologue Gilles Lipovetsky avait donné une interview à l’hebdomadaire « L’Express ». En substance, ce spécialiste de l’hypermodernité [1] expliquait que le football, sport le plus populaire au monde, créait un « nationalisme festif ». Concrètement, après une première partie du siècle dernier ayant mis en place un « nationalisme républicain » en France, au XIXème siècle à travers la notion de « patronage laïque » dont le club phare sera l’AJ Auxerre de l’Abbé Deschamps (dont est issu le nom du stade depuis) viendra le tour du «  nationalisme totalitaire » notamment durant la Seconde Guerre mondiale avec ses corollaires connus : le fascisme et le nazisme.

Aujourd’hui, un nouveau type de « nationalisme » a vu le jour. Une sorte d’entre-deux et qui prend en compte le côté jovial, national avec les drapeaux et les symboles des pays servant une cause personnelle et autocentrée sur la personne de l’individu. Ainsi, on fête une victoire en s’appropriant les mérites de l’équipe d’une manière totalement éphémère, si victoire il y a, tout ira bien. Sinon, en cas d’élimination, les conséquences disparaîtront aussi vite que possible.

C’est donc tout autant une quête de puissance que de fierté et d’un désir de création de valeurs partagées par une large partie de la population. La France en aura été, comme le souligne d’ailleurs à juste titre Lipovetsky, un exemple flagrant en 1998. Auréolée d’un sacre à domicile face au Brésil de Ronaldo, tout le pays aura développé l’idée et le concept du « Black-Blanc-Beur » permettant de se rattacher à une solidarité nationale entre toutes les strates de la population pour faire corps ensemble. Solidarité éphémère et ne résistant pas aux aléas plus profonds comme l’économie, le social et les différentes injustices.

C’est donc moins l’idée de gagner et faire corps qui est ici développée que de créer un sens. Sans aller plus loin, même un pays pourtant pas franchement réputé pour « faire nation » tel que l’Allemagne, en raison de son passé historique et pas adepte non plus de la « culture du drapeau », a mis en lumière la notion de rassemblement via les symboles. À travers, là encore à domicile, la Coupe du monde 2006 où les Allemands prennent fait et cause pour leur équipe nationale en arborant à travers tout le pays quantité de drapeaux. C’est donc davantage sur le moment et l’émotion immédiate que le sport joue désormais son rôle.

L’idée étant que les citoyens se sentent, comme l’indiquait le psychologue américain et chantre de la théorie de la motivation, Abraham Maslow (1908-1970), dans un « sentiment d’appartenance ». Appartenance à un groupe, à un pays, à un drapeau, à une équipe ou tout simplement auprès d’un groupe d’individus qui, tous réunis sous une même bannière, n’auront de cesse de vivre pleinement leur expérience durant le mois complet de compétition.

Utilisation du sport hors du terrain : pour quel bénéfice ?

Chaque pays a donc un objectif précis lorsqu’il s’agit d’utiliser à son escient, les activités sportives. Selon les crises traversées, l’agenda politique, la culture sportive ou l’actualité, un pays mettra en route tout un large éventail de notions liées au sport dans sa globalité. La rencontre entre la France et la Turquie l’an passé au Stade de France a mis également en avant le paroxysme du sport et du nationalisme supposé d’un pays.

Après l’invasion du nord-syrien par la Turquie avec son opération « Barış Pınarı Harekâtı » (Source de paix en version française) afin de « nettoyer le nord de la Syrie des éléments factieux » kurdes, les protestations internationales avaient grandement émaillé les relations entre le président turc Recep Tayyip Erdoğan et ses homologues étrangers et notamment le président français, Emmanuel Macron. Entre condamnations de l’opération militaire et menaces de rétorsions économiques, un geste avait cristallisé les débats sur un terrain sportif. À cette époque, les qualifications pour les éliminatoires de l’Euro 2020 (finalement reporté à 2021 en raison de la crise sanitaire) battaient leur plein et la France devait accueillir la Turquie pour une “finale” de groupe.

En jeu pour la France : la première place, après une défaite deux buts à zéro à Konya en juin 2019, pour les hommes du sélectionneur tricolore Didier Deschamps. La victoire était impérative pour les « Bleus ». Enjeu (diplomatique, politique, de prestige) pour la Turquie : se qualifier tout en soutenant le moral des troupes militaires engagés en Syrie avec le salut martial effectué après chaque but turc. L’avant-match mettra donc aux prises deux conceptions du sport et de sa culture.

D’une part, une pétition d’intellectuels demandant l’annulation du match, en raison, selon eux, d’actes de guerre effectués par la Turquie hors du cadre légal international. De l’autre, un salut militaire qui est culturellement la norme dans un pays où l’armée a toujours eu une place prépondérante et ce dès le plus jeune âge. Au milieu, un match de qualifications et une différence mentale et culturelle dans laquelle, d’un pays à l’autre, l’on passe du sportif au nationalisme. Ce qui a grandement contribué à attiser un climat de tensions le soir du match qui se soldera finalement par un nul 1-1 et une qualification des deux pays.

« Ce geste éminemment patriotique est semble-t-il très ancré dans la culture turque. Dès l’école maternelle, les enfants font le salut à l’école. Il ne faut pas y voir autre chose qu’un geste culturel », explique Patrice Moyeuvre, chercheur associé à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques), spécialiste de la Turquie

Cependant, outre ce fait politico-militaire, le « nationalisme sportif » intervient également là où on ne l’attend pas. Que l’on songe également à certains joueurs bi-nationaux, notamment Français, soutenant leur pays d’origine (Algérie, Maroc) ou celui de leurs parents lors de grandes compétitions internationales avec fougue et passion en raison de liens familiaux étroits. Et qui se feront critiquer dans la presse de leur pays pour avoir soutenu telle ou telle équipe alors qu’ils sont citoyens à part entière. Le niveau du débat et l’intensité des critiques seront sans commune mesure.

Le sport ne laisse personne indifférent et comme le dit l’adage populaire « un pays compte autant de sélectionneurs que d’habitants ». C’est peut-être là qu’il faut chercher les causes et les effets de ce nationalisme sportif ou festif notamment en Europe. Chaque personne veut appartenir et faire corps avec une entité qu’il reconnaît comme faisant partie de son histoire. Le sport n’est finalement que le miroir des problématiques actuelles de nos sociétés car si un pays remporte une épreuve ou une grande compétition, tout sera meilleur pour celui-ci. Question de prestige et d’égo. Le bénéfice est donc plus affectif que réellement tangible sur les autres thématiques. Le sujet est aussi passionnant et ancien que le sport, finalement et comme le disait le Général de Gaulle : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres ». Le sport semble parfois hésiter entre les deux frontières à prendre en fonction de l’agenda de ses divers participants.

Notes

[1Un courant de pensée qui, d’après « Cairn », site spécialisé dans les sciences humaines et sociales, étudie « les pathologies de l’individu contemporain, qualifié d’« hypermoderne »

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