L’Europe sous pression : quand la crise du logement devient un risque social majeur
Depuis plusieurs années, les signaux d’alarme s’accumulent, mais désormais ils forment un vacarme assourdissant. Le rapport de la Fédération européenne des organisations nationales travaillant avec les sans-abri (FEANTSA) conjointement avec la Fondation Abbé Pierre, révèle qu’en 2022 près de 895 000 Européens vivent sans abri, un record qui illustre la dégradation continue de l’accès au logement à travers le continent.
Pour ceux qui arrivent à se loger, la situation est également de plus en plus complexe. Plusieurs études d’Eurostat évoquent une situation alarmante. En premier lieu, en 2023, 8,8 % de la population européenne vit dans un ménage qui consacre plus de 40% de son revenu au logement, soit 40 millions de personnes. Mais les disparités sont très fortes selon les États membres : l’Espagne est à 20% alors que la Finlande n’est qu’à 2,6%. Dans la même année, 10,6% de la population ne parvient pas à se chauffer convenablement, soit par manque de moyens, soit en raison de la mauvaise qualité du logement. Mais ici encore, les inégalités entre États membres sont très fortes.
Cette pression insoutenable s’explique en partie par la flambée des prix immobiliers, documentée avec précision par l’OCDE, qui montre que les loyers ont progressé bien plus vite que les revenus dans presque toutes les métropoles européennes. À cela s’ajoutent les effets de la spéculation, de la gentrification et des plateformes touristiques, à l’image d’Airbnb, dont l’explosion a été identifiée comme un facteur majeur de pénurie de logements résidentiels.
La proposition de Bruxelles : un plan européen pour reprendre le contrôle du logement
Face à cette crise du logement, la Commission européenne souhaite lancer le Plan de logement abordable, avec des fonds d’investissement inédits.
Afin d’adapter les mesures qui seront proposées aux défis réels du terrain, une grande consultation publique a été lancée entre juillet et octobre 2025. “Cette consultation publique vise à faciliter la collecte d’éléments probants et de connaissances supplémentaires qui aideraient la Commission européenne à définir des actions stratégiques pour le plan pour des logements abordables. Ces actions devraient apporter une valeur ajoutée au niveau européen et, le cas échéant, être adaptées aux niveaux national, régional et local”. Cette consultation est destinée tant aux particuliers qu’aux entreprises , ONG…, afin de savoir concrètement quelles sont les problématiques majeures liées au logement et comment l’Europe et ses institutions peuvent agir.
Au-delà de cette consultation, la Commission européenne souhaite intégrer dans ce plan une participation accrue des municipalités, le premier niveau d’institutions directement impactées par la crise du logement. Ainsi, lors d’une réunion du Comité européen des régions avec les maires des grandes villes en février, plusieurs maires ont rappelé, d’une part la crise du logement croissante, d’autre part d’inclure activement les municipalités pour s’adapter au mieux aux différentes spécificités. Ainsi, Anne Hidalgo, appuyée par les maires d’Amsterdam et Barcelone, rappelle dans sa prise de parole qu’ “un plan dédié va être mis en place pour nous permettre d’obtenir un financement direct de nos politiques et ainsi d’atteindre nos objectifs de construction de nouveaux logements abordables et la rénovation écologique des logements existants. Sur ce sujet majeur, rien ne pourra être efficacement réalisé sans impliquer les villes.”
Entre ambitions et obstacles : l’UE peut-elle encore changer la donne ?
L’Union européenne semble, cette fois, avoir réellement pris conscience de la crise du logement, qui est un défi social majeur. Mais est-elle encore capable de rebondir ?
L’ambition du plan est immense, mais les obstacles le sont tout autant. Le premier est institutionnel : le logement est une compétence nationale, parfois même municipale. L’Union ne peut ni imposer de quotas de logements sociaux, ni d’encadrement des loyers. Elle peut financer, coordonner, encourager, mais pas gouverner.
Le second obstacle est budgétaire. Trop de programmes européens, par le passé, ont pâti d’un manque de financements réels derrière de grandes annonces. Plusieurs think tanks, comme “fondation pour le logement" craignent que la Commission n’opte pour une réallocation minimale des fonds existants, plutôt qu’un investissement massif réellement nouveau qui impactera la majeure partie de la population européenne.
La troisième difficulté est de prendre en compte la diversité des marchés du logement en Europe. Les défis de Berlin n’ont rien à voir avec ceux de La Réunion ou de la Martinique.. La Commission reconnaît que le coût de l’énergie propre dans ces éloignés est particulièrement élevé dû à la nécessité d’importer. Ainsi, cela rend la rénovation énergétique des logements bien plus onéreuse. Un plan uniforme est donc voué à l’échec. L’enjeu sera d’adapter l’ambition européenne à la réalité locale, sans la diluer.
Enfin, dès qu’on touche au logement, on touche à un marché traversé par des forces puissantes : investisseurs institutionnels, fonds immobiliers, plateformes numériques, mobilité du capital. L’Union devra arbitrer entre deux visions : un logement-bien commun ou un logement-marché. C’est une bataille politique autant qu’économique que l’Union doit mener concrètement, et pas uniquement par de belles déclarations.
Ainsi, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen déclare, le 10 septembre 2025, que “Le logement est une question de dignité. Il s’agit d’équité. Et il s’agit de l’avenir de l’Europe. Il y a huit ans, le socle européen des droits sociaux a fait du logement un droit social en Europe.Il est temps de transformer cette promesse en réalité”. Il offre à l’Union l’occasion de redonner un sens concret à la promesse européenne : protéger, soutenir, corriger les injustices. Mais cette ambition ne sera crédible que si les moyens suivent.
Le logement n’est ainsi pas qu’une question administrative. C’est une question de stabilité, de liberté. C’est ce qui permet à une famille d’exister, à un étudiant de se projeter, à un citoyen de croire en l’avenir. Une société saine dans des logements sains. C’est dans la capacité à garantir ce droit fondamental que se jouera, dans les années à venir, la crédibilité politique et morale de l’Union. Le Plan européen pour un logement abordable est peut-être la tentative la plus audacieuse depuis le Socle européen des droits sociaux. Il offre à l’Union l’occasion de redonner un sens concret à la promesse européenne. Encore faut-il que les actes suivent et que les États membres s’engagent concrètement, pour qu’à toutes les échelles, la lutte contre la crise du logement soit prise à bras-le-corps.
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