Le samedi 9 mai, journée de l’Europe mais également jour de l’investiture du nouveau Premier ministre hongrois Péter Magyar, le drapeau européen a été hissé sur les façades du Parlement hongrois pour la première fois depuis douze ans. Dans l’hémicycle, l’Ode à la joie, a également retenti lors de la cérémonie. Une séquence hautement symbolique après plus d’une décennie de tensions entre Budapest et Bruxelles. Mais derrière cette volonté de rapprochement avec l’Union européenne (UE) se cache surtout un enjeu important pour Magyar : celui du déblocage des fonds européens gelés par Bruxelles depuis des années.

L’héritage Orbán

En seize ans au pouvoir, Viktor Orbán a multiplié les tensions avec les institutions européennes autour du non-respect de l’État de droit, notamment sur l’indépendance de la justice, la liberté de la presse et la corruption. L’UE n’est pas restée impassible face à ces dérives. Depuis 2020, Bruxelles dispose d’un mécanisme de conditionnalité permettant de suspendre certains financements européens lorsqu’un État membre est accusé de ne pas protéger correctement l’argent européen ou de s’éloigner des standards démocratiques communs.

C’est dans ce contexte que Péter Magyar, conservateur pro-européen et ancien proche du Fidesz ayant rompu avec le parti de Viktor Orbán en 2024, est arrivé au pouvoir. Quelques heures après sa victoire électorale du 12 avril dernier, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen déclarait d’ailleurs sur ses réseaux sociaux que « la Hongrie avait repris son chemin européen ». Depuis, les contacts entre l’Union européenne et le nouveau gouvernement se sont multipliés. Le 29 avril, Péter Magyar a été reçu à Bruxelles par Ursula von der Leyen ainsi que par le président du Conseil européen António Costa. Derrière ces rapprochements se cache une promesse électorale faite par le vainqueur du scrutin : le déblocage des fonds européens gelés.

En effet, aujourd’hui plus de 20 milliards d’euros de fonds européens restent suspendus pour la Hongrie. Parmi eux figurent environ 10,4 milliards d’euros issus du plan de relance post-Covid NextGenerationEU, 7 milliards de fonds de cohésion ainsi que 16 milliards d’euros de prêts SAFE destinés au réarmement européen. À cela s’ajoute une amende d’un million d’euros par jour infligée par la Cour de justice de l’Union européenne pour non-respect des règles européennes en matière d’asile.

Comment Magyar compte-t-il récupérer les fonds gelés ?

Pour Magyar, la situation est devenue urgente. Une partie des fonds du plan de relance pourrait être définitivement perdue si elle n’est pas débloquée avant la fin du mois d’août 2026, échéance imposée par la Commission pour présenter les projets financés par ces aides. D’autant plus que début 2025, plus d’un milliard d’euros de financements européens ont déjà expiré faute d’accord avec la Commission. Le nouveau Premier ministre hongrois dispose donc de très peu de temps pour soumettre un plan de restauration de l’État de droit à la Commission, qui devra le valider.

Magyar ne cache d’ailleurs pas que cette question est au cœur de sa stratégie politique et économique. Lors de sa conférence de presse du 13 avril à Budapest, le nouveau Premier ministre a présenté pendant plus de trois heures les grandes lignes de son plan pour restaurer l’État de droit et convaincre Bruxelles de débloquer les fonds européens.

Il promet notamment de renforcer l’indépendance de la justice et des autorités d’enquête, de lutter contre la corruption et d’adhérer au Parquet européen, une mesure réclamée depuis des années par les institutions européennes. Cet organe indépendant de l’UE est chargé d’enquêter sur les fraudes et détournements de fonds européens, et les seuls autres membres de l’Union n’en faisant pas partie sont le Danemark et l’Irlande, qui bénéficient de opt-outs, c’est à dire d’une dérogation, au niveau les affaires intérieures et la justice.

Le nouveau Premier ministre hongrois souhaite également réformer l’audiovisuel public et démanteler ce qu’il qualifie « d’appareil de propagande d’État » mis en place sous Viktor Orbán. Parmi ses autres annonces figurent également le renforcement de l’autonomie des universités et la reprise des discussions sur une éventuelle entrée de la Hongrie dans la zone euro. En bref, des mesures concrètes à mettre en place pour rétablir l’État de droit et les contre-pouvoirs en Hongrie.

Concernant la politique migratoire, sujet particulièrement sensible entre Budapest et Bruxelles, Péter Magyar affirme vouloir respecter le droit européen tout en maintenant une ligne ferme contre l’immigration irrégulière. « Si la Slovaquie et la Pologne ont pu résoudre ce problème, nous le pouvons aussi », a-t-il déclaré.

Trop beau pour être vrai ?

Toutefois, malgré cette volonté affichée de rapprochement avec l’Union européenne, des appels à rester prudents quant aux véritables ambitions du nouveau dirigeant hongrois se font entendre. Ancien membre du Fidesz et ancien proche du système Orbán, Péter Magyar reste issu du pouvoir qu’il promet aujourd’hui de réformer. Certains eurodéputés, comme l’Allemand Daniel Freund, rappellent d’ailleurs que « la libération des fonds ne dépend pas simplement d’un changement politique », mais bien de réformes concrètes et durables concernant la corruption et l’État de droit : l’Union européenne ne saurait se satisfaire de réformes annoncées mais non appliquées.

De plus, le nouveau dirigeant hongrois se retrouve déjà face à sa première polémique. Il est accusé de népotisme après avoir annoncé vouloir nommer son beau-frère au ministère de la Justice. La nomination de Márton Melléthei-Barna, avocat et directeur juridique du parti Tisza, est jugée comme contradictoire avec le discours anti-corruption de la campagne de Magyar. Si elles venaient à se multiplier, de telles affaires pourraient affaiblir la crédibilité du nouveau gouvernement hongrois auprès de Bruxelles.

Les fonds européens, nouveau levier politique de Bruxelles

La situation hongroise illustre ainsi une évolution majeure du fonctionnement de l’Union européenne. Bruxelles n’agit plus uniquement comme un arbitre passif, mais utilise désormais son pouvoir budgétaire comme un véritable levier politique. Les fonds européens sont progressivement devenus un outil de pression permettant d’orienter les politiques nationales des États membres.

La Hongrie n’est d’ailleurs pas un cas isolé. En Pologne, Donald Tusk a lui aussi engagé depuis 2023 un processus de restauration de l’État de droit afin d’obtenir le déblocage des fonds européens gelés sous le précédent gouvernement conservateur du PiS. Péter Magyar a motivé une partie de sa campagne sur cette ambition de suivre les pas de son homologue polonais.

Mais restaurer la confiance de Bruxelles après plus d’une décennie de tensions politiques et institutionnelles s’annonce tout de même complexe pour Magyar. Reste désormais à savoir si sa volonté de rapprochement avec l’Union européenne sera suffisamment sincère et surtout suffisamment rapide pour la convaincre de lever le blocage des fonds avant l’échéance d’août 2026.